La Louve

Louve attentive et farouche, elle restait sans cesse sur le qui vive auprès de sa portée.
Impossible de l'approcher malgré nos précautions...
Nous entendions pourtant distinctement les faibles jappements des louveteaux !
Quelle récompense nous offrirait le maître si nous lui rapportions en plus de sa tête celles des rejetons !

-Pour sûr quelques pièces d'or !..
-Une nuit de bombance !..
-Et même une servante pour nous en amuser ?.. Chacun avait parlé.

Nous étions trois, vigoureux paysans très dévoués à leur maître,
guettant la Reine des forêts dans le seul espoir d'en tirer quelque profit dérisoire !
Jean, Gros Louis et moi Thomas, sûrement des trois le moins fort mais réputé le plus rusé...
Il fallait nous décider avant qu'elle nous devine ou que la nuit nous surprenne!

 

-N'avons-nous pas déjà eu raison du mâle ?..

Mes compères ragaillardis par cette remarque semblaient prêts à en découdre...
Il leur fallait un plan, je le leur fournirai...
Et... comme je le concevais... Silencieux... Alors qu'ils vérifiaient leurs dagues...
Me parvint une voix...

-Livre-moi ces lourdauds, tu en seras récompensé...

Ce que je traduisis aussitôt en :

-Si ces idiots y restent, à moi seul la récompense !..

Je n'avais à ce moment nullement l'impression d'avoir été dupé.
Je n'imaginais pas un instant obéir à une tierce volonté !

-Camarades, il vous faut la prendre à revers… Tandis que d'ici même j'attirerais son attention.

Comment ne leur venait-il pas à l'esprit qu'ils allaient lui passer au vent ?..
Que tranquillement je pourrai m'approcher de la louvée...
Qu'ils seraient perdus !.. Qu'elle les égorgerait avant même qu'ils comprennent ma trahison !

Ainsi qu'il fut convenu il fut fait...
Ainsi que je l'avais prévu tout advint...
A peine ai-je frissonné en entendant crier !
Etait-ce Gros Louis ? Peu m'importait !
Sûr de moi je pensais maintenant surprendre la Bête.
Oubliant toute prudence je piquais sur sa tanière...

-A moi les chers petits !...

Pourquoi parlai-je d'eux comme de vrais bambins ?..

-Viens pour ta récompense Thomas, fils de Maxime !

Je fus tétanisé !..
Cette voix par mon nom m'avait appelé ! Cette voix évoquait le nom de mon père !..

-Viens, approche sans crainte !.. Voir tes frères et sœurs...

Que voulait-elle dire ?..

-Quoi tu ne comprends pas ?.. (elle répondait à mes pensées !)
-Pourquoi crois-tu que le vieux loup t'a épargné ?..

A ces mots je compris :
Oui le vieux mâle s'était bien piètrement défendu.
Accompagné de ces deux sots je n'aurais dû le vaincre !..
Pourquoi n'étions-nous pas allé sur le champ arracher sa dépouille ?

-Tu as tué ton père, qui me tenait lieu d'amant !..
-Ainsi depuis dix ans vivait-il avec toi ?
(Je n'étais même pas surpris de m'adresser, la nuit tombée, de vive voix à une louve !)
-C'est sa progéniture qu'ici même tu vois ...

Elle s'exprimait sans colère, avec moult douceur…
Sans même ouvrir la gueule, ses pensées venant simplement troubler les miennes.
Le père avait été maudit de nous avoir abandonné, aussi n'avais-je guère de regrets...
Depuis longtemps il était mort pour moi !

-Mais quel est ce mystère ?.. Quelle sera ma récompense ?..

Je raisonnais froidement oubliant mon forfait...

-accompagne-moi dans ma tanière, je t'invite à partager ma couche...

Sa voix s'était muée de la plus langoureuse à la plus enchanteresse...
Parlant ainsi elle s'était approchée... Je pouvais la toucher... Chaude et palpitante !

Je raisonnais froidement poursuivant mon projet...

-Puis-je t'enlacer ?... Pourrons-nous nous aimer ?... exprimais-je en pensée...
(Je craignais que ma voix trahisse ma fourberie)
-Oui je serai à toi, et prendrai pour te plaire...
Je ne lui laissai pas le temps de finir sa pensée et profondément en gorge ma dague lui enfonçai !
...la forme que tu désires...

Ce furent ses derniers mots car mourante elle parlait !...
Et en une belle fée s'était soudainement tranformée :

La blancheur de sa gorge !... Sous ce collier de pourpre...
La douceur de sa peau !... Le galbe de ses hanches...
Ah! comme elle était belle... Nue sur son lit de sang...

Personne ne crût en mon histoire.
Aucun des louveteaux ne fut retrouvé.
Et, pour les meurtres de mon père,
de la belle inconnue et de mes deux compères,
J'attends ici-bas qu'on me mène au gibet.
Ils viendront en grand nombre car sera jour de foire !


M.J. mars 2002