Le sorcier noir.

Jamais journée ne me paru plus longue, ketty avait disparu dans sa drôle de ruche, j'arrivais parfois à l'entendre s'invectiver, s'encourager, tant elle semblait énervée.

Pour ma part je ne pouvais rien faire, c'était ce qui pouvait m'arriver de pire ! Je voyais de temps à autre une sterne revenir, puis repartir presqu'aussitôt. J'essayais de me dire que ces oiseaux apportaient des nouvelles, des réponses aux questions qui nous taraudaient le cœur... A chaque fois je me disais "Ça y est ! Ketty va sortir et me dire : Désolée Goulven, tout est fini..." Puis l'espoir refaisait surface comme un inébranlable rocher submergé un instant pas une vague plus forte... Et l'oiseau repartait investi d'une nouvelle mission.

Le repaire de Ketty était ainsi fait que je ne pouvais savoir si le jour déclinait, et ce fut la fée qui me prévint de l'arrivée de la nuit. Je me métamorphosai et me retrouvais hésitant face à la muraille de pierre...

- Cours devant toi ! m'ordonna Ketty.

Je franchis l'étrange paroi sans rien ressentir, dehors il faisait nuit. Ne sachant plus vraiment où je me trouvais, je grimpai sur une hauteur puis m'abandonnai de nouveau à mon cri...
Ce n'est qu'après de longues minutes qu'une réponse me parvint :

...cherchons tous, cherchons !..
...lutine en danger... ...Chercher encore !..
...cherchons tous, cherchons !..

Je ne me désespérais pas, interrogeai encore et encore... De recevoir toutes ces réponse me réconfortait.

...cherchons tous, cherchons !..

Et soudain l'impossible, l'incroyable, l'inespéré miracle se produisit :

...lutine en danger... ...Cherchons...
...trouvée... ...Prisonnière silencieuse...
...cherchons tous, cherchons !..
...Trouvée Prisonnière...

Que pouvais-je faire d'autre que de partir au devant de ces cris ?.. Je dévalai la colline sur laquelle je me trouvais pour gravir la suivante et reprendre l'écoute :

...Prisonnière silencieuse... ...Retrouvée !.. ...Il a trouvé... ...Maison abandonnée...

Et à chaque colline où je m'arrêtais pour écouter, il me semblait me rapprocher de celui qui m'appelait. Son message se faisant plus précis :

...lutine prisonnière... ...je l'ai trouvée... ...maison abandonnée...

J'étais maintenant tout proche, j'avais parcouru une distance considérable, je ne pouvais plus reculer. Le soleil allait bientôt se lever, j'étais dans une vallée ressemblant à une profonde gorge, au loin à l'ouest la mer scintillait sous la lune déclinante.

Le chien qui pensait avoir retrouve Aednat se fit reconnaître de moi, et côte à côte nous nous approchâmes d'une masure infâme, abandonnée des hommes depuis fort longtemps. une fumée âcre s'échappait de multiples ouvertures d'une toiture ruinée, et retombait lourde et grasse dans la vallée pour rouler vers la mer.

L'odeur de cette cuisine abject révulsait nos odorats sensibles, mon compagnon commençait à manifester de l'énervement et de la peur, le chien en moi était inquiet lui-aussi (mais pas autant que le lutin).

J'étais maintenant si proche d'Elle, ne pourrai-je tenter de lui faire deviner ma présence ?.. La rassurer... Mais le Sorcier ne risquait-il pas de me découvrir... Que m'importe après tout ?!..

Je remerciai le chien, un chien de berger qui me rappelait le bon vieux Sam avec sa toison épaisse et argentée... Il se proposa de courir jusqu'à Buncrana (mais j'aurais &eacte;té incapable de lui enseigner le chemin de la vallée secrète des Gnomes, alors je lui demandais de transmettre aux autres chiens la carte d'identité olfactive du sorcier, cette abominable odeur... S'ils devaient la retrouver, la pourchasser impitoyablement !

Resté seul, j'inspectais attentivement les lieux, essayant d'imaginer vers où Aednat et moi pourrions fuir... La mer semblait une issue naturelle, mais en même temps n'était-ce pas un piège mortel ?..

J'étais tout à mes réflexions lorsque j'entendis un cri aigu et strident au dessus de la vallée. Une sterne ! il fallait qu'elle me voit !.. trop tard elle avait disparu...
Comment pourrai-je prévenir Ketty ?.. J e ne voulais pas agir sans réfléchir, elle serait furieuse contre moi et si je devais me faire prendre tout serait perdu...

Un autre Cri !.. Cette fois pas de doute, la sterne cercle au dessus de la vallée, puis descend prudemment... Je cours vers un sommet, et là me transforme en hibou... Comment n'y avais-je pensé !.. Je frôle l'oiseau, lui tourne autour, le menace, le force à descendre encore, exerce sur lui le pouvoir mental terrifiant du rapace nocturne puis me pose sur un encorbellement, là je reprend ma forme première et l'appelle d'un cri puissant et bref. La sterne toujours effrayée, se rapproche puis se pose, je lui attache un petit ruban de mon habit à la patte et l'engage à rejoindre Ketty... Elle acquiesce et s'envole...

Me voilà soulagé, maintenant, ketty saura me retrouver... Je dois recouvrer suffisamment de calme pour raisonner... Cinq nuits de veille, il m'en reste donc une, plus toute cette nouvelle journée pour délivrer Aednat... Je suis tout proche, l'âne ne devrait pas avoir de difficulté à projeter sa pensée vers elle... Mais ai-je le droit de m'imposer à elle sous ma forme asine ?.. Ne risque-t-elle pas d'en souffrir longtemps...

Non je ne peux faire ça, Ketty lui a bien dit qu'il était dangereux qu'elle fasse irruption dans la pensée d'un de mes hôtes... Il me faut une autre idée. Une autre idée !

Tout en réfléchissant, j'avais fait le tour de la masure les sens en éveil, il ne me serait pas difficile d'entrer sous n'importe quelle forme tant la construction était en mauvais état, j'entendais assez distinctement quelqu'un s'affairer autour du foyer.

J'avais du mal à réprimer le dégoût que m'inspirait les odeurs changeantes et abjectes du brouet, j'imaginais un lourd chaudron bouillant sur un feu d'enfer, j'imaginais d'abominables ingrédients réunis pour un philtre magique aux pouvoirs indicibles.

Une autre idée... Non décidément tant que je resterai chien rien ne serait possible !..

Je m'écartai du repaire du sorcier, et sous un houx touffu, je redevins moi-même... Il me vint une idée, mais oui ! Voilà enfin quelque chose à tenter sans danger pour elle : Tremblant, indécis bien que déterminé, je sortis de mon pourpoint le petit tube de buis... Ici, si proche, peut-être pourrai-je lire la lettre ?..

Ah Goulven, Ah mon doux ami !..
Je ne cesse de t'écrire, mais par un sortilège il t'empêche de me lire, je te sens tout proche, J'ai entendu des sternes, les chiens hurlent la nuit, es-tu à l'origine de ces prodiges qui mettent en rage celui qui me retient en cage ?..
Moi je n'en doute pas, il ne comprend pas ce qu'il se passe... Comment tu peux lancer toutes ces bêtes à sa poursuite?.. Je ne le comprends pas moi-même.
Par bonheur il a fini par admettre que j'ignore tout de tes secrets, et a cessé de me tourmenter !..
C'est l'homme de Cork... Il sait que tu as servi Mölinn, il a découvert ce qui nous uni, et pour un mystérieux projet, il veut nous réunir tous deux en son pouvoir !..
Tu ne peux rien pour moi... Mais tu peux encore te sauver !..
Cela ruinerai son abominable projet...
Sauve-toi Goulven !.. Sauve-toi pour sauver mon peuple...
Sauve-toi pour sauver toutes les créatures secrètes de l'Île...
Qu'importe s'il me tue, si par mon sacrifice ses noirs desseins ne peuvent s'accomplir !..
Sauve-toi Goulven !.. Je t'en prie !

Toujours je t'ai chéri
En mon cœur à jamais
Ne regrette de ma vie
que le goût d'un baiser

Cette fois la fine écriture de ma lutine ne s'effaçait pas : C'était les larmes qui venaient me brouiller la vue et faire couler l'encre sur la petite feuille...
Comment pouvait-elle à ce point se méprendre ? Comment pouvait-elle espérer que je lui obéisse, que je sacrifie sa vie à la mienne ?!

J'étais conscient que ces révélations pourraient aider ketty à deviner les intentions du Sorcier. Mais j'avais trop besoin de la lettre magique pour envisager d'utiliser cette seule feuille de papier à ma disposition, aussi je résumai rapidement les mots d'Aednat sur une petite feuille de chêne, en la poinçonnant d'imperceptibles trous d'aiguilles de la pointe d'une feuille de houx. J'attendis avec anxiété le passage d'une sterne... Je me sentis soulagé quand elle s'envola avec mon message.

Ni Aednat ni son geôlier ne me savaient capable de métamorphoses, je pouvais donc me risquer sous une forme discrète...
Le souriceau se glissa sous la porte, une ombre noire dansait sur les murs, projetée par la violence du foyer... Je n'avais pas complètement oublié Flush le chat du sorcier, aussi je restais vigilant !.. Aucune odeur féline... Parfait...

La vue de la souris n'est pas très appropriée pour espionner à distance, mais son odorat et son instinct me livraient une foule de renseignements précieux ! Il brûlait de la tourbe et du bois, c'était bien un lourd chaudron qui bouillonnait dans l'âtre. Un énorme grimoire reposait sur ce qui tenait lieu de table : une planche épaisse posée sur deux tréteaux. Des bocaux de grès, d'autres de verre encombraient également la table, ce que contenaient certains me remplit d'effroi : serpents, têtes d'oiseaux séparées de leur corps, cœurs d'animaux...

Bien d'autres choses affreuses... Et je faillis pousser un cri strident en découvrant une malheureuse elfette, noyée dans une liqueur jaunâtre !..

Voilà donc ce qui attendait l'être le plus pur à mes yeux vivant en Irlande ?! Être assassinée, horriblement démembrée, et conservée dans un bocal de verre, comme vulgaire ingrédient d'une cuisine monstrueuse !..
Et elle me priait de l'abandonner à ce sort ?! Comment l'aurai-je pu en ayant vu tout cela ?

Je fus contraint de ressortir sans l'avoir vue : trop d'émotions submergeaient la petite souris effrayée... Une fois encore, à la fois pour me rassurer et pour apporter de précieux renseignements à Ketty, je confectionnai un message dans une feuille et attendis le passage d'une sterne...

Une formidable bouffée d'espoir m'envahit lorsque je reconnus la sterne que me renvoyait Ketty :

Surtout ne tente rien maintenant ! Penses aux cinq nuits,
ne brouille pas les augures, sois patient...
Je peux t'assurer, d'après les réponses des autres Fées,
qu'il ne fera rien contre elle tant qu'il ne vous aura pas réunis.

Son message était impérieux mais Ketty ne semblait pas en colère après moi. Mon caractère enfantin reprenait le dessus : Inquiet comme si j'avais désobéi à une maîtresse... Mais Ketty me traitait en égal, je n'étais pas à son service...

Ne rien tenter, oui... Cependant je devais découvrir où ma lutine était enfermée pour trouver le meilleur moyen de la délivrer. Je repris forme de souriceau et malgré la peur qui m'envahit aussitôt sous cette enveloppe fragile, j'entrais de nouveau dans la maison. Le feu rougeoyait toujours mais n'émettait plus de hautes flammes, il faisait plus sombre, j'entendis le Sorcier parler, seul pensai-je.
Je m'approchai de sa voix... il psalmodiait :

- Par les forces obscures des nuits de pleine lune !
Par la force des vies que j'ai arrachées !
Par les venins de la vipère, de l'amanite et du crapaud !
Par la peur que j'inspire, par la haine dont je m'abreuve !
Par les ailes de la Fée, par ses souffrances et son sang !
Par les esprits de ceux dont je brûle les corps !
Par la chaleur des braises de chêne sacré, d'if centenaire et d'ossements humains !...
Que cette préparation se charge des forces vitales de mes ennemis !

Une voix lumineuse et frêle éclaira la pénombre :

- Ne faites pas cela !... Vous n'avez pas le droit !.. Vous risquez de réveiller des démons incontrôlables pauvre fou !..

C'est Sa voix !.. La voix de ma lutine indomptable !.. J'approchai encore...
Le Sorcier d'un voix forte la fit taire :

- Silence !.. Ou je te bâillonne ! Crois-tu que j'ignore tout de la magie ?..

Il reprit son incantation :

- Par les forces obscures des nuits de pleine lune !
Par la force des vies que j'ai arrachées !
Par les venins de la vipère...

Mais Aednat, courageuse et farouche l'interrompit de nouveau :

- Ô esprits de lumière ! Ô forces de joie et d'espérance, venez à mon secours !
- Tais-toi ! Ce n'est pas une lutine inoffensive comme toi qui m'arrêtera ! Tu es en mon pouvoir !

Il continua sa litanie :

- Par les ailes de la Fée, par ses souffrances et son sang !
Par les esprits de ceux dont je brûle les corps !
Pas les cœurs palpitants que je vais bientôt consommer !
Par le sang de toute créature qui s'opposera à moi !

De nouveau ma lutine fit front et reprit son chant d'espoir :

- Ô petits peuples d'Irlande !
Ô créatures des landes, des bois et des marais !
Protégez mon amour, que jamais il ne se livre...

Cela eut pour effet de faire enrager le sorcier :

- Tu peux t'époumoner petite sotte, crois-tu qu'il soit assez lâche pour refuser de voler à ton secours ?... N'oublies pas que tu n'as plus d'emprise sur lui, que tes petits sortilèges ont été anéantis !..

Alors Aednat dit quelque chose qui me ragaillardit :

- Si malgré tout il vient, alors il me délivrera, car ce qui nous unit est si fort que nul ne pourra le briser ! Votre heure viendra méchant sorcier, quand le petit lutin viendra me délivrer !

Elle avait finement minimisé la menace que je représentais, ce qui réjouit le vilain :

- Ah! Ah! Ah!.. Ton petit lutin ?.. Où se terre-t-il maintenant ?.. J'ai endormi tout ton peuple ! je les asservirai, ils fouilleront les entrailles de la terre pour m'en apporter l'or et l'argent. Et il en sera ainsi dès que j'aurai fait de vous deux ce que dit le grimoire !
- Me jeter vive dans la marmite ?! Je me tuerai avant ! lança Aednat le défiant toujours !

Le grimoire !.. sur la table, il faut que je le lise... Je changeai alors de place, et c'est en traversant la pièce, passant derrière le sorcier qui regardait vers le plafond, que je remarquai la cage. Une cage de fer, semblable à cette où les humains tiennent enfermé les oiseaux chanteurs. Je m'arrêtai un court instant interdit, hésitant.
Pouvait-elle me voir ?.. Je pourrais... Juste l'espace d'une seconde me muer en lutin... Juste pour qu'elle me voit ?..

Au même instant je sentis qu'elle me regardait, ou plutôt qu'elle regardait le souriceau bien imprudent planté là. C'était si incongru, que sa physionomie surprise alerta le sorcier. Il se retourna, heureusement j'étais trop rapide pour qu'il ait le temps de me voir. Mais une fois de plus je battis en retraite sous la vielle porte vermoulue...

Mon cœur de souriceau avait été près d'exploser, je frémissais tellement qu'il me fallut quelque temps avant de redevenir simple lutin... Dehors une journée radieuse éclatait, depuis longtemps maintenant le soleil inondait la vallée jusqu'à la mer là-bas si loin, si paisible.
Évidemment les alouettes devaient psalmodier 'ma' chanson... Tant mieux, le sorcier prendrait ainsi son mal en patience, persuadé de mon audace, persuadé que je viendrai tenter de délivrer la lutine...

Je repensais à notre situation : Elle, me sentant si proche, prisonnière d'une cage inaccessible à moins que je ne me change en hibou, moi ne pouvant lui faire savoir ma présence et ne désirant rien d'autre que la sortir de là et fuir au plus vite... Peu m'importait les desseins du sorcier, que les Fées s'en occupent après tout !.. Ah Mölinn pourquoi ne l'avais-tu pas tué ?.. Voilà que la colère et la haine l'emportait en moi...

Avais-je si vite oublié les leçons des elfes, de ma lutine ?.. Qu'aurait fait Deaglan l'elfe du shannon, si sage, en voyant une de ses sœurs morte, sans espoir de repos, aux mains de ce monstre ?.. M'aurait-il encore parlé de patience, de tolérance, aurait-il dominé la haine que doit inspirer pareil crime ?..

De penser encore à cette pauvrette sacrifiée renforça ma détermination : De toute façon, même s'il ne pouvait mener à bien son projet hideux, même si je devais lâchement m'enfuir, cela ne changerai rien : Il pourrait tirer du corps d'Aednat des pouvoirs accrus ! C'est Ketty elle-même qui l'avait affirmé, il deviendrait encore plus dangereux. Ma courageuse lutine avait tort, ma fuite ne servirait à rien, sinon à le rendre encore plus cruel envers elle...

Mais qu'attendait donc Ketty pour me renvoyer une sterne ?! Je ne cessais de scruter le ciel... j'avais préparé un troisième message. J'ignore sous quelle impulsion je rouvris sans réfléchir le tube de buis puis déroulai la lettre, et :

Ô Goulven,
je veux croire maintenant que tu me lis, que pourrai-je faire d'autre ?
Il me semble perdre la raison, je viens de voir une souris...
Elle me regardait, j'en suis sûre !
Puis s'est échappée.
Un instant de folie j'ai espéré que ce fut toi !..
Je sais que tu leur parles, si c'est bien toi qui me les envoies alors je te crois capable de me délivrer !..

Elle m'a vu ! Elle m'a désiré souriceau ! Comment lui faire comprendre ?..

Trop intrépide lutin, je lutterai avec toi !
Je crois qu'il veut dévorer nos deux cœurs palpitants,
il ne peut donc me tuer, avant de t'avoir capturé.
J'ai vu sa figure pâlir quand j'ai menacé de mettre fin à mes jours.
Il veut notre longévité. L'immortalité peut-être ?

Voilà donc la clef du mystère ?.. me dis-je, le sacrifice de deux cœurs purs et aimants...

Écoute mon chant d'amour vers moi il te guide.
Écoute mon chant d'espoir pour te donner la force.
Il court sous les bruyères comme un ruisseau limpide
Il humecte mes lèvres C'est ma vie ! tu peux boire !
Tu nous exalteras pour célébrer nos noces
Quand reviendra le jour nous volerons rapides.

Comme je finissais la lecture du poème, un cri aigre et bref me ramena brutalement à la réalité : Une sterne s'approchait... Le message de Ketty ! Fébrilement je lus les conseils de la fée :
Elle avait reçu une réponse de Dublin ! Angus, fier de m'apporter son aide avait, avec les vieux érudits du Trinity Collège, fouillé des archives négligées des hommes, ils avaient trouvé la réponse, un grimoire manquait.

Le Livre ! Pensai-je. Le sorcier ne pourrait peut-être pas accomplir son projet sans ses formules magiques : Elles étaient impossibles à mémoriser, affirmait Ketty. Elle me demandait de détruire l'ouvrage qui tenait en péril les petits peuple d'Irlande... Ensuite il lui appartiendrait de venir sauver sa filleule...

Comment ?.. Ne pas me préoccuper de celle qui m'appelle au secours ?.. Ketty avait-elle perdu toute raison ?.. Je n'avais sans doute pas compris le message... Je le relu, cherchant un sens caché, une autre alternative.. A mes côtés la sterne s'impatientait, sans doute ressentait-elle l'aura maléfique ?.. Ou Ketty avait-elle exigé une réponse rapide pour être certaine que je suivrai ses instructions ?.. Oui ce devait être ça : Ketty exigeait l'impossible, elle le savait et elle attendait une autre réponse de moi... Je griffonnai ma réponse au dos de la missive de la fée :

J'ai vu ma lutine en grand danger,
elle connaît les intentions du malin,
je l'ai vue je ne peux l'abandonner !
j'ai vu la mort dans les bocaux du sorcier
je refuse qu'Aednat soit sacrifiée
Moi seul ai l'espoir et le temps de la sauver.
Faites quelque chose qui fasse diversion
Si je parviens à la sauver, je détruirai le livre.

La sterne satisfaite repartit au plus vite. Et moi je réfléchis à la double tâche qui m'attendait. Je calculai qu'il avait fallu deux heures à la sterne pour revenir, je n'était donc qu'à une heure de vol de la vallée des gnomes... Ah si Mölinn m'avait métamorphosé en jar, je n'aurais eu aucune difficulté pour emporter la lutine sur mon dos !.. Pour la fuite, seul le chien me parut convenir, mais cela impliquait qu'Elle me vit sous cette forme... A moins que je puisse la tromper ?

Ketty fera-t-elle ce que je lui demande ?.. Ne va-t-elle pas me demander encore l'impossible ?.. Nous avions déjà été d'avis opposés quand j'avais résolu de sauver l'humaine ensorcelée par Mag, finalement elle m'avait fait confiance... Cette fois encore elle devrait me faire confiance !.. Dans deux heures le soleil passerait derrière le flanc de la profonde vallée, il ne ferait pas nuit, mais les ombres envahiraient le fond de la gorge, cela me donnerait un avantage si Ketty... Deux heures, je devais y croire, me tenir prêt quand Ketty... Ah que ne connais-je Ketty comme je connais Mölinn !.. Au moins j'aurais su comment elle entendait m'aider !.. Deux heures, largement le temps de retourner là-bas, d'essayer de prévenir la lutine, mais comment ?..

Enfin une idée m'était venue !..
Il me restait à attendre l'intervention de Ketty... Deux heures seulement...

J'attendis, anxieux mais confiant, jusqu'à ce qu'il se passe enfin quelque chose : de l'horizon, là-bas vers la mer, montait un nuage dense et noir, mais ce nuage n'était pas poussé par le vent, non, il semblait se rouler et se dérouler comme une immense voile sombre, quand il fut plus proche je compris sa nature, des étourneaux ! Des milliers d'étourneaux, dont les cris devinrent rapidement assourdissant !..

Je m'installai alors sur un énorme rocher, déposé là au fond de la vallée par la fonte du glacier qui l'avait creusée, je sortis de mon petit sac de ceinture, une flûte ressemblant à celles des humains, et je commençais d'en jouer... Les sons suraigus ne manqueraient pas d'attirer le sorcier mais surtout d'être entendus par Aednat... De plus ils donneraient l'impression que je gouvernais les oiseaux, qui se mirent d'ailleurs à cercler autour de moi formant un formidable maelström tourbillonnant comme une tornade dont j'étais le vortex...

A cet instant je compris que les oiseaux m'obéissaient vraiment, répondant à la moindre de mes pensées !

Dès qu'il sortit je fis mine de lui lancer un misérable sortilège qui ne l'atteint même pas et je plongeai hors de vue derrière le rocher. Cela le mit en confiance et me voyant m'enfuir, il se lança à ma poursuite, il me voulait vivant. Dès que je fus happé par les herbes hautes, c'est un souriceau qui fila vers la vielle masure.

Les oiseaux harcelèrent le sorcier un instant puis s'élevèrent dans le ciel, tournant et criant toujours... J'entendis le sorcier m'appeler : Il tentait de me raisonner, marchandant ignominieusement ma reddition contre la vie de ma belle...

Je me faufilai sous la porte et me précipitai dans un recoin où ma lutine ne pourrait voir ma métamorphose, puis je bondis sur la table pour regarder le livre.

Aednat poussa un cri : Pour la première fois elle me voyait en chair et en os, je fis chut, posant l'index sur les lèvres... Regardant le Livre, j'hésitais, il m'aurait été si facile de le faire basculer dans les braises... Si facile de satisfaire Ketty !.. Je n'en fit rien... Incapable d'en lire une ligne, je m'en détournai. Aednat me dit alors :

- Détruis-le ! Il recèle le malheur de mon peuple et de tous les petits peuples !.. Détruis-le !
- Je ne peux pas ... Je suis là pour te délivrer...
- Je t'en conjure lutin, détruit ce grimoire...

Sa voix n'avait déjà plus la même autorité, ni la même emprise sur moi, mon parti était pris d'autant que j'avais découvert comment la libérer.. La cage n'était accrochée à la poutre que par une grossière corde de chanvre : Embrase-toi à l'instant ! rugis-je en pointant ma baguette.

- Tu as perdu la tête ! Je vais me briser les os en tombant ! cria la petite prisonnière.
- Aies confiance... répondis-je avec aplomb.

Il fallut encore un temps qui me parut infini pour que le lien se consume et se rompe,

- Accroche-toi !

La cage se décrocha, mais j'en ralentis la chute, maîtrisant son mouvement, et elle se posa en douceur au sol. D'un bond j'étais devant la petite serrure, je la fis rouiller en un instant à la grande surprise d'Aednat. Je pris ma chère lutine énergiquement par la main et la menai vers la porte... Qui s'ouvrit au même moment !

- Quelle charmante réunion que voilà !.. Ah ah ah !.. Les fiancés se présentent devant celui qui les unira pour toujours ! Ah ah ah...
- Cours ! entre ses jambes ! vite ! soufflai-je en pensée en lançant dans la pièce un éclair aveuglant.

Sans lui laisser le temps de regimber, je poussai Aednat vers la sortie. Elle venait de franchir le seuil, encore quelques secondes et elle ne pourrait plus me voir...

Dès lors un beagle féroce et furieux fit face au sorcier décontenancé un bref instant. Cela suffit pour qu'à mon tour je file non sans lui avoir cruellement happé la main et senti le goût de son sang !..

Le temps qu'il revienne de sa surprise, j'étais entre la porte et lui. Le chien devint chat furibond qui lui sauta au visage toutes griffes dehors, près de lui crever les yeux. Suffocant sous l'attaque il recula en hurlant dans la maison, je vis qu'il cherchait à tâtons quelque chose sur la table... Sa baguette ?.. Il était temps pour moi de déguerpir !
Tout s'était passé en quelques secondes, petit souriceau craintif je disparus sous un éboulis de pierres...

Quelle ne fût pas ma surprise de m'y trouver nez à nez avec Aednat !.. Hésitant, je restais là , dressé sur mes pattes arrières, appuyé sur ma longue queue, n'osant ni faire ni penser... Elle chuchota :

- Je t'ai reconnu Goulven !..

Elle ne semblait pas troublée.

- Pense-tu si facilement pourvoir tromper celle qui a accompagné tes rêves depuis si longtemps ?.. Ce souriceau te ressemble vraiment !.. Aveugle celui qui se laisserait abuser...

J'étais tétanisé...

- Ainsi je t'avais bien deviné quand ce matin tu as traversé la pièce ! Et ce chien que j'ai entendu aboyer si fort ?.. Ce chat qui crachait tel un démon ?.. Etait-ce toi aussi ? Comment pourrai-je en douter ?...

Je restais sans broncher, n'osant pas communiquer par la pensée, elle détaillait la petites souris sous ses yeux avec curiosité, et je restais toujours paralysé d'émotion...

Ce sont les cris du sorcier qui me sortirent de ma torpeur : Chaque fois qu'il tentait de sortir, des nuées d'étourneaux intrépides se jetaient sur lui !

Il finit par proférer un sortilège terrible et nous entendîmes les malheureux volatiles tomber tous au sol comme une grêle de mars... Cela dura plusieurs minutes... Je dis à la lutine soudainement apeurée :

- Il faut partir, la nuit approche, la dernière nuit... La pensée déterminée du souriceau la fit sursauter, mais d'approbation elle hocha la tête.

Nous nous glissâmes à travers les pierres loin du sorcier que j'imaginais fouillant les abords... Le spectacle au dehors était effroyable : des milliers de petits cadavres jonchaient le sol qui en paraissait noir !

- Je vais me transformer... Ne te pose aucune question et saute sur mon dos... Surtout pas un cri, je t'en prie...dit le souriceau.

Elle me regarda avec anxiété, mais je devinais aussi comme de la compassion dans son regard... Elle sauta résolument sur le dos du chien, je sentis ses petites mains s'agrippant à mon cou,un bref instant je repensai à Isa, la lutine de Dublin qui elle aussi m'avait chevauché...

A toutes jambes, tel un éclair je menais Aednat à couvert, là enfin je pus recouvrer forme lutine. Nous étions à bonne distance du repaire du sorcier, plus bas dans la vallée, entourés d'une houssaie impénétrable. Je m'assis pour calmer mon cœur qui battait encore au rythme de la course éperdue. Elle, resta debout devant moi, me regardant avec la même curiosité qu'elle avait détaillé le souriceau quelques minutes auparavant.


Pour la première fois nous étions réunis ! Je n'osai y croire, je n'osai la dévisager sans retenue, sa beauté réelle m'avait instantanément fait oublier sa beauté rêvée !..

Les paroles merveilleuses de Ketty tourbillonnaient dans ma tête ... Aednat est son nom ... le feu couve en son cœur ... elle connaît la magie ... son âme est si élevée ...

Ses poèmes magiques se récitaient comme le flot puissant d'un bief entraînant la roue du meunier, rassasiant ma soif de bonheur... Et je voyais son si doux visage, j'y lisais sa volonté farouche et secrète, la pureté et l'intelligence de ses sentiments...

Malgré les épreuves terribles qu'elle venait de subir, elle ne semblait qu'insouciance et gaité tout en paraissant trop sérieuse pour son âge. Comme je restais muet, bâillonné par la magie de cette rencontre que j'avais imaginé mille fois sans pouvoir un seul instant prévoir de telles circonstances, elle prit l'initiative :

- Tu as été très courageux Goulven, comment t'en remercierai-je jamais ?.. me dit-elle avec sérieux. Puis elle ajouta sur un ton enjoué.
- J'avais prévu un autre cérémonial : Je t'aurais attiré par quelque stratagème dans ma belle forêt où tu te serais perdu... Je te serais alors apparue entourée de nombreuses amies... Là tu aurais encore été confronté à la tâche de me deviner parmi elles hi hi !.. Mais tu aurais réussi sans hésiter une seconde !
- Moi aussi j'avais imaginé notre première rencontre avec un autre chaperon que celui-là !.. Ne me remercie pas : Je suis déjà remercié, d'avoir le privilège te voir vivante devant moi... dis-je reprenant mon souffle et mes esprits.
- Je me nomme Aednat, je suis la ...
- Fille de Liam de Lough Swilly ! dis-je à l'unisson avec elle. Elle en fut si surprise qu'elle en rit.
- Ketty a jugé préférable de m'expliquer l'inestimable valeur de celle que je devais délivrer... Et j'ajoutais aussitôt avec témérité :
- Dans un de tes poèmes tu regrettais de n'avoir jamais goûté mon baiser... Nous ne sommes pas encore sauvés mais je crois voir, là sous ton joli petit nez rond, la fameuse "pierre de Blarney" alors... Si il m'était donné d'y déposer les lèvres ne serait-ce qu'une fois ?..

Elle me regarda de travers, et avec un petit sourire elle me glissa :

- Quel lutin facétieux tu fais !..

Mais elle me prit les mains pour m'aider à me lever et m'attira contre elle...

Lorsque nos lèvres se séparèrent, elle me demanda, me regardant au plus profond des yeux :

- Avant que tu ne me rappelles un autre poème... Que tu ne me dises ta soif... Ferais-tu encore une chose pour moi ?.. Même si pour cela tu dois risquer encore ta vie ?..
- Je t'écoute, Ketty, ta tutrice, semble croire en ton pouvoir sur moi pour accomplir ses desseins. répondis-je (je savais déjà qu'elle allait me demander de détruire le vieux grimoire).
- Ce livre... Il est très dangereux pour nous, à quoi bon m'avoir sauvée si demain par un nouveau sortilège il nous anéantit tous ?.. As-tu vu ce qu'il fit aux étourneaux ?.. Il faut détruire ce livre... Jusqu'ici il était jalousement gardé à Trinity Collège par quelques gnomes qui auraient donné leur vie pour lui... Peut-être les a-t-il tués pour s'en emparer !.. Il faut détruire le livre...

Ainsi c'était pour ça que les érudits de Dublin avaient refusé de quitter Trinity Collège l'hiver dernier !..

- Ils ne sont pas morts, Ketty a pu les contacter grâce à moi... Je comprends ta requête Aednat, et je vais essayer de m'en acquitter pour notre amour, pour libérer ton peuple, pour toutes les petites créatures qu'il a déjà tuées (disant cela je repensais à l'elfette noyée et aux paroles terribles qu'il avait prononcées, mais me gardai d'en parler à ma pauvre lutine) ...pour les petits peuple de l'île...

Presque surprise d'une décision si soudaine, je sentis naître en elle une hésitation :

- Peut-être que Ketty va venir ?... Il serait plus sage d'attendre ?..
- Je ne crois pas : Ketty compte aussi sur moi pour détruire le Livre, sans doute pour une raison que j'ignore ne peut-elle y toucher elle-même ?.. Le sorcier doit nous croire loin maintenant... Quels moyens a-t-il de nous pourchasser ? Comment avait-il trouvé ta trace ?...
- C'est assez confus, il cherchait deux cœurs aimants et purs pour s'offrir la gloire et la longévité, il m'a parlé de gnomes cupides et qui lui ont vendu notre histoire...
- Des gnomes !! Des gnomes nous auraient trahis ?!
- Il les a rencontré à Dingle... Lui voulait se venger de Mölinn... Quatre frères... J'ignore le reste.
- Qu'a-t-il fait à Mölinn ?..
- Je ne sais pas... Je n'ai rien pu lui arracher à son sujet... Peut-être ne l'a-t-il pas trouvée ?.. Il paraît qu'elle est bien cachée..

Je ne répondis pas. Ma mine devait refléter mon désarroi, car elle me reprit par les mains pour m'embrasser... Je savais qui m'avait trahi, j'avais peur qu'ils aient connu par l'une de mes maladresses la vrai nature de Maureen, et qu'elle aussi ait été livrée au sorcier...
Il avait parlé d'une fée dans ses incantations ! La colère montait en moi, comment leur pardonnerai-je ?.. Je fis le vœu secret de les punir, de punir les frères Tublinn !..

- Je vais retourner là-bas...
- Comment t'approcher ?.. il connaît tes déguisements !..
- Il ne les connaît pas tous : je suis capable de retrouver toutes les formes que j'ai prises pendant le cycle des métamorphoses... dis-je guettant un peu inquiet sa réaction.

Elle n'avait pas encore vu toutes les créatures qui m'avaient eu pour hôte, elle avait déjà contemplé la souris, chevauché le chien et entendu le chat, et semblait les accepter... Devrais-je lui montrer mes autres avatars ?.. Demanderait-elle à les voir ?.. Les admettrait-elle ?.. Elle resta silencieuse et pensive...

- Si tu peux joindre Ketty, remercie-la pour les étourneaux... Repris-je.
- Comment ce n'était pas toi ?!
- Non, et tu lui demanderas comment détruire le Livre, si par malheur je n'y parvenais pas...
- Elle ne t'en a rien dit ?!

Aednat fronça les sourcils, puis ajouta après un temps de réflexion :

- Alors c'est qu'elle sait que tu en connais le moyen !.. Réfléchis Goulven, tu en connais déjà le moyen !

Je restais perplexe, le raisonnement de ma petite lutine était si logique. Oui Ketty devait penser que je connaissait le moyen de détruire le grimoire, mais ne pouvait-elle se tromper ?..

Je fis alors appel à la prescience du mouton, je fermai les yeux, me concentrai sur l'objet convoité, sur ce Livre...
J'entrevis des braises couvant sous le chaudron ... un bocal brisé ... des pages couvertes de sang ... un mouton paissant dans la vallée ... Puis plus rien !

Je rouvris les yeux, Aednat me regardait incrédule :

- Que faisais-tu ?.. Voilà près de cinq minutes que tu dors debout ! Je n'ai pas osé te toucher...
- Je... Je lisais l'avenir, je t'expliquerai plus tard... Tout ira bien maintenant... Je sais comment détruire le livre... Il me faut un récipient, une fiole, et quelques gouttes de nos sangs...

Elle n'avait rien sur elle, fébrilement je cherchais dans mes poches... Rien !
Je cherchais encore et trouvais le flacon de parfum !.. Un peu gêné je lui montrai, elle sourit, et me tendit son doigt et une des fines aiguilles qui retenaient ses cheveux.
Tremblant un peu j'hésitais à la piquer, alors résolument elle reprit l'aiguille et se piqua l'index sans ménagement, retenant un petit cri en se mordant la lèvre inférieur. Quelques précieuses gouttes perlèrent dans le petit flacon...

- A toi ! dit-elle.

Inquiet Je tendis mon doigt, en affichant un air faussement déterminé. Avec la même autorité elle me piqua aussi.

- Voilà, je voudrai y ajouter un autre sang. Celui de la malheureuse qui... Je m'interrompis en pâlissant .
- La pauvrette exposée dans un de ces horribles bocaux ?.. dit Aednat pour finir ma phrase.
- Tu l'as donc vue aussi ?.. J'ai beaucoup d'amis chez les elfes... Grâce à toi...

Des sanglots étranglaient ma voix...

- Il est temps... dit-elle pour m'aider à reprendre mes esprits.

Aednat me tendis son épingle que je piquai dans mon bonnet.

- Bonne chance mon petit lutin. dit-elle après m'avoir embrassé.

je m'écartai un peu d'elle, puis me changeai en hibou. Elle ne put réprimer une exclamation admirative...

Survolant silencieusement la vallée, je ne vis pas le sorcier, sans doute était-il rentré surveiller son infâme mixture ou protéger le Livre. J'ignorais encore à quoi devait servir ce brouet, quels en étaient les pouvoirs, ou bien avait-il vraiment eu l'intention de nous plonger tout vifs dedans ? Je fis quelques passages près des fenêtres, seul le foyer irradiait une faible lumière... Je me posais à proximité et repris mon déguisement le plus discret. Une fois à l'intérieur, je le vis pensif, penché sur le grimoire... Il en tournait les pages nerveusement, faisant de fréquent retour en arrière dans sa lecture, marmonnait des phrases incompréhensibles... Sur le feu, une sorte d'alambic avait remplacé le chaudron.

Souriceau, j'étais très vulnérable, mais depuis ma mésaventure de Cork, j'avais une grande confiance dans mes réflexes, dans ma rage de vivre lorsque j'étais une souris ! Je trouvais un recoin dans le noir, je ne pouvais rien faire qu'attendre... Ketty, ferait-elle une nouvelle diversion bientôt ?.. Elle la prophétesse devait savoir que sa petite protégée était hors de danger... Attendait-elle un signal de notre part ?..

La nuit déployait maintenant ses mystères, de lourds nuages occulteraient la lune cette nuit, je les avais vu arriver pendant mon vol. Trop absorbé, je ne les entendis pas tout de suite... Ce fut les invectives du sorcier à leur encontre qui me fit entendre les chiens... Ils étaient là... Tout près... Trois ? Quatre ?.. Plus peut-être... Que disent-ils ?...

... aider l'ami de Sam...
...cherchons tous, cherchons !..
...aider l'ami de Sam...
...cherchons le sorcier...

Ils cherchaient à m'aider !.. Il fallait leur répondre, Ah si Ketty entendait leur langage... Les chiens se rapprochaient, voilà la diversion pensai-je... Je ressortis de ma cachette, mais comme je me précipitais vers une issue, le sorcier fit tomber quelque chose, se penchant pour le ramasser il me vit et bondit vers la porte avec une rapidité insoupçonnable !

C'est avec un simple panier d'osier qui traînait à portée de sa main qu'il crut s'emparer de moi. Je n'avais d'autre ressource que de me changer en la plus forte de mes personnalités, et poussant des braiment véhéments, donnant en tout sens de dangereuses ruades l'âne parvint à le mettre en échec.
D'instinct je sentis que c'était l'occasion de briser les bocaux, et d'une dernière ruade je renversai la lourde planche servant de table... Comme je m'y attendais il se précipita pour rattraper le Livre, mais ne put sauver le reste.

J'en profitai pour m'enfuir ... A tire d'aile dans la nuit... Je me posai sur une hauteur, redevins chien pour ma cinquième nuit, conformément à l'oracle de la lutine, et là je me joins au concert de mes amis, les encourageant à redoubler d'ardeur pour (espérai-je) alerter Ketty.
Mais la fée restait désespérément silencieuse. Je fis comprendre aux chiens qu'ils devaient venir plus près, plus près encore, mais les bêtes, surprises et inquiètes au vu des cadavres d'oiseaux n'osèrent approcher, et je ne pouvais les exposer au même sort fatal, j'en étais incapable !..

Ce jeu dura des heures, mon adversaire semblait avoir pris le parti de nous ignorer, comment pourrai-je encore me glisser dans la petite masure pour accomplir le sortilège ?.. Seule Aednat aurait sans doute réussi à l'attirer à l'extérieur... Et c'est précisément quand je me fis cette réflexion que j'entendis ma lutine appeler le sorcier dans la prairie :

- Rend-moi mon ami affreux humain ! Il ne te sera d'aucune utilité... Il n'a pas ma pureté de cœur ! Laisse-le partir et je me livrerai !..

Mais à quoi jouait-elle ?! Et s'il lui prenait fantaisie de la tuer ?.. J'eus presque envie de lui crier -Aednat je suis là ! je suis sauf...- Mais heureusement, voyant la vielle porte s'ouvrir, je compris à temps que c'était à moi de jouer ! (Il tient trop à Elle pour attenter à sa vie.)

Le sorcier lança un sort vers ma lutine, je compris qu'elle s'en trouvait paralysée, l'éclair rouge avait embrasé un court instant la vallée. Presque simultanément j'avais lancé un sort vers lui, invoquant notre amour indestructible, Tomas O'Turlough et le labyrinthe du temps.

Par mon enchantement je rendis la distance qui le séparait de ma petite lutine jamais totalement parcourue à mesure qu'il s'approchait d'elle. Sans qu'il puisse s'en rendre compte il s'éloignerait dans sa direction sans vraiment pouvoir la rejoindre... Se croyant toujours plus proche, elle restant toujours plus inaccessible. L'idée de ce sortilège m'était venue du souvenir d'un livre de la bibliothèque du grand père de Maureen, parlant du philosophe grec Zenon.

Combien de temps mon stratagème fonctionnerait-il ?.. Je l'ignorai, aussi je rejoins la maisonnette au plus vite d'un battement d'aile silencieux, frôlant presque le chapeau du sorcier dans mon vol... Aussitôt, je cherchai le corps de l'elfette parmi les abominables choses qui s'étaient échappées des bocaux brisés.

Je la trouvai enfin, la pris dans mes bras, et l'emportai au dehors, je ne voulais pas, je ne pouvais pas la laisser à ce criminel !..
Comment pouvait-on faire du mal à pareille créature ?!

Je la cachai sous ces pierres où Aednat avait reconnu le souriceau quelques heures plus tôt, et entrepris de la piquer au doigt.
C'était affreux : il me fallut presser sa main gracieuse pour recueillir quelques gouttes de ce précieux sang. Sortant de mon abri, je vis le sorcier, marchant toujours, persuadé de se rapprocher de la lutine il ne pouvait comprendre : Plus il avançait, moins il parcourait de distance !.. La nuit noire et mon sortilège temporel lui ôtait tout repère, j'avais encore le temps !..

Où a-t-il rangé le Livre ?.. Le voilà !.. Je le tirai vers la lumière de l'âtre et l'ouvris. Je reconnus à la première page ces dessins énigmatiques dont j'avais eu la vision... La suite ?.. Je ne savais plus vraiment... j'ouvris ma petite fiole, et laissai tomber une petite goutte de nos sangs unis par le destin sur le centre de la page...

Rien ne se passe ! Me suis-je trompé ? (ai-je oublié quelque chose ?). Affolé, Je regarde mon tout petit flacon, comment donner quelque pouvoir à ce mélange ? La magie bien sûr, la magie qui ne pouvait s'opérer que par ma baguette ! Ketty pensait que je saurais le faire.

Je me souvint alors des sortilèges terribles dont Ketty m'avait fait don : J'avais déjà usé du pouvoir de tuer les plantes en les foudroyants, mais jamais je n'avais eu le désir de lancer l'un des deux autres sorts mortels... Quels étaient-ils ?.. Arrêter un cœur battant dans une poitrine... Transformer toute boisson en poison violent... Je regardai encore ma préparation, c'était encore liquide, une boisson :

- Que cela devienne un poison mortel pour ce grimoire !

Disant cela je pointais ma baguette sur le flacon, un halo pourpre et violet entoura la main tenant le petit récipient, je sentis comme la morsure d'un renard, mais je tins bon !.. Instinctivement je pensai qu'il fallait laisser le sortilège s'accomplir complètement, ne pas l'interrompre malgré la douleur... Le halo faiblit peu à peu, la douleur se dissipa dans mon poignet et mon bras, en tremblant j'inclinai de nouveau le flacon au dessus du Livre...

- Arrête !.. Arrête ou je la tue !..

Le sorcier venait de pousser violemment la porte, il tenait Aednat dans une main, l'étranglant à moitié, je vis affolé ses pauvres jambes battant le vide désespérément, de folles images se mêlèrent dans mon esprit aux injonctions de ma lutine, traduisant mon hésitation :

Sauve-toi Goulven !.. la lettre magique mouillée de mes larmes,
pour sauver mon peuple... Détruis-le !.. Notre premier baiser,
Il recèle le malheur ... la pluie d'étourneaux,
lutin, détruit ce grimoire... le mouton paissant paisiblement dans la vallée...

Je ne répondis pas au sorcier, et déversai le poison sur le grimoire, qui sembla prendre vie au moment où il succombait à la morsure de l'acide. A une vitesse fulgurante les pages se noircirent et se recroquevillèrent comme les tentacules d'une anémone de mer que l'on agacerait avec la pointe d'un sabot.

Au désespoir, le sorcier serrait de rage le cou de ma lutine, sans hésiter je jetai sur Aednat un sort qui la rendit si petite qu'elle glissa entre ses doigts, il ébaucha un geste pour la bloquer sous son pied comme un insecte mais ne put l'achever...
D'un coup de bélier terrible je venais de l'assommer en le projetant en arrière sur un mur. Sans prendre le temps de voir s'il respirait encore, le mouton repoussa la porte d'un nouveau coup de tête, puis s'accroupit pour permettre à la minuscule lutine de s'agripper à son épaisse toison, et il filait au loin dans la prairie...

Il me fallut un temps qui parut infini à Aednat, toujours blottie dans ma laine, pour retrouver mon calme. Il me semblait bien l'entendre au loin... Elle m'appelait, mais de si loin, si loin... Comment après ces heures tragiques échapper à la quiétude du mouton ?.. Son bonheur simple d'exister.

- Oh... Goulven réveille-toi !.. Je ne veux pas finir mes jours dans la toison d'un mouton...

Quand je redevins moi-même, Aednat, si petite qu'elle s'était retrouvée juchée sur mon épaule, se mit debout pour pouvoir me crier à l'oreille :

- Insupportable lutin farceur !.. Ne crois pas que tu pourras toujours me garder dans ta poche ! Ce serait trop facile de t'être joué ainsi de moi ! Rends moi ma vrai taille que je te tire les oreilles !
- Hé !.. Si je dois encore souffrir, je préfère te garder ainsi ! dis-je malicieux. ...A moins que tu ne me promettes autre chose ?... ajoutais-je taquin.
- Ho l'abominable sorcier de pacotille !.. Tu l'auras ton baiser, si c'est de cela qu'il s'agit !..
- Je te trouve bien frivole fille du vénérable Liam !.. Toute les lutines de Donegal sont-elle aussi faciles ?..
- Attends un peu que Ketty arrive fripon !.. Elle ne devrait pas tarder elle me l'a dit... Tu verras comment elle corrige les insolents de ton espèce !..
- Oh !.. J'ai trop peur de la méchante Fée Carabosse ! répondis-je en riant.

En même temps je rendis sa taille à Aednat, ce qui fit que je m'écroulai sous son poids et je me retrouvais couché sur le dos à sa merci...

- Ah Ah ! Je te tiens enfin !.. s'écria-t-elle. A moins de transformer en anguille tu ne pourras m'échapper !..

Mais elle ne me laissa pas le loisir de répondre, préférant me bâillonner d'un baiser...


Plus tard, bien plus tard... comme nous étions couchés dans l'herbe et les fleurs sauvages, nous tenant par la main, redoutant de nous séparer, elle me confia :

- C'est étrange Goulven comme tes créatures te ressemblaient... même en mouton, je t'aurais reconnu sans difficulté au milieu du troupeau. Je ne comprends pas que d'autres puissent être abusés de la sorte !
- Sans doute ne me connaissent-ils pas comme tu me connais ? répondis-je rêveusement.
- Je ne pensais pas que Ketty puisse te transmettre des pouvoirs si étonnants aussi vite, c'est une arme merveilleuse qu'elle t'a confiée... combien de temps ce charme va-t-il opérer ?

Soudainement le ciel chavirait sous mes yeux, le picotement familier des larmes, la gorge qui se noue, je n'osai plus la regarder...

- Euh... Comment dire... ce n'est pas Ketty... ce n'est pas un charme... c'est... c'est moi, je veux dire c'est en moi ! - Que veux-tu dire, ce n'est pas sérieux ?!

Je sentais qu'elle cherchait mon regard pour comprendre...

- Mais regarde-moi... Oh ! pauvre petit lutin... tu pleurs ? C'est donc vrai ?! Depuis quand ce prodige s'est-il réalisé ? Est-ce une nouvelle maladresse de Mölinn ? (comme de la colère faisait vibrer sa voix)
- Non ! non... Mölinn n'y est pour rien je t'assure ! Nul ne pouvait le prévoir, mais c'est ainsi, depuis ma toute première métamorphose, je peux successivement retrouver toutes ces formes que j'ai fait naître sous sa baguette magique.
Au début c'était involontaire, sous le coup de la peur ça m'a sauvé la vie deux fois, mais je n'en avais aucun souvenir, car à chaque fois, j'avais déjà été métamorphosé par la Fée...
Mais un jour, je l'ai fait instinctivement, surpris par une humaine... Je m'en suis confié à Mölinn, elle a tout de suite compris ce qui m'arrivait.
Elle en a parlé à Ketty. Toutes deux ont vu là l'opportunité d'aller tuer cette pauvre humaine ensorcelée par Mag, prisonnière dans la citadelle, qui risquait de faciliter son retour...
Souviens-toi, tu m'as soutenu pour que j'obtienne des Fées le droit d'essayer de la sauver...

C'est grâce à mon étrange pouvoir que j'ai pu la sauver, et sauver sa fillette, c'est grâce à ce formidable pouvoir que j'ai pu tromper Mag, et provoquer son ensevelissement dans la citadelle de Dún Fearbaighé... C'est grâce à ce merveilleux pouvoir que je viens de nous sauver la vie !..(Que pouvais-je dire de plus ?)

De nouveau je me sentais submergé comme un rocher sous une énorme vague, pourrai-je garder un souffle de vie jusqu'au reflux ? J'attendis... j'attendis ses paroles comme le justiciable attend la sentence du Tribunal.

- Ho la la ! Je crois qu'il vaudra mieux ne pas en parler à mon père ! Ho ! s'il devait l'apprendre il tenterait encore de me détourner de toi ! J'ai tellement souffert avant de te trouver j'ai tellement lutté pour te garder... et je te vois, pleurant comme un enfant après m'avoir arraché aux griffes du pire des sorciers !
Oh ! je t'en prie, ne pleurs plus... comme j'ai dû te sembler exigeante parfois ! Je voulais que tu impressionnes mon père, qu'enfin il te juge digne de sa lignée, alors que je ne n'en ai jamais douté moi-même !

La vague refluait, de nouveau je respirai, et mes pleurs se muèrent en larmes de joie. Pas un instant elle n'avait lâché ma main, pas un instant je n'avais senti d'hésitation (mais je venais d'avoir si peur).

- Ce sera notre secret Goulven, moins seront au courant, mieux cela vaudra ! Que serait-il advenu si ces ignobles gnomes avaient pu révéler au sorcier de Cork ta nature multiple ?
- Nous sommes donc cinq à savoir, dis-je reprenant doucement mes esprits : Il y a aussi Mölinn, Ketty et Andrews, c'est déjà beaucoup...
- Andrews ? qui est-ce ? demanda Aednat avec intérêt.
- Je te le présenterai bientôt, c'est humain, magicien et musicien, il m'a d'abord connu chien, il m'a guidé chez Ketty... C'est étonnant que vous ne vous connaissiez pas... Lui aussi est son filleul.
- Oui!.. Un vieil homme... Tu m'en as parlé dans une de tes lettres, lorsque tu as affronté ce troll dans les égouts de Dublin ?.. N'est-ce pas ?.. se souvint ma merveilleuse lutine, qui m'aimait malgré tout, contre l'autorité de son père !

De nouveau nous regardâmes vers le ciel, l'esprit en paix, j'entendis les alouettes au loin, distraitement j'interrogeai Aednat :

- Que chantent-elle aujourd'hui ?
- Tu ne les comprends toujours pas ? Que c'est drôle !
"le plus grand magicien des petits peuples
ne comprend même pas le chant des alouettes !"

Voilà ce qu'elles chantent ! hi hi ! Claironna-t-elle gaiement.

Elle avait retrouvé son ton moqueur, quel plaisir ! Je ne répondis pas, tout à mon allégresse...

- Mais dis moi... je t'ai vu en souris, zou ! Quelle rapidité ! ; en chien, quel beau beagle tu fais ! ; en mouton, comme tu m'as tenu chaud ! ; et que dire du hibou ?.. je n'en ai jamais vu d'aussi majestueux !.. ; je t'ai aussi entendu braire, et feuler comme un chat... tu as donc tant de cordes à ton arc ?
- Et il m'en reste une autre, que tu verras bientôt... et tu ne l'oublieras jamais ! ajoutai-je avec un ton de cachotterie qui attisa sa curiosité.
- Laquelle ? Laquelle ? Oh ! dis-moi, ce n'est pas drôle... Allez ! Montre-moi...

Elle s'était de nouveau précipitée sur moi et me chevauchait en essayant d'immobiliser mes mains, lorsque Ketty arriva :

- Et bien ? est-ce comme cela qu'une princesse doit se comporter ?... Que va penser ce damoiseau de ta tutrice, friponne ?! s'écria Ketty de sa voix irréelle.

Aednat roula sur le côté en riant, et je ne relevai prestement, un peu confus comme un écolier fautif. Ma lutine, toujours impitoyable s'en aperçut et s'esclaffa :

- Regarde Ketty ! Il rouge comme un coquelicot ! Ho ! il est trop mignon... Hi Hi ! On croirait qu'il vient de se faire prendre chapardant des myrtilles !
- Arrête Aednat, cesse de le taquiner ! Oublies-tu qu'il vient de risquer sa vie pour toi ? ...pour nous tous, elle marqua une pose et se tourna vers moi,
- où est-il ? me demanda Ketty.
- Je l'ai assommé, mais je crois qu'il vit toujours, le Livre est détruit, mais il possède des pouvoirs effroyables, tu verras tes malheureux étourneaux... Là-bas... ajoutai-je faisant un geste de la main.
- Remarquable Goulven, tu as eu l'intuition de ne pas tenter de sortilège de mort contre lui... Heureusement !.. Et tu as donc trouvé le moyen de détruire le grimoire ?.. Sans ce livre qui empêchait toute Fée de s'approcher, il sera plus vulnérable.
- Méfie-toi tout de même Ketty ! intervint Aednat. Il m'a fait des confidences, il s'est vanté d'être l'amant de Mag... Le connais-tu ?
- Kiar ! le Sorcier Noir... dit Ketty la voix moins mélodieuse qu'à l'accoutumée, Mölinn l'avait pourtant rendu inoffensif ! Je ne dois pas tergiverser, même sans le livre il est toujours extrêmement dangereux pour vous deux !
Goulven je t'en prie, use de toute ta magie pour emporter Aednat au loin, vous n'êtes pas à l'abri ici ! Prends la voie des airs et vole vers le sud jusqu'à la Forêt sans te retourner !

Aussitôt ces ordres donnés, Ketty disparut comme un éclair vers le haut de la vallée, nous laissant tous deux indécis.

- Comment allons-nous faire ? demanda, angoissée, ma petite lutine. est-ce grâce à ta dernière transformation ? un autre oiseau plus grand, plus fort ?

Je ne répondis pas, réfléchissant intensément. Si ketty l'avait ordonné, c'est qu'elle m'en savait capable... mais non... je ne trouvais pas de jar ou de cygne en moi, aucun oiseau capable d'emporter un lutin dans les airs. (Aucune métamorphose nouvelle n'était possible, j'avais trop souvent essayé.)

- Dis-moi ma petite magicienne, sais-tu que tout ces poèmes que tu m'as écrits se révélèrent être de merveilleux oracles ?
- Non, je ne comprends pas... ce n'étaient que des poèmes ! dit-elle étonnée.
- Pourtant avant que j'aille sur les rives de la baie de Sligo, tu avais annoncé une blessure, et tu saignas d'une main sans raison... et de nombreuses autre fois j'ai pu le vérifier. Souviens-toi belle petite lutine ce que tu m'écrivais dans ton dernier poème :

Tu nous exalteras pour célébrer nos noces
Quand reviendra le jour nous volerons rapides.

Je pointai ma baguette magique vers elle... Elle fit une grimace... Aednat devint une nouvelle fois si petite qu'elle comprit aussitôt :

- Merveilleux Goulven ! vite, changes-toi en hibou !

Avant ma métamorphose, je lui tendis un ruban :

- Il sera prudent de t'attacher à mon cou...
- Oh ! quel magnifique oiseau tu es...

Je déployai une aile afin qu'elle grimpe commodément sur mon dos, je sentis son excitation fiévreuse, par la pensée j'imprimai quelques paroles rassurantes dans son esprit :

- Laisse-toi porter, ne craint ni le vent ni l'altitude, tu n'auras pas souvent la chance de survoler ta belle contrée, profite de ce prodigieux spectacle et accroche toi !
- Je suis prête ! répondit Aednat.

Cela me rappela mes propres paroles lorsque je devais affronter l'inconnu d'une nouvelle métamorphose sous la baguette bienveillante de Mölinn.


Page d'accueil
Index Gnome
Chapitre suivant