La Disparition !

Quelque chose d'étrange se passait en moi : plus j'approchais de Buncrana plus lointaine me semblait ma lutine !..

Depuis ma rencontre avec les Fées de la baie de Sligo, j'avais régulièrement correspondu avec elle grâce à ses sternes diligentes. J'avais cru qu'elle connaissait les étranges créatures vers lesquelles elle m'avait envoyé, ces archères musiciennes dont les notes telles les carreaux d'arbalète transpercent les rêves les plus fous !
Mais une fois de plus elle prit mon contre pied :

Très cher Goulven,
Qu'as-tu donc fait ces derniers jours ?
Je ne pouvais penser à toi sans que d'affreux doutes me tenaillent ?
Est-ce les Fées de Sligo qui t'ont détourné de moi ?
T'ont-elles tourné la tête ?
J'étais si troublée qu'une nuit je me suis réveillée en sursaut après un affreux cauchemar : je m'étais cruellement déchiré la paume de la main gauche sur une épine de rose !
Oh comme je t'en ai voulu alors !..
Je n'avais pas quitté mon lit, ma main se mit pourtant à saigner abondamment !..
Puis, inexplicablement, la blessure s'est refermée en quelques minutes : J'ai senti une douce chaleur irradier mon bras, j'ai senti une main sur ma main...
J'ai aussitôt pensé que c'était un de tes prodiges...
A ce moment là, j'ai eu envie de caresser ta belle figure... Comme par enchantement, mes pensées pour toi se sont éclaircies, je suppose que tu as surmonté quelque épreuve que ces Fées t'ont fait enduré ?..
Oh mon pauvre amour !..
Comment pourrais-je douter de toi ?..
Comment pourrais-je me faire pardonner ?

Je lui répondis, lui expliquant tout, sans le moindre mystère : les charmantes lutines, les flèches des chasseresses, mon repentir, notre guérison... Elle me répondit par un poème :

Sans le vouloir, je t'ai accompagné mots pour maux,
Je t'ai précipité dans les bras charmants de tes rêves.
Au désespoir, j'ai crains qu'à moi elles ne t'enlèvent
Ces lutines mutines qui te couvraient de fleurs.

Pleine de défiance je t'ai rendu maux pour mots
Elles auraient pu nous séparer dans le sang et les pleurs.
Mais nous sommes si proches, comme d'une main les doigts
Que tu n'as pas oublié le chemin qui te mène vers moi.

Approche maintenant, écoute-moi mot à mot
Je caresserai ta joue, j'effleurerai tes lèvres.
J'embrasserai la bouche qui par cinq fois
A crié son amour, a proclamé sa foi !

Depuis je n'avais vu aucune sterne, ni même entendu le moindre cri aigre... Ce cri si familier qui suffisait à me soulever d'allégresse !
Je n'aurais pas dû m'inquiéter, je venais de gravir les cinq marches, j'en avais fini des épreuves ! Je conservais toujours dans mon petit ballot le champignon magique.

Partout où je croisais des lutins ou des gnomes, sur les rives du lac Erne, au pied des Blue Stak mountains,dans les environs de Letterkenny, à l'approche de Lough Swilly, partout j'étais accueilli avec chaleur et même, trop souvent à mon goût, avec déférence. Tous voulaient me retenir, me faire des cadeaux.

Ils ignoraient tout de mes pouvoirs magiques, de ma vrai nature, mais connaissaient mes exploits. Et sans doute est-ce cela qui aurait dû m'alerter : S'il restait en Irlande quelque serviteur de Mag qui n'aurait pas encore été démasqué, nul doute qu'il devait avoir compris que le Roi des Rats et le lutin de Petite Bretagne, étaient bien deux personnes distinctes. Que celui qui avait tué Mag traversait impunément le pays, volant à la rencontre de celle qui l'avait distingué et choisi.

Mais j'avais trop à cœur de remplir mes missions pour m'être inquiété plus tôt de cette célébrité grandissante... Maintenant que tout avait été dit, tout avait été fait, que je n'avais plus qu'à la rejoindre, montait en moi un sentiment de crainte, trop de monde me désignait, me suivait du regard, faisait précéder mon arrivée de chants bavards d'alouettes.

"chaque fois que tu doutes, chaque fois que tu souffres, relis ma première lettre..."

Voilà ce que m'avait écrit ma chère lutine, et voilà que je n'osais même plus rouvrir mon précieux talisman de buis, pour relire sa lettre magique... Ces mots gravés dans ma mémoire auraient dû me rassurer, jamais aucun sortilège ne m'avait paru plus fort !..

Depuis trois jours je marchais seul en direction du nord, exaspéré par mes congénères, je les évitais désormais. Sept jours au total depuis la dernière sterne simplement entrevue sous un nuage de grêle...
Il fallait que j'ai le courage de lire la lettre, il le fallait puisque qu'aucune nouvelle ne me venait des airs !

Je choisis avec soins l'endroit : le sommet d'une petite crête courant vers le nord d'où je pourrai voir le soleil se coucher et la lune gibbeuse se lever presque ne même temps.
J'attendis cette heure incertaine où je me plaisais à penser que j'avais rendez-vous avec Vénus lorsqu'elle perce le firmament encore azuré, puis tremblant j'ouvris le petit tube et déroulai la fine feuille parfumée... L'écriture comme toujours semblait à peine sèche :

Ah! mon cher Espoir !..
Voici sept jours que j'espère ta visite, voici sept jours qu'un étrange brouillard drape notre vallée, que mon petit peuple effrayé et transi se cache sous les vieux chênes devenus silencieux.
Que se passe-t-il Goulven ?
Ici d'affreuses nouvelles sont colportées par les oiseaux. Pourquoi toutes nos sternes se sont-elles enfuies ? Mon père inquiet m'a ordonné de rejoindre Ketty. Il a fait un rêve si effrayant qu'il n'a rien voulu m'en dire...
J'ai couru dans la forêt, j'ai longtemps marché.
Mais je ne sais plus en quelle direction je vais !
La brume glacée et le noir m'enveloppent.
Je ne sais plus en quelle direction je marche,
Pourquoi ai-je si froid ?
Notre forêt semble morte, personne pour me guider
Je ne vois rien ni n'entend rien, j'ai peur.
Pourquoi ai-je si froid ?
Je ne vois plus, je ne sens aucune odeur familière
Je m'engourdis, m'égare, devient aveugle
Pourquoi ai-je si froid ?
si froid
J'ai peur

La lettre ne s'achevait pas !.. Pire sous mes yeux peu à peu elle s'estompait, puis toute écriture disparut !
Accablé je tombai à genoux, j'aurais voulu pleurer, mais aucune larme ne soulageait mes yeux brûlants. J'aurais voulu crier mon désespoir, mais aucun son ne voulait franchir ma gorge nouée par la peur.
Je n'osais penser à ce que cette disparition voulait dire, je ne pouvais plus raisonner, je ne pouvais que m'abandonner au néant qui venait de m'envahir. Je voulais gémir mais ne savais le faire ...

Ma promise perdue, morte peut-être ?.. Sa lettre magique restait désespérément muette, plus aucun mot ne venait la couvrir quand je la rouvrais fébrilement.
Et je n'arrivais même pas à crier !..

Alors soudainement un chien se mit à hurler à la mort !
Cri puissant, animal, phénoménal de sens pour qui l'entendrait à la ronde...
Seul sur la colline, m'étant abandonné à l'animalité, humble beagle je hurlais à la lune, confiant ma douleur à l'infini.
En moi s'était opéré une de ces métamorphoses incontrôlables... comme un soulagement, mon hurlement emplit l'espace, lugubre et froid, plein d'agonie et d'effroi, un cri de mort...
Le chien hurla longtemps, si terrifiant, si fort, que d'autres lui firent écho : de loin en loin d'autres chiens se mirent à me répondre ! Bientôt tous les chiens de Donegal, Fermanagh et Leitrim, peut-être de toute l'Irlande propagèrent ma détresse...

Il en fut ainsi toute la nuit, et c'est seulement au matin que je repris forme lutine. Je repris ma marche vers le nord comme un automate, sans aucune raison m'étais-je surpris à penser. J'entendais les alouettes, je ne comprenais toujours rien à leur babillage, mais j'avais le sentiment qu'elles se taisaient soudain à mon approche, je ne doutais pas qu'elle chantaient mon malheur !
Je sentais la colère, la méchanceté, la haine monter en moi, je leurs aurais jeté des pierres... Si à cet instant j'avais eu un miroir sans doute ne me serai-je pas reconnu tant mon esprit se nourrissait de pensées hideuses.

Tous les chiens s'étaient tus depuis longtemps, mais les échos de leurs cris résonnaient toujours en moi. Peu à peu je crus m'en souvenir, ils s'étaient passé un message :

Il faut aider l'ami de Sam, celui qui a sauvé Silver !
Celui qui a ramené les rats à la raison,
Nous devons tous l'aider, une lutine est en danger,
Il nous demander de la chercher,
cherchons tous, cherchons ! Cherchons !

Mais n'était-ce pas mes désirs submergeant ma raison ?.. C'était impossible qu'ils aient compris autre chose que ma peine, j'étais simplement en plein délire, rendu fou par la douleur...
Oui mais je voulais garder un espoir ! Tous ceux que j'avais aidés, tous ceux que j'avais aimés ou secourus, tous ceux qui me gardaient au creux de leur cœur répondraient à mon appel désespéré, il fallait qu'au moins je continue à croire cela...

Marchant sans but une journée entière, une nouvelle nuit me surprit sans que j'ai pris le moindre repos. Encore une fois, m'accrochant à un espoir insensé, je choisis une petite colline d'où j'appelai mes amis les chiens en hurlant à la lune... Nombreux ils me répondirent, mais je n'écoutais pas vraiment leurs cris : Il me semblait qu'ils me renvoyaient simplement ma voix, ma détresse en écho...

Au matin ma chance fût de trouver un troupeau de moutons. Leur compagnie comme toujours me remplit de sérénité puis d'espoir : La prescience du mouton me montra que deux lutins converseraient bientôt dans les taillis tout proches...

Redevenu moi-même je m'y précipitai. J'y trouvai un jeune gnome des environs du nom de Gudwal. Il m'expliqua avoir été intrigué par les hurlements des chiens cette nuit.

Je ne pouvais pas lui expliquer comment j'en étais l'origine, mais je lui expliquai le drame qui se nouait en ce moment. Il avait senti qu'un des nôtres avait besoin d'aide, et s'en était convaincu au vacarme incessant des alouettes...
Il me permit de savoir ce qu'elles chantaient :

Deux lutins sont séparés par un vilain sorcier.
Il la retient prisonnière et se venger espère.
Sous ses yeux il la tuera s'il ne se livre pas.
De Cork il est venu, semer la détresse,
Pour punir celui qui vaincu sa maîtresse.

Le sorcier de Cork !.. Mölinn n'avait pas pu le tuer, il aura retrouvé ses pouvoirs, et retrouvé ma trace !..

- Gudwal, peut-on les interroger ?.. Savent-elles où il la retient enfermée ?... J'ai cru qu'elle était morte, sa lettre magique s'est effacée, elle se disait aveugle et perdait tous les sens...
- Désolé Goulven, ces sottes d'alouettes ne sont capables que de répéter ce qu'on leur a appris...
- Mais alors ... C'est Lui, c'est le Sorcier de Cork qui leur a appris ce chant ? Il ne peut pas être bien loin !
- Oui, sans doute, mais sois prudent, il veut t'attirer dans son piège.
- Peux-tu me mener à Buncrana ?... Un ami là-bas pourra m'aider. dis-je sans prêter attention à son conseil.

Nous partîmes d'un bon pas vers le nord. Nous courûmes longtemps, prenant à peine soins d'éviter les chemins des humains. Ni lui ni moi ne cédions à la fatigue malgré sa petite taille un jeune lutin peut rivaliser en vitesse comme en endurance avec bien des renards !

- Doit-on retrouver l'un des nôtres ?
- Non Gudwal, je cherche un humain, un musicien du nom d'Andrews.
- Un humain ? s'effraya-t-il.
- Oui il me mènera dans la forêt mystérieuse.
- Comment serait-ce possible ? Seuls les gnomes des Chênes savent pénétrer leur vallée secrète et personne d'autre n'en connaît le lieu.
- Je sais qu'il la connaît...
- Nous approchons des habitations... Je ne peux aller plus loin, je suis désolé, je...
- Je comprends, et pour ce que je dois faire tu ne peux m'accompagner. Cependant tu peux encore m'aider : S'il te plaît, apprend un autre chant aux alouettes, elles me cassent les oreilles !.. Peut-être ce nouveau chant arrivera-t-il aux oreilles du sorcier ou de gnomes de Killarney...
- Ainsi tu es vraiment incapable de les comprendre ?
- Oui mais je parle aux souris... soupirais-je à regret.
- Que dois-je leur enseigner ?
Goulven le bienheureux élu ne craint pas le Sorcier.
Le petit lutin courageux délivrera sa princesse.
- Mais il saura que tu viens à sa rencontre ! Il n'aura aucun mal à se jouer de toi. s'inquiéta Gudwal.
- J'ai quelques surprises auxquelles il ne s'attend pas...

Disant cela j'avais retrouvé toute ma hargne, et je m'en voulais de ma faiblesse de la dernière nuit. Comment avais-je pu croire que des chiens pourraient m'aider ?.. Ou simplement qu'ils sachent ce qui se passe !..
Gudwal m'ayant souhaité bonne chance, nous nous séparâmes. Il était temps qu'un certain beagle réponde à l'invitation d'Andrews le Piper...

Le retrouver ne fut pas chose facile : Buncrana n'était pourtant pas un gros village, j'en fis une fois le tour loin des habitations, puis m'y risquai non sans appréhension : un chien errant ne serait peut-être pas bien accueilli ? Je ne trouvais aucun indice, mais repérais le pub le plus propice à mon sens à accueillir des musiciens, donc je me résolus à attendre la nuit.
Ne quittant pas ma forme canine, je m'installais pour patienter sur une hauteur d'où je pouvais voir la profonde baie de lough Swilly où est niché le village. Le soleil déclinant les lumières des humains s'allumèrent tour à tour, petites lueurs dérisoires suffisant à peine à rassurer ces étranges créatures craignant l'obscurité.
alt : madame Bonaparte Peu de temps après que la nuit se fut installée, avec ses bruissements, ses murmures, j'entendis une douce et lointaine musique.

Dressant les oreilles je m'apprêtais à partir lorsque l'impossible survint !
Au loin, comme faisant écho au chant des humains s'éleva un hurlement lugubre... Puis un autre et un autre encore !.. Les chiens !.. Ils recommençaient comme la dernière nuit, mais cette fois je comprenais tout ! Jusque dans Buncrana quelques voix s'élevèrent, provoquant les cris d'incompréhension des hommes... J'écoutais attentivement...

... aider l'ami de Sam... ...cherchons tous, cherchons !.. ...n'ai rien trouvé... ...lutine en danger... ...Chercher encore !.. ...cherchons tous, cherchons !..

Non cette fois je ne déraisonnais pas, cette fois pas de doute !.. A mon tour je répondis au concert de mes frères chiens, et mon hurlement porta si bien que la musique des humains elle-même se tût brusquement...

Je m'en rendis compte aussitôt, et je me mis à japper... J'entendis distinctement le uillean pipe me répondre !.. C'était Andrews à n'en pas douter. Je m'approchai prudemment des plus proches maisons, je voyais les lumières du pub, sa porte s'ouvrit, la musique avait repris, mais je n'entendais que du fiddle et un piano, un homme marchait lentement vers moi, puis il s'accroupit, alors je courus résolument à sa rencontre.

- Hello Goulven, le chien voyageur, je t'attends depuis si longtemps, tu te souviens donc de Dublin ?!
- C'est que j'ai dû voyager longtemps, mais aujourd'hui j'ai grand besoin de toi Andrews. répondis-je en pensée.
- Je crois l'avoir compris en entendant tes semblables, allons chez moi.

Quand nous fûmes entré dans sa petite maison, composée d'une seule grande pièce chauffée par une cheminée généreuse, Andrews m'invita à reprendre ma forme gnomique.

- Que se passe-t-il Goulven ?.. Pourquoi ces chiens en alerte ?
- Ma lutine... elle est... elle a... (je ne trouvais pas mes mots) Je suis sans nouvelle, sa dernière lettre... elle s'est effacée sous mes yeux... elle parlait de brouillard dans sa vallée secrète, de peur de froid, elle semblait perdre ses sens... La vie...
- Calme-toi, qu'attends-tu de moi ?..
- il faut me mener là-bas, N'as-tu pas entendu les alouettes et les chiens ?
- Hé ! doucement... je n'entends rien aux uns et aux autres hélas...

Retrouvant peu à peu mon calme je lui expliquais très vite, Cork, le sorcier, l'antienne obsédante des alouettes, les recherches infructueuses des chiens.

- Je vais te mener dans la vallée des chênes, j'ignore où résident les gnomes, mais je peux te mener jusqu'à Ketty. Il est préférable que tu reprennes ta forme de chien, si ton ennemi t'a tendu un piège, il en sera pour ses frais...

Moi qui attendais cet instant depuis notre rencontre à Dublin, je n'avais nullement imaginé que ce serait effectivement le chien qui accompagnerait Andrews dans l'étrange forêt de chênes comme il en avait gravé les mots dans ma mémoire avec tant de force !
Dans la confusion de mes pensées, je n'avais pas encore remarqué que les réponses énigmatiques du Roi des rats prenaient enfin une signification : Oui Andrews me menait dans la forêt magique, non il ne connaissait pas ma lutine aux yeux verts et à la chevelure rousse.
Nous marchions d'un bon pas, gravissant un raidillon entre deux hautes collines. Nous arrivâmes à un col entre deux petites falaises, après quelques heures de marche, le soleil se leva presque à cet instant, et il éclaira devant nous une profonde vallée toute noyée de brouillard.

- Ce brouillard n'est guère naturel, me souffla Andrews parlant soudainement plus bas.
- Elle en parlait dans sa lettre, son père l'avait conviée à rejoindre la Fée, réside-t-elle encore loin ?...

Andrews ne répondit pas, et commença la descente, c'est à cet instant que je réalisai que sa vrai nature était celle qu'il nous avait donné à voir lors de l'assemblée des Fées, le vieil homme doux et patient rencontré dans le train de Killarney, n'était donc qu'un déguisement, ma curiosité incorrigible me poussa à lui demander comment il opérait sa métamorphose... Cela le fit beaucoup rire :

- Tu vas être déçu Goulven : il me faut des heures de travail devant un miroir pour me grimer en saltimbanque, aucune magie là-dedans ! L'avantage c'est que je peux prendre plusieurs apparences selon les besoins. Mais je dois t'avouer que tu m'avais vraiment fait peur dans le train : J'avais cru que tu m'avais découvert, que vous étiez deux espions de Mag !..
Puis quand j'ai vu la maisonnée de Tante May j'ai compris que vous étiez des amis. Et quand Maureen a raconté ton histoire pour les enfants, j'ai compris qui elle était vraiment.
C'est un grand privilège pour moi de connaître Mölinn et Maureen...
avoua-t-il d'un ton de confidence.
- Donc je l'ai surveillée discrètement sans toutefois pouvoir vous suivre dans les égouts sans risquer que tu me repères. conclu-t-il.
- Mais tu es quand même magicien !.. Je t'ai vu à l'œuvre à l'assemblée des Fées puis quand je suis parti affronter Mag !
- Oui, Ketty m'a pris sous sa protection depuis que, enfant, je lui ai sauvé la vie.
- ...Elle m'a beaucoup appris. ajouta-t-il comme je réfléchissais à ce prodige :
- Sauver la vie d'une Fée ?.. de Ketty ?.. je l'imaginais intouchable !
- Oh... c'est une mésaventure stupide pour elle, je te la conterai quand tout sera fini, mais c'est un secret qu'elle n'aimerait pas voir s'ébruiter.

Nous étions à la lisière de la grande forêt. En contemplant ces chênes majestueux, nul doute du savoir-faire des gnomes qui les avaient plantés. De plus nous ressentions tout les deux les effets de cet étrange pouvoir qui m'avait tant impressionné lors de ma visite chez Marc, le gnome des chêne de la forêt du Cranou : Ce malaise maléfique qui aurait incité n'importe quel humain à rebrousser chemin !.. Enfin je retrouvai l'odeur, si caractéristique, de l'étrange forêt.

Si l'heure n'avait pas été aussi grave, j'aurais aboyé de joie et gambadé de ci de là.

- A partir de maintenant, tu ne dois plus me communiquer tes pensées, j'ignore si l'un de tes semblables ne serait pas en mesure de te deviner, et je pense que tu ne souhaites pas être reconnu sous cette apparence ?

Je fis en sorte que seul le chien traversât la forêt des Gnomes du Donegal. Je mis tous ses sens en alerte, car je pensais que le Sorcier de Cork était peut-être encore dans les parages, si la lettre désespérée de ma lutine pouvait être comprise en ce sens, c'est dans la forêt même qu'elle avait été capturée...

Rapidement un silence dérangeant nous enveloppa, ni chant d'oiseaux, ni bourdonnement d'insectes ni bruissement de feuillage, aucune activité... Je mourais d'envie de demander à Andrews si beaucoup de Gnomes vivaient ici, et pourquoi aucune agitation ne révélait des recherches lancées par son père pour retrouver ma princesse. Peut-être étaient-ils tous ensorcelés ?.. Seule ma lutine avait un court instant grâce à la lettre réussi à me prévenir ? Je n'osais penser au pire...
Enfin nous débouchâmes dans une vallée en forme de cuvette, Andrews me désigna de la main un escarpement rocheux vers lequel il avança résolument à découvert.

- N'est-ce pas imprudent de nous montrer ainsi ?..
- Ne t'inquietes pas, nous sommes déjà dans le domaine de Ketty. m'assura Andrews.

Tout semblait redevenu normal en effet, il y avait même quelques alouettes au loin. Comme j'aurais voulu savoir si Gudwal avait réussi à leur apprendre mon nouveau chant !

- Andrews, comprends-tu le chant des alouettes ?
- Non je te l'ai déjà dit, que disent-elles ?
- Hélas je n'y entends rien non plus! C'est Gudwal, un gnome de rencontre qui m'a traduit leur ritournelle. Je lui ai demandé de leur en apprendre une autre... une réponse à l'adresse du sorcier.
- C'est une bonne idée, peut-être se découvrira-t-il puisque c'est ta venue qu'il espère ! Si j'ai bien compris, tu n'étais qu'un souriceau lorsqu'il t'a vu à Cork ? Crois-tu qu'il sache que tu peux te métamorphoser à loisir ?
- Je ne pense pas, même ceux qui étaient présent à l'assemblée des Fées, ignorent tout de ce pouvoir : Moi-même je l'ignorai à cette époque, je ne l'ai découvert qu'après... Depuis je ne l'ai révélé qu'à Mölinn, Ketty et toi...
- Ton amie ne le sait pas ? s'exclama Andrews avec surprise.
- Non, je ne lui ai pas tout expliqué, ni comment j'ai réellement mystifié Mag.
- C'est heureux... tu auras un avantage sur lui.
- Que veux-tu dire ?.. Penses-tu qu'il puisse se servir d'elle contre moi ?!
- Nous ignorons tout de ton adversaire, d'après ce que tu m'en as dit, et ce qu'avait dit Mölinn lors de l' assemblée des Fées, ce devait être un puissant sorcier, plus qu'un simple valet... Mieux vaut considérer qu'il est capable du pire... je suis désolé, ajouta Andrews devinant mon désarroi au travers des mimiques du chien...
- Nous arrivons, attends que nous soyons entrés avant de te transformer.
- Entrés ?.. mais ?...

Je restais perplexe : Nous étions au pied d'une roche monolithique de plusieurs mètres de haut, je ne voyais aucun logis même pour une fée somme toute aussi menue que moi...
Au même moment, Andrews posa sa main sur la pierre qui sembla littéralement fondre sous sa paume, puis il y enfonça son bras et tout son corps suivit sans effort !.. je restais seul devant la falaise, gémissant, lorsque d'une main ferme projetée à travers la muraille Andrews me tira énergiquement par mon collier par delà la matière !

De l'autre côté, c'était comme l'intérieur d'un miroir, nous étions encore dans la prairie, sous un ciel semblable, quoique je pressentis aussitôt qu'il était tout proche, la lumière du soleil gardait elle aussi quelque chose d'un reflet, c'était extraordinaire !.. La maison de la fée ressemblait à une grosse ruche posée au milieu des fleurs odorantes, elle semblait si petite ! Moi-même aurait été en peine d'y pénétrer. Ketty voleta à notre rencontre.

- Ah C'est toi Andrews ? Mais que m'amenes-tu là ?... demanda-t-elle de sa voix étrange et multiple.
- Comment ma très chère Fee ?!.. Ne le reconnaissez-vous pas ?..

Comme il disait cela d'un ton un peu moqueur, je pris le parti d'attendre un peu pour redevenir moi-même.

- Serait-ce ?.. Goulven ?.. Par toutes les Fées d'Irlande tu es encore en vie ! s'exclama Ketty.

Je me transformai aussitôt pour l'interroger.

- Heureux de vous retrouver enfin Reine des Fées, je suis très inquiet, ma lutine devait vous rejoindre, il y a trois nuits déjà. Son père voulait votre protection pour elle après un mauvais rêve.
- D'étranges choses se passent en effet dans la Forêt des Gnomes : ils semblent tous avoir disparus, et un brouillard étrange plane dans la vallée. ajouta Andrews.
- Je sais tout cela, mais ici les alouettes annonçaient ta mort Goulven !

Je lui expliquais alors tout ce qu'il était advenu.

- Restez-là un instant, je vais écouter les alouettes, et envoyer mes sternes aux nouvelles. répliqua Ketty dont les couleurs avaient pris une teinte sombre.

Ketty revint rapidement, elle aussi traversait la muraille de pierre avec une facilité déconcertante.

- Les alouettes ne parlent que de toi Goulven, à tort et à travers : Pour les unes tu est mort, pour d'autres tu dois aller te livrer aux pieds de la Chaussée des Géants, pour sauver celle que tu sais, d'autre enfin, chantent ta gloire et ta victoire prochaine !..
- Ainsi Gudwal a réussi à leur apprendre mon chant, et le Sorcier me répond !.. Où se trouve cette Chaussée des Géants ?..
- Holà Du calme Goulven, te voilà prêt à te jeter dans la gueule du loup ?!

Le ton impérieux de Ketty n'appelait aucune réponse, et j'écoutais ce qu'elle avait à me suggérer :

- Goulven, nous connaissons ta bravoure, ta malice, ne nous déçois pas en agissant sans réfléchir. Il faut en savoir plus sur ce Sorcier, Mölinn saura nous y aider, une sterne est partie vers elle avec un message.
D'autres vont fouiller la côte îlot par îlot, rocher après rocher. Visiblement tu as réussi à alerter tous les chiens alentour, tu as eu là une riche idée.
Andrews, je propose que tu ailles voir ce qu'il se passe sur la grande Chaussée, je doute que ce Sorcier soit assez stupide pour y attendre Goulven sans avoir préparé un piège pour lui...
Quand à moi, je vais essayer d'identifier cette âme noire, et deviner ses intentions. Je crains qu'il ne cherche pas seulement la vengeance, sinon pourquoi ne se serait-il pas simplement attaqué à Mölinn ?..

Elle se tut instant puis ajouta :

- Comment a-t-il su pour Goulven et Aednat (*) sa chère lutine ? (* prononcer ey-nit)

Je tressaillis en entendant pour la première fois le nom de ma mystérieuse visiteuse nocturne, le nom de ma chère lutine !.. Ketty remarqua aussitôt ma surprise et, après avoir dit bonne chance à Andrews qui partait, elle se tourna vers moi :

- Goulven, ce n'est pas l'usage, mais tu dois dès maintenant savoir pour qui tu va risquer ta vie, savoir quelle place elle tient dans la société des Gnomes du Donegal, le plus ancien et respecté des petits peuples d'Irlande.

J'acquiesçai silencieusement...

- Aednat est son nom, Petite Flamme, pas seulement choisi par son père en honneur de sa remarquable chevelure, mais aussi pour le feu qui couve en son cœur. Elle est la dernière fille de Liam, si respecté sur l'île qu'il n'a plus besoin de nom ! Elle est si précieuse à ses yeux qu'il donnerait sa vie. De plus il a fait de moi sa marraine et tutrice, si bien qu'elle connaît la magie comme tu devais déjà t'en douter.
Pour être franche avec toi, il était très contrarié qu'elle n'ait trouvé aucune âme égale à la sienne en visitant les songes des gnomes puis des lutins de son âge sur notre île.
La sœur de Liam voici fort longtemps a attiré ici un remarquable jeune gnome des chênes de petite Bretagne, et ils sont repartis vivre là-bas... Tu le connais je crois... Liam aurait souhaité que ce fût différent pour sa cadette, mais son âme est si élevée qu'elle aussi a commencé de visiter les rêves des lutins d'Ecosse, de grande puis de petite Bretagne... La suite tu la connais, c'est toi qu'elle a distingué !
Tu dois savoir que longtemps elle a lutté contre l'autorité de son père, il a fallut en définitive que tu rencontres Marc, son beau-frère, qui a deviné en toi l'exception parmi le commun, et que tu aies entamé ton incroyable périple, pour qu'enfin Aednat puisse librement te déclarer son amour...
Alors tu le comprends, cette lutine est précieuse, qui sait ce qu'un sorcier malin pourrait tirer de son pouvoir sur elle... Rappelle-toi les tourments qu'il infligeait à la petite humaine que Mölinn a désenvoûtée...

Je frémis à ce souvenir, je ne voulais pas, ne pouvais pas imaginer ma lutine manipulée comme un patin sans âme...

- Qu'as-tu ?.. Tu deviens livide. Rassures-toi, pour l'instant, il cherche à te capturer, elle ne risque donc rien... C'est sans doute pour ça qu'il a fait courir le bruit de ta mort dans nos parages.
Aednat ne se laissera pas abuser : Elle a une volonté farouche qu'elle a déjà démontré face à son père, possède un grand pouvoir mental, celui-là même qui lui permettait de te visiter en songe, où de modifier à sa guise sa lettre magique...

- Justement Ketty !.. Cette lettre est désormais muette, cela peut-il vouloir dire qu'elle... Qu'elle est... Qu'il l'a tuée ?..
- Non, il a peut-être deviné le charme et inventé un contre-sort qui emprisonne ses pensées !.. Je viens de te l'expliquer, la vengeance n'est pas son but, la lutine est trop précieuse : Un cœur pur comme il n'en naît qu'un par siècle !..
Je dois faire des recherches dans ma bibliothèque, espérer une réponse rapide des Fées les plus chevronnées, nous devons découvrir ce qu'il espère obtenir d'Aednat... J'ai déjà mon idée, mais je ne peux parler à la légère !

Elle se tut un instant.

- Imagine qu'avec un seul de ses cheveux elle a pu faire ce sortilège qui lui permettait de t'écrire !.. Que pourrait-il faire de sa chevelure entière ou de son...

Ketty s'interrompit brusquement, ses couleurs palpitaient du rouge sang au violet, son regard se détourna de moi.

- De son sacrifice ?.. C'est bien ce que tu n'oses dire ?.. demandai-je en tremblant.

Elle n'eut pas besoin de répondre, ses couleurs changeantes suffirent à me convaincre, elle frémissait maintenant d'un violet profond à un noir d'encre effrayant...

- Me faudra-t-il attendre longtemps ?..
- Je ne sais pas...
- N'es-tu pas prophétesse ! m'insurgeai-je.
- Calme-toi Goulven, tu as raison, mais lire l'avenir est plus complexe que tout, et je n'en ai matériellement pas le temps... Toi-même n'as tu pas quelques dons de prescience ?.. T'ont-ils toujours apporté les réponses ?..
- Non en effet, dis-je me radoucissant. Il me revient quelque chose... Mais je ne suis pas sûr... Aednat a-t-elle aussi des dons dans ce domaine ?
- Elle est fille de gnome du Donegal, ne l'oublie pas !
- Alors voilà ce qu'elle m'écrivit juste avant que je n'ouvre le Parfum magique que tu avais fait pour elle :

Cinq sont les doigts d'un pied
Cinq lunes tu devras marcher
Cinq lunes encore je t'attendrai
Cinq fois tu jureras m'aimer
Cinq jours j'oublierai le soleil
Cinq nuits tu oublieras le sommeil
Cinq sont les doigts d'une main
Cinq seront nos enfants demain

- C'est une prédiction sans nul doute, une prédiction achevée pour ce qui est du voyage : tu as souvent invoqué ton amour pour elle, n'est-ce pas ?...
- Oh oui, cinq fois c'est bien peu !
- Mais c'est aussi une prédiction inquiétante : Depuis combien de nuits hurles-tu la nuit venue ?..
- Trois nuits... Trois nuits sans sommeil !
- Il ne nous reste donc que deux nuits, pas une de plus !.. Sa mine devint franchement terne et grise...
- Il te faudrait plus de temps ?.. C'est bien ça ?... Comme souvent la détresse me submergeait...
- Oui, mais ne désespère pas, la fin de la prédiction est heureuse ! Tu dois avoir confiance en toi !

Comme elle disait cela, deux sternes traversèrent la roche, semblant venir de nulle part.
Après un conciliabule avec ses oiseaux Ketty me dit :

- Maintenant je commence à comprendre, je dois encore faire des recherches dans mes grimoires... Ah si j'avais eu le temps, j'aurais pu consulter certains ouvrages de la bibliothèque de Trinity Collège... ajouta-t-elle dépitée.
- Trinity Collège à Dublin ?.. je connais trois gnomes érudits qui y vivent en permanence, il me suffirait de contacter Angus, le patriarche de Parnell Square qui vit chez Tante May, la grand'tante de Mölinn, heu.. Je veux dire Maureen...
- Pourquoi pas !.. Si elle part dès maintenant, ma sterne sera peut-être revenue à temps. approuva Ketty qui prépara aussitôt un message pour Angus qu'elle m'invita à parapher.
- Voilà ! s'exclama Ketty, maintenant au travail ! toi Goulven va essayer de te reposer, je veux que tu veilles ce soir, à l'écoute des tes semblables... Enfin je veux dire des chiens, excuses-moi...

Me reposer ?.. Dormir me semblait impossible, et j'avais trop peur de faire un rêve funeste, je préférais rester éveillé et garder mon espoir intact. D'ailleurs ma chère lutine avait-elle le loisir de se reposer ?..

J'étais tellement anxieux de l'avenir que je me refusais d'essayer de m'y projeter à la manière du mouton. Pour la première fois de ma vie toute curiosité m'avait abandonné !


moutons d'après Charles Ferdinand Ceramano
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