Les Fées de la baie de Sligo.

Le nord m'attirait toujours... Je me sentais de plus en plus proche de celle qui m'avait appelée il y a si longtemps.
Si près du but !.. le temps me paraissait si long !.. Qu'avais-je désormais à trouver ?.. Une dernière énigme à résoudre, une dernière mission ? Je voulais croire que j'allais rechercher une dernière clé... Celle qui me permettrait d'entrer en Donegal, pour y retrouver mon amour...

Du haut d'une petite montagne au nord-est de Ballina, j"embrassais du regard l'immense baie de Sligo, qui miroitait sous le soleil. Frôlant l'horizon, quelques voiles, quelques panaches de fumée témoignaient de l'activité de pêcheurs. De l'autre côté de la baie vers l'est Ben Bulben dominait l'océan de sa masse formidable. Regardant vers le nord avec l'espoir d'entrevoir les côtes du Donegal, je fus bien déçu de ne voir que la mer.
Je m'assis sur une souche, et regardant les flots se brisant sur la côte, mon regard fut peu à peu captivé par la ronde incessante des oiseaux marins glissant avec aisance le long des collines, plongeant au ras de l'eau puis remontant sans effort à la faveur du vent de noroît bien établi...
Saurais-je me montrer aussi habile si j'allais planer parmi eux ?.. Mais puis-je me montrer en hibou en plein jour sans risque ? Les derniers conseils de Mölinn m'invitaient à la plus grande prudence :

- évite de te changer devant les gnomes, elfes ou humains !

Je regardai autour de moi, j'étais vraiment seul... Si je me cache dans ces buissons, qui me verra ?.. Je voyais les oiseaux piquer vers la mer, se laisser aspirer vers les nuages, tournoyer... Il y a si longtemps que je n'ai plus volé!
Ma décision était prise, je l'ignorais mais elle était prise depuis longtemps, au moment même ou j'avais désiré voir le Donegal se profiler à l'horizon... Je jetai un dernier regard circulaire, tout était si calme ici, je courus vers les taillis...

Quelques secondes plus tard, je m'élevai à mon tour, ailes déployées... Je pris un peu de vitesse en rasant la colline vers l'océan, puis, happé par un courant ascendant, je me retrouvais littéralement projeté sous un gros cumulus... Loin au dessus des baies de Killala et de Sligo.

De là-haut enfin je vis, comme l'esquisse crayonnée d'un aquarelliste avant qu'il ne pose ses couleurs, le Donegal, si loin, si beau !.. Fou de joie, je ne pris pas garde que, cerclant à grande hauteur au dessus de leur colonie, j'affolais les puffins loin sous mes ailes...
Leur attaque fut foudroyante, l'un après l'autre, ils prenaient de l'altitude puis piquaient sur moi, tentant de m'assener de violents coups de bec ! J'étais un prédateur, qui en voulait à leur unique rejeton, en quelques instants je fus submergé, des dizaines d'oiseaux se liguant pour chasser l'intrus. Incapable de me défendre (en avais-je seulement le droit ?), je dus fuir loin vers l'est la fureur des puffins. Ils avaient entraîné à leur suite plusieurs goélands, leurs ennemis héréditaires, qui continuèrent longtemps à me harceler...

Enfin je vis un bosquet où je pus plonger, j'eus ensuite tout le loisir de ruminer ma légèreté, et mon imprudence ! On ne bafoue pas impunément les lois de la nature, et un hibou ne doit pas voler en plein jour, ni survoler une colonie d'oiseaux marins !..
Redevenu moi-même, je pestais de me retrouver bien éloigné vers l'est, endolori et blessé dans mon amour propre... Il ne me restait plus qu'a attendre la nuit pour repartir par les airs vers Ballina car je pensais qu'il me fallait aller à l'ouest de Killala Bay.

- Il s'est caché dans ce bois, j'en suis sûr !
- Quelle importance ?.. T'as jamais vu de hibou ?
- Comme celui-là, jamais !..
- Ça c'est vrai, j'en avais jamais vu s'attaquer aux nids sur la côte... il ne recommencera pas de sitôt !

Entendant ces voix, je me changeai aussitôt en écureuil pour pouvoir les observer discrètement. C'était deux robustes gamins, garçons d'une ferme alentour sans doute, qui avaient été attirés par les cris des oiseaux à ma poursuite.

- Aide-moi à le chercher !
- T' sais même pas comment tu pourras l'attraper, et y s' fait tard, j' tiens pas à entendre les Merrows chanter quand la nuit va tomber...
- Quel trouillard tu fais...

Mais le fanfaron suivit néanmoins son compère, et tout deux s'éloignèrent en continuant de parler de l'étrange comportement du hibou...

Pour ma part, une seule parole m'avait frappé, c'était l'allusion au chant des fées... Ainsi involontairement me trouvai-je tout près des mystérieuses enchanteresses ?.. Maureen ne m'avait rien dit des Merrows, je me sentais pris au dépourvu car j'avais souvent entendu les pêcheurs au pub de Dingle en dire le pire ! Mais que pouvais-je faire ?..

Je n'avais pas du tout envie d'essayer d'user des pouvoirs de divinations que m'avait transmis le mouton, ne venais-je pas de faire déjà une métamorphose de trop ?.. J'étais puni d'avoir fait un usage irraisonné de mes dons !.. Ma chère lutine, attendait certainement autre chose de moi. Qu'apprendrai-je de ces fées ?.. Depuis trois lunes, les manigances du père de mon amoureuse avaient perturbé les desseins de ma lutine au point de troubler mes pensées pour elle... Cette fois elle m'avait prévenu :

Très cher Goulven,
Tu es décidément incroyable !
Comment as-tu réussi ce prodige de réunir ce qui était désuni depuis des siècles ?
Au nombre des aventures que je te réservais, celle-là devait me permettre de savoir comment tu acceptais l'échec...
Et voilà que tu fais une chose que personne ne pouvait envisager, réconcilier ceux qui par le sortilège du Claí Teorann, nous protègent des forces souterraines... Ketty affirme que grâce à ton intervention, nous sommes assurés que ce mur sacré sera mieux préservé.
Contrairement à ton passage à Galway, il n'y a eu de la part de mon père aucune mauvaise intention. C'est la Fée, qui m'avait suggéré le mystère de la discorde des abhacs comme challenge impossible à relever, à moins qu'elle n'ait eu quelque idée derrière la tête ?
Moi j'avais songé à te faire embrasser la "pierre de Blarney", mais je me suis souvenue que tu aimais aller écouter la musique des humains. Il est probable que tu aurais deviné la supercherie à l'écoute d'une de leur chanson !

Je ne sais donc toujours pas comment tu accepterais de perdre...
Peut-être me contenterai-je de défier aux jeux d'échecs ?..
Mais j'espère que tu n'useras pas de tes dons merveilleux pour me battre !

Te voilà donc en route vers la Baie de Sligo, Comme Mölinn t'en a parlé, tu feras là-bas des rencontres merveilleuses, sois prudent !..
Je ne peux t'en dire plus, simplement cette fois mon père est étranger à tout ça.
Tu as surmonté toutes les épreuves qu'il avait imaginé !

Vers le nord tu marches encore
Si proche que je sens ton souffle
Je suis ton espoir et ton corps
Lorsque j'hésite, tu souffres
Tu es ma chair ta peau est mienne
Quand tu es blessé, je saigne

Voilà ce qu'elle m'avait écrit... Souffrance... Sang... Quels terribles présages !

Je décidai donc de rester moi-même, quoi qu'il puisse advenir, redescendant au sol prestement, je retrouvai ma forme gnomique. Je me trouvais sur les rives d'un torrent, je choisis un endroit convenable pour la nuit. Demain il suffirait de le suivre pour atteindre la mer, ensuite je poursuivrai ma quête.

Mon vol éperdu m'avait emmené d'un promontoire au nord de Kilglass, à l'entrée de Killala Bay, vers cette rivière ombragée qui devait se jeter dans la baie beaucoup plus près de Sligo.

Lorsqu'en milieu de matinée je parvins en vue des flots, je distinguai nettement un cap au nord, sans doute Raghly, et plus à l'est, inamovible, l'imposante sentinelle de Sligo Bay : Ben Bulben et ses falaises noires accrochant les nuages venant de l'océan...

Comme je finissais de me repérer, les premières notes montèrent du large...

Je ne dois être qu'à une dizaine de mètres des grèves, reconnaissant au clapotis des eaux la nature des rives, sans doute basses et vaseuses, je perçois les voix comme portées par des vagues lointaines... Au même rythme, dans le même souffle, comme une ample respiration d'harmonies étranges, aériennes, emplissant l'espace. Un court instant je me souviens de la merveilleuse cornemuse d'Andrews, mais là c'est différent, ce sont des voix, des dizaines de voix féminines, douces, claires lumineuses... Je trouve cela étrange : les jeunes gens n'avaient-ils pas parlé de la tombée de la nuit ?

Nullement ensorcelé, je me dirige résolu vers la rive. Ma première impression se confirme, le chant s'éleve du large, la mer n'est pas très haute, l'estran me rappelle les méandres vaseux de l'Aulne à marée basse, où je m'aventurais enfant pour chercher des coquillages.
Quelques échassiers, courlis, huitriers-pies, chevaliers-gambettes pêchent les vers, plongeant leur long bec profondément dans la vase comme une épée. Malgré leur légèreté les oiseaux laissent de profondes empreintes qui persistent longuement avant d'être effacées. Plus loin quelques hérons cendrés et des aigrettes marchent dans les eaux peu profondes, guettant les alevins...

Ces chants... Je ne les entends pas bien... Je dois m'approcher, je ne risque rien, je ne suis pas envoûté... Ils me rappellent maintenant les hésitations, les errements de la flûte de Shaun dans les tourbières, je ne serais pas surpris de voir des fantômes se matérialiser et danser à la surface de l'eau !..
M'approcher encore... Comme c'est beau !.. J'enlève mes chausses, remonte mon pantalon, la vase chauffée par le soleil parait tiède entre les orteils, et autour des chevilles...
M'approcher encore.. Il n'y a pas de sortilège !.. Il me faut les voir !..

Maintenant je suis à la hauteur des chevaliers, ils fuient à mon approche,, quelques mètres suffisent pour qu'ils se sentent en sécurité de nouveau puis reprennent leur occupation en m'ignorant. Ils en ont de la chance si légers et leurs doigts légèrement palmés qui les empêchent de s'enfoncer trop profondément dans la lie de l'estran !..
Moi j'en ai jusqu'aux genoux !.. Bah... Ce concert ne mérite-t-il pas quelques efforts pour en jouir ?.. S'il y avait le moindre danger je pourrai toujours me changer en âne... Je vois les vaguelettes maintenant !.. Les hérons dérangés sont également partis, eux ont choisi de traverser le vaste aber d'un coup d'aile nonchalant...

Mais d'où viennent ces voix ?! Il me semblait... Non elles ne viennent plus du large, elles semblent venir vers moi ! Je les vois mes sirènes qui nagent avec aisance... Elles tournent vers ma gauche et m'emporte littéralement, je sens à cet instant mes pieds se dérober, aspirés par la vase... Que se passe-t-il ? Elles sont derrière moi à présent, tournent et virevoltent en une danse endiablée pendant qu'inexorablement je perds pieds... Il n'y a pas d'envoûtement ! Il suffirait que je me change en âne... C'est facile... Mais non je ne dois pas !..
Oh ma douce lutine ! Quel est le sens d'une telle épreuve ?

Tout à coup quelques notes nouvelles résonnent, cristallines et tranchantes ! Puis le silence, mes Fées se sont tues et elles ont disparu dans l'onde !
Silence absolu, comme si tous les êtres vivants s'étaient soudainement mis à l'écoute d'un danger !.

Puis les bruissement familiers de la vie reprirent et je sentis de nouveau un appui sous mes pieds, je titubai péniblement vers le bord en arrachant mes jambes de la mélasse boueuse à chaque pas, et, épuisé, je m'allongeai près de joncs rabougris...

Enfin je pus regarder autour de moi, reprenant conscience de la réalité : je vis mes traces profondes qui peinaient à disparaître... En plein jour ! Complètement à découvert ! Je viens de m'aventurer dans une vase qui aurait pu m'engloutir !.. Pourtant à aucun moment je ne me suis cru ensorcelé.
Me changer en âne, cette certitude rassurante me revint à l'esprit... Mais que m'étais-je promis ?.. Je ne dois pas user de mes dons inconsidérément, je ne dois plus m'exposer de la sorte ! Que penserai de moi ma chère lutine ?..
Voilà où j'en étais de mes réflexions, m'invectivant, pestant contre moi-même sans réfléchir à ce qui m'avait vraiment sauvé, quand de nouveau j'entendis ces quelques notes, toutes proches, précises et incisives. Puis comme tout à l'heure un silence irréel pendant quelques secondes !..

J'attendis encore, retenant mon souffle comme les autres créatures inquiètes : Y avait-il un humain tout près ?.. M'avait-il vu ? je n'arrivais pas à remettre mes idées en ordre !

Je laissais filer l'après-midi sans bouger, mon pantalon maculé de vase séchée me donnait la raideur d'une statue. Au soir, je me décidai à remonter le cours de la petite rivière jusqu'à l'endroit où elle n'était plus qu'un torrent limpide, là je me lavais, lavais mes vêtements souillés, cette occupation me permit enfin de raisonner calmement : J'avais bien été, si non ensorcelé, au moins envoûté, "troublé" avait dit Mölinn, par le chant des Fées de la baie.

Mais quel était leur but ?.. N'était-ce pas présomptueux de penser qu'elles venaient de chanter pour moi ? Si c'était le cas, avaient-elle voulu m'entraîner dans la vasière pour m'y perdre ?... Mölinn m'avait assuré qu'elle n'étaient pas maléfiques, simplement que je devais être prudent. Cela pouvait signifier que c'est de moi-même que je devais me défier... Il est vrai que j'aurais pu simplement longer l'estran, les observer du couvert ?.. N'est-ce pas quand je fus réellement en danger que les Fées étaient venues vers moi ?.. Qu'elles avaient tenté de m'appeler vers la rive ? Oui, elles avaient essayé de m'aider !..

Mais cette autre musique ?.. Quelques notes avaient suffit pour les faire fuir ! Quelques notes et le monde vivant avait cessé de respirer !.. Je n'avais qu'un autre souvenir de ce phénomène : Lorsque les humains sur les landes alentour d'Argol ou Trégarvan, tiraient quelques coups de fusil...

La chasse !.. Un chasseur... J'avais l'impression désagréable d'avoir entendu un chasseur ! Mais un chasseur armé de quoi ?.. Peut-être un arc pourrait-il produire un son semblable : net, dur et froid mais musical en même temps... Mais ce que j'avais entendu ressemblait à un arpège... joué sur une harpe ! Après tout, peut-être est-ce ce musicien qui vient de me sauver de l'emprise des Fées ?..

je n'arrivais pas à dénouer cet écheveau compliqué, la nuit finit par plonger le bois protégeant la rivière dans une torpeur apaisante, je retrouvai mon gîte mais ne m'endormis pas de suite...

Au matin, je constatais avec dépit que mes efforts de lessive n'étaient pas couronnés de succès, pensant honteux à Mölinn qui me voulait beau comme un gnome de ville, je me rhabillai plus sale qu'un lutin de gare, avec en plus une odeur d'algues décomposées à faire fuir un furet !
La nuit ne m'avait guère porté conseil : Les desseins de la lutine aux yeux verts restaient pour moi impénétrables, pourtant jamais elle ne m'avait guidé vers un endroit sans raison. C'est cela que je dois découvrir !

J'entrepris d'explorer la côte à couvert en repartant vers l'ouest, ne négligeant aucun affleurement rocheux, aucune entrée marécageuse de la mer dans les herbes hautes, ce n'était pas facile, et nombreux obstacles naturels qu'un humain peut franchir d'un bond, représentaient pour moi un long détour. D'autant que je me refusais cette fois à m'aventurer dans la vasière.

Comment ai-je pu être si téméraire hier ? C'était sans doute le désir... Oui un désir que je sentais monter de nouveau en moi : Le désir de les entendre, de me laisser charmer, de les voir ! De les adorer comme de mystérieuses idoles des temps immémoriaux...

D'avoir de telles idées m'oppressait : Je ne devais pas, seule ma chère lutine, ma dulcinée devait occuper mes pensées de cette façon !..
Oui mais leur chant !..

Justement je l'entends, précisément quand mon désir submerge ma pauvre lutine dans mon esprit !..

Oh cette mélopée !..

Un labyrinthe où il est doux de se perdre...

Oh ces harmonies !..

Elles sont inhumaines, ce sont les voix de lutines !..

Voilà pourquoi je suis à ce point troublé, nul sortilège à cela. Fort de cette certitude je m'approche... Derrière cette saulaie... Dans le méandre de cette autre rivière...

Complètement perdu une nouvelle fois j'ai cependant la force de me raisonner : Contente-toi de les observer ! M'approchant à pas feutrés, je me cache sous un saule que la dernière tempête à vaincu...

Quel spectacle ! Elles sont là mes lutines, une dizaines, elles chantent en faisant leurs ablutions, toutes simples, naturelles et fraîches elles se dévêtent puis se lavent mutuellement avec des mélanges odorants de plantes dont la suavité vient effacer l'odeur pestilentielle des mes pauvre habits... Du moins est-ce que je crois car hélas, mes effluves affreuses, portées vers elles leur révèlent ma présence !..
Deux d'entre elles se lèvent alors, regardent dans ma direction...
Fuis ! Tu devrais t'enfuir nigaud ! Mais je reste cloué là, la bouche bée comme un poisson surpris d'être hors de l'eau... J'ai tellement honte de moi !..

- Oh venez !.. Venez toutes, voyez ce que nous avons là !.. Un pauvre lutin crotté !..
- Comme il sent mauvais !..
- Ce n'est pas lui, ce sont ses habits !..
- Il faut laver tout ça ! Allons laisses-toi faire !..

En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, me voilà tout nu devant toutes ces naïades miniatures chantant, riant, dansant autour de moi une ronde gracieuse. Tour à tour elles prennent mes vêtements, l'une lave, l'autre rince, ensuite les voilà parfumés puis étendus pour sécher sur les branches souples des saules.. Leur jeu avec moi continue, toujours plus troublant toujours plus caressant, plus érotique... Leur vision m'enivre !..

- Ô ma chère lutine !.. Pourquoi cette épreuve ?.. Comment résister à tant de douceur et de beauté !.. pensai-je dans un sursaut.
- Ô mes chères amies, je vous en prie laissez-moi !.. Mon cœur appartient à une lutine rousse aux yeux verts, qui m'appelle auprès d'elle en Donegal !

A peine ai-je prononcé ces mots que j'entends l'accord merveilleux de la harpe !.. Mes compagnes se taisent, Trois notes, trois seulement ont résonné, et dans la seconde d'après trois traits, fins comme des cheveux fendent l'air, trois des lutines s'écroulent sans un cri !..

Affolé je les regarde avec détresse. Ce n'est pas moi ! Mais une prémonition me dit qu'au contraire c'est bien moi qui viens de provoquer leur mort !..

Ô ma tendre lutine vient à mon secours !..

Deux nouvelles secondes passent, pas plus, avant que trois nouvelles notes retentissent claquant comme la langue d'un fouet !.. Trois autre lutines tombent... L'une dans mes bras... Effondré je tombe à genoux sa tête si jolie sur mes cuisses.

- Ô ma chère lutine... N'est-ce pas trop cruel pour ces pauvrettes ? Pouvaient-elle savoir que toi seule peut trouver place dans mon cœur ?!

Cette dernière pensée, presque énoncée à voix haute fait s'enfuir toutes les charmantes lutines alors qu'une nouvelle salve musicale retentit.

Je restais seul, pleurant les six petites créatures gisant dans le lit sablonneux de la petite rivière... Aucun sang n'avait troublé l'eau, aucune souffrance sur leurs visages, seulement de la surprise... Moi seul semblais souffrir...

Lorsque j'hésite, tu souffres

Ce vers de ma lutine me revint à l'esprit !.. Elle venait d'hésiter, je l'avais faite hésiter, elle venait de douter de moi c'était une certitude !.. Comme un automate, je rassemblais les habits que les lutines avaient lavés et parfumés, lorsque je fus rhabillé, j'entendis un bruit derrière moi. De la saulaie surgit une étrange créature, l'apparence d'une femme, mais elle avait dans le port quelque chose de non humain, sa figure était calme, déterminée, d'une grande douceur, pas vraiment belle quoique harmonieuse, elle avait quelque chose de martial : un regard énergique, des pommettes volontaires. Elle portait en bandoulière sur son dos une harpe et à la ceinture une sorte d'étuis garni de flèches...
Je me relevai, reculai en trébuchant, je n'aurais pas dû être inquiet, elle avait une âme limpide comme l'eau du ruisseau !..

- hé bien... Il était temps que tu m'appelles je crois !... dit-elle d'une voix tranquille.

Comme je restais muet de stupéfaction elle reprit :

- Hier déjà tu as manqué de discernement !.. Mais tu as fini par revenir à la raison... Que fais-tu là ?.. Tu devrais retourner chez toi petit gnome, ta place n'est pas ici. Aujourd'hui j'ai bien cru que tu t'abandonnerais à tes chimères...

Je ne répondis rien, toujours sous le choc.

- On ne voit pas beaucoup de gnomes par ici, sans doute as-tu perdu ton chemin ?.. Il faut repartir très vite... Tu ne te sauveras pas la prochaine fois ! Tu n'auras plus la volonté de m'appeler...
- Vous appeler ?... Mais... Êtes-vous une Merrow ?.. Pourquoi avoir tué ces malheureuses ?

Les mots sortaient avec peine de ma gorge encore nouée par le drame, et elle qui paraissait si calme !

- Merrow ?.. Crois-tu aux sornettes des humains ? Je n'ai tué personne, c'est toi qui as brisé ton rêve !..
- Comment ?.. Mais ne les voyez-vous pas ?.. Vos flèches viennent de foudroyer six lutines qui ne pensaient qu'à rire et chanter !..

Disant cela je me penchai pour soulever le petit corps inerte de celle qui était tombée dans mes bras.

- Non je ne les voie plus, elle font partie de ton imaginaire. Je suis une des Fées chasseresses de la baie de Sligo, nous secourons les humains, très rarement les gnomes, pour les libérer de leurs doutes, je n'ai tué que tes désirs... Mais c'était ton souhait souviens-toi !..
- Me souvenir ?.. Vous prétendez que ces lutines n'existent que par ma pensée ?.. je devrais pouvoir les faire disparaître alors ?..
- Oui, si tu parvenais à maîtriser tes pensées, tout simplement... Mais tu n'es qu'un petit gnome égaré... Je te conseille de fuir les rives de la baie de Sligo au plus vite ! Si j'en juge par tes manières et ton accent, tu n'es pas d'ici... Va-t-en !.. Les sortilèges qui se trament ici sont trop dangereux pour des esprits simples et naïf comme le tien.

Je ne répondis pas tout de suite. Il semblait donc que les voyageurs égarés le long de la baie étaient en proie à d'étranges fantasmes, qu'ils pouvaient exorciser en "appelant" les Fées chasseresses à la rescousse... Ainsi j'aurais été piégé par mes propres désirs ?

Pas étonnant dès lors que ma tendre lutine ait douté de moi, que ses hésitations provoquent en moi cette souffrance : Mes désirs inconscients, avaient provoqué sa défiance, en retour cette crainte avait provoqué en moi un sursaut salutaire, et la "mort" des lutines...

Étions-nous si proches l'un de l'autre qu'elle puisse à tout instant ressentir mes pensées, mes actes ? ou était-ce la magie du lieu ?...

- Tu ne dis rien ? que n'es-tu déjà parti en courant ?.. Je te trouve bien téméraire pour un gnome du Kerry, que fais-tu donc si loin de chez toi ? repris la Fée avec autorité.
- Vous avez raison... ces habits viennent de Killarney, mais celui qui les porte vient de beaucoup plus loin... il n'est pas égaré, il ne poursuit pas de chimère... mais une lutine qui le mènera jusqu'à elle.

Je marquais une pose, elle sembla surprise de ma hardiesse.

- C'est elle qui m'a ordonné de venir sur ces rivages étranges. Je croyais que je devrai résoudre ici quelque énigme, apporter mon aide à quelqu'un, ou offrir mes services... Comme je l'ai fait à sa demande depuis quatre lunes, partant à la rencontre de ceux que je pouvais aider. Et avant, quand pendant une année j'avais servi une fée avec son agrément...

Mon regard se perdit un instant sur les petits corps au bord la rivière. La Fée restait silencieuse...

- Ainsi dois-je combattre mes propres divagations ? je n'avais pas envisagé de m'affronter moi-même ! dis-je soudainement lucide et pensif.
- Une fée dis-tu ?.. Dis-moi... Ne serais-tu pas cet extraordinaire lutin qui a démasqué certains de nos ennemis mortels lors de l'assemblée des Fées ?..
- Y étiez-vous ?.. Je suis Goulven en effet...
- Moi et mes sœurs y étions !.. Quel magnifique oiseau Mölinn avait fait de toi !.. Tu nous avais beaucoup impressionnées... J'ai entendu dire beaucoup de chose sur toi depuis. Si tout ce qui se dit est vrai... Dún Fearbaighé... Claí Teorann, je trouve ton amie bien exigeante... Elle devrait se trouver déjà bien chanceuse de s'être attiré ton amour...
- Je pense plutôt que c'est moi qui suis chanceux, tant elle est merveilleuse !..
- Hum... Quoiqu'il en soit, cela change tout : Comment pourrai-je te chasser d'ici avant que tu n'aies terminé de ton épreuve ?.. Mais attention !.. Tu as déjà failli succomber deux fois ! Attention à la troisième ! Sache que malgré l'estime que nous te portons, et malgré les immenses services que tu as rendu à la communauté des magiciens de notre île, nous ne pouvons rien pour toi si tu n'en manifestes le désir... Sans que tu domines tes propres pulsions nous sommes impuissantes !
- Cela veut-il dire que demain ?..

Je ne savais comment l'exprimer.

- Demain, si tu révèles encore de charmantes créatures comme ces lutines que tu croies toujours mortes à cet instant, il faudra que tu aies le courage de souhaiter sinon leur mort du moins qu'elle disparaissent...
Tu peux trouver ce jeu cruel, mais si comme tu le dis cette lutine est digne de toi, tu n'auras aucune difficulté !..

Elle ponctua sa phrase d'un étrange sourire qui provoqua une dernière question :

- Mais comment pouvez-vous les tuer si elle ne sont que le fruit de l'imagination ?..
- Ne nous laisseras-tu pas une part de mystère ?.. Ne nous crois pas si implacables et dures que la vision de ces corps sans vie te le laisse penser... Il nous est plus agréable de tuer un démon hideux né de l'imagination d'une âme rongée de remords que les innocentes petites lutines que tu as su faire naître... Si ce sont là les pires créatures dont tu es capable, elles témoignent, par leur naïveté, de ta grande élévation d'esprit...

Elle s'éloigna, et je vis alors qu'elle rejoignait deux autres fées de même prestance qui nous observaient du haut d'une pâture dominant le vallon. En s'éloignant elle se retourna et me dit :

- A bientôt j'espère... Pour ton plus grand bonheur !

Longtemps après cette étonnante conversation, je restais indécis... Que devais-je faire de ces six malheureuses ?.. J'essayais d'en faire deuil mentalement, mais ma conviction ne devait pas être encore suffisante car elles ne disparaissaient pas !..

Ces effort, je ne manquais pas de le remarquer, accentuèrent ma souffrance. Je doutais et ma douce lutine hésitait... Je décidais alors de repartir vers mon gîte en essayant de ne plus me préoccuper des lutines imaginaires... J'avais pourtant touché leur peau, elles avaient pourtant frôlé la mienne, j'avais entendu leurs rires, elles avaient parfumé mes habits redevenus pimpants !..

Ma nuit fut évidemment agitée, je dormis peu et me réveillai en sursaut au sortir d'un cauchemar insensé. A l'élévation du croissant de la lune montante, j'estimai qu'il devait être passé minuit. Pourquoi m'étais-je réveillé ?.. Ce cauchemar.. Les lutines proies des renards.. Non !..

Je n'aurais pas dû les laisser ainsi ! Mon désir remontait puissamment vers mes tempes, je devais faire ce qu'il convenait de faire des morts, conformément à notre tradition, que m'importait qu'elles soient nées de mon imagination, maintenant elles étaient chair morte, imaginaires ou pas !

J'eus un peu de mal à retrouver leur rivière, je me perdis plusieurs fois, quand j'y arrivai enfin, je ne pus que constater qu'elles avaient disparu !.. Perplexe je me demandais si cela signifiait que j'avais fini d'exorciser mes démons intérieurs...

La réponse ne se fit guère attendre !.. De faibles lamentations semblaient venir de par delà la pâture plongeant dans le vallon... Je grimpe haletant jusqu'au sommet où j'arrive au moment que la lune choisit précisément pour disparaître derrière un nuage... Je n'ai plus que mes oreilles pour m'orienter, plusieurs voix féminines psalmodient une sorte de chant funèbre... C'est lancinant, presque comme un chant de travail mais au ralenti... Je m'approche doucement, le cœur serré, une sourde souffrance me tenaille la poitrine !
Pourquoi ne les ai-je pas ensevelies hier ?! La souffrance s'amplifie, mon cœur va exploser...

Lorsque j'hésite, tu souffres

Oh oui je souffre !
Oh douce lutine pourquoi doutes-tu ainsi de moi !!

Disant cela, je trébuche sur une souche et tombe les mains à plat dans le noir, je me plante une esquille pointue et tranchante dans la paume de la main gauche.

Douleur fulgurante !
Oh Ma lutine ne doute pas!!

A ce moment la lune apparaît... Enfin ! Elles sont là, devant moi à quelques dizaines de pas, elles se balancent d'avant en arrière, elles n'ont pas interrompu le chant, j'ai pourtant crié en me blessant... Elles pleurent leurs chères disparues, je me joins à leur groupe, m'assois à la place qu'elles m'ont réservé dans leur cercle, communie avec elles et commence à chanter ma peine... La douleur dans ma poitrine est telle que je ne sens plus ma main...

Ma main... Je regarde ma main, la plaie est profonde, mais je ne saigne pas !

Lorsque j'hésite tu souffres
Quand tu es blessé, je saigne

Brutalement je reprends pieds ! Comme la première fois dans la vasière, j'ai la même sensation d'aspiration qu'il faut combattre ! Oh ma pauvre lutine, cesse de saigner, retrouve confiance en moi !

- Ô troubles pensées, disparaissez ! Je ne veux plus de vous !.. Fuyez !.. Je ne puis aimer que la lutine rousse aux yeux verts qui saigne en ce moment de ma pauvre main blessée !.. Fuyez... Je vous en prie... hoquetai-je en larme.

Quelques notes de harpe, quelques traits fulgurants, quelques formes qui basculent doucement dans les herbes hautes, sans un bruit, sans un cri !.. Hagard je me dresse d'un bond, me retourne, regarde à droite et à gauche, je ne vois pas mes archères merveilleuses pourtant elles m'ont accompagné, elles ont veillé sur moi !..

Voulant en avoir le cœur net je m'approche, sans inquiétude cette fois, les corps n'ont plus cette réalité terrible qu'ils avaient hier, le visage est toujours figé dans cette expression de surprise, l'une d'elle semble même sourire... Je n'ai plus de désir, pas même de les ensevelir... Peu à peu elles disparaissent, devenant diaphanes, éthérées, irréelles...

Je regarde ma main, je saigne doucement mais sans grande douleur... Elle n'hésite plus... Elle le savait !.. Elle savait que je surmonterai la facilité, la fausse quiétude de l'illusoire...

Revenu dans mon gîte, comme mon aventure semblait finie, je décidai d'user de ma baguette pour soigner ma main meurtrie, espérant que celle de ma mie serait soignée aussi...
Je fis comme je me rappelais avoir vu faire Mölinn, comme je l'avais fait pour la renarde, je laissais la douce chaleur envahir ma main et mon bras, je vis la plaie se résorber, je pensais intensément à une autre main, que jamais je n'avais vue, que jamais je n'avais serrée dans la mienne, je rêvais qu'elle frôlait ma joue, mes lèvres, je voulais notre guérison à tous deux !

Serait-ce possible ?... elle est si proche... et cette épreuve devrait nous avoir rapprochés encore...


Les jeunes baigneuses d'après Adolphe Bouguereau.
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