Les gnomes du Connemara.

J'avais beaucoup d'avance dans mon voyage grâce au train ce qui me permit de flâner dans les environs de Galway et de m'exercer à inventer de nouveaux sortilèges...

La fée de Dingle m'avait bien dit qu'il m'appartenait de découvrir de nouvelles possibilités grâce à la baguette magique dont elle m'avait fait don. Il est fréquent de lire dans la littérature des humains que la magie est le fait de formules apprises par cœur et récitées au mot près, de rites rigoureux et précis...

Mais ce n'est pas si simple, et les personnes ordinaires, qui n'ont pas vu de fée se pencher sur leur berceau, ou qui n'ont aucune prédisposition, pourront toujours imiter la gestuelle et les incantations du magicien sans jamais obtenir le moindre résultat !

Car la magie est ailleurs que dans le geste ou la formule : Elle est dans la conviction, la volonté, les forces qui animent celui qui l'opère !.. La magie n'est pas unique, elle ne peux pas être répétée simplement par singerie. Il ne suffit pas comme je le crus de dire "Et hop !"... Chaque magicien a sa propre façon de canaliser ses forces intérieures, d'exprimer sa volonté, de faire tendre le tout vers son but !..

Ma baguette ne servait qu'à cela : Concentrer mes vouloirs en pouvoirs ! Ketty et Mölinn m'avaient assuré l'avoir dotée chacune de trois facultés, et Andrews en avait ajouté trois autres, tous trois dans des domaines différents : la vie, l'espace, le temps.
Mais en soi, cela ne servait à rien : Que quelqu'un me vole ma baguette, même en connaissance des maléfices dont elle est capable, il n'aurait rien pu en obtenir.

C'est la conviction que j'avais acquise que ces pouvoirs étaient à ma portée, et mes propres capacités qui faisaient que je pouvais lancer des sortilèges avec cette baguette magique, et que je pourrais en inventer de nouveaux, inspirés de ceux qui m'avaient été offerts.

Ma première trouvaille fut la facilité avec laquelle je pouvais altérer la perception du temps pour les êtres vivants. C'était un jeu cruel pour les lapins, lézards ou insectes que je pris comme sujets d'expérimentations, mais je m'efforçais, dans la mesure du possible de leur redonner leurs facultés habituelles dès que j'avais compris le mécanisme de mon nouveau tour : Ainsi je pus rendre extrêmement lentes des libellules, qui, dès lors, avait un vol chaotique proche de celui des papillons ! Évidemment elles avaient du mal à surprendre leurs proies. Il était amusant aussi de voir des lièvres aussi lent que des tortues, ce qui n'aurait pas déplu à M. de La Fontaine !

Mon meilleur sortilège était quand même quand j'arrivais à rendre ces animaux plus rapides, c'était si spectaculaire de voir une abeille travailler dix fois plus vite de congénères... Hélas je me laissais souvent dépasser par mon sujet d'expérience, et ces animaux disparaissaient sans que je puisse défaire le sortilège...

Cela m'amena à réfléchir sur la manière dont s'opéraient mes enchantements, Je ne réussis pas, par exemple, à doter un animal d'une qualité pour un temps prédéterminé, il fallait que je défasse ce que j'avais fait, il semblait impossible de faire autrement !.. Mais devais-je obligatoirement avoir mon sujet sous les yeux pour ce faire ?

Je m'attaquais également à l'espace et la matière inerte. Rapidement je retrouvai la faculté déjà entrevue sur les bord du Shannon, de faire diminuer la taille d'un objet, jusqu'à le faire disparaître à la vue. Curieusement, cet enchantement que m'avait légué la fée de Dingle, et que j'avais exercé sans difficulté sur des être vivants, me paraissait moins évident sur des objets... Peut-être était-il moins immédiat pour moi d'appréhender un vulgaire caillou dans sa totalité ?.. N'étaient-ils pas tous pareils ?..
Mais à force d'exercices je parvins à faire fondre un galet ou un bout de bois, à les rendre minuscules. J'arrivais ensuite à défaire le sortilège pour leur redonner leur apparence première. Je m'exerçais aussi à le faire sans que l'objet soit sous mes yeux. C'est beaucoup plus difficile : Les forces d'imagination requises pour visualiser mentalement un galet (réduit à la taille d'un grain de sable et jeté au hasard sur la plage) tel qu'il était, puis lui rendre cette apparence sont énormes !

Appliquant toujours l'enseignement de Mölinn, je pus aussi déplacer des objets. Puis je m'exerçais à lancer un objet au loin sans regarder où exactement il était tombé pour tenter de le retrouver. Là aussi le succès dépendait beaucoup de l'appropriation que je m'étais faite de cet objet avant de lui lancer mon sortilège : Au début, je me contentais de lancer un bout de bois et il m'était impossible de remettre la main dessus !..

Il fallait que je l'ai ensorcelé avant, c'est à dire que je ne le jetais pas, je le projetais par magie... Et ensuite je le trouvais pas : Simplement je défaisais ce que je venais de faire et l'objet me revenait !
C'est évidemment éminemment plus simple que la divination dont sont capables certaines fées, mais cela demande une concentration énorme, et l'énergie demandée croît beaucoup plus vite que la distance !...

Dans le domaine de la Vie, je n'avais guère envie d'essayer quelque expérimentation que ce soit ! Tout cela me paraissait trop effrayant...
Timidement, je refis sur quelques plantes ce que j'avais réussi sur la renarde : je leur infligeai une blessure légère dont je m'efforçai de hâter la guérison. Par exemple, je coupai délicatement le limbe d'une feuille, et la faisait se ressouder, où j'en coupai une partie pour la faire repousser !..
Je devins sorcier des boutures : Communiquer la force vitale nécessaire à l'enracinement était passionnant, voilà qui me ressemblait !


Avant de remonter vers le nord, vers le Donegal et ma chère lutine rousse aux yeux verts, mes pas me menaient à la rencontre des gnomes du Connemara, les abhacs comme Maureen les avait appelés.
Espéraient-ils mon aide ? Ma lutine leur avait-elle promise, ou était-ce un nouveau piège de son père ?

J'étais un peu inquiet, je pressentais devoir démêler les écheveaux d'une querelle ancestrale qui prenait peut-être un tour dramatique au fil du temps...

Leur pays était déconcertant, la pauvreté des humains y était grande, les maigres parcelles rendaient avec pingrerie les fruits d'un labeur acharné. Heureusement ils élevaient avec bonheur des moutons et surtout de magnifiques poneys, plus grand que des ânes, peu craintifs à l'approche d'un lutin et de caractêre enjoué, je le remarquai tout de suite à leurs grands yeux aimables et leurs oreilles attentives. Je pris plusieurs fois forme d'âne pour de longues promenades en leur compagnie dans ce pays criblé de lacs aux eaux sombres et brillantes comme des miroirs, souvent nappé de brumes s'enroulant autour des montagnes comme de longues écharpes...

Ici terre, ciel et eau semblaient fusionner, cela dans une lumière étrange et douce. Ah si ceux que je cherchais pouvaient s'être imprégnés de cette plénitude !..

Pour trouver trace des abhacs, j'interrogeai d'abord les rares lutins de jardins que je croisais, puis surtout les gnomes citadins aux abords des petites bourgades, MaamCross, Sraith Salach, Clifden...
Mais soit on faisait mine d'ignorer jusqu'à leur existence, soit on me déconseillait vivement de chercher à en savoir plus sur eux !.. Et si j'avais la maladresse d'insister, je me voyais menacé des pires calamités :

- Il suffit d'en croiser un dans la lande pour perdre à jamais son chemin !..
- Ne soutiens pas son regard, ou il te change en pierre !
- Ils s'attaquent même aux humains ! C'est dire...

Autant d'histoires inconcevables, qui ne m'effrayaient pas... Mais ma quête n'avançait guère, et je commençais à regretter d'avoir tant flâné avant de quitter Galway !..
alt : haste.mid Un soir cependant, dans le village de Leenaun, cédant à mes vieux démons, je m'introduisis dans un pub en y entendant de la musique. J'oubliais rapidement les mystérieux abhacs, pour me laisser bercer par les mélodies des humains.
Plus tard dans la soirée, j'écoutais distraitement quelques solides gnomes venus de la montagne si j'en jugeais par leur vestes de mouton retourné. Quand tout à coup j'entendis une phrase pour le moins étonnante :

- Moi j'en ai vu un dans la montagne qui prétendait ne laisser personne franchir son mur de pierre sans avoir reçu de l'or !.. Vous vous rendez compte ?.. Il osait affirmer que la moitié de Maumturk appartenait à sa tribu !
- Et si on paye, de l'autre côté un autre de ces foutus abhacs te dit encore dit la même chose Ah Ah Ah !..

Malheureusement la conversation roula rapidement sur d'autres sujets, et je n'essayai même pas d'interroger celui qui prétendait les voir vu : Au ton de sa boutade, c'était un récit de deuxième main. Comme en général c'était un sujet dont ils refusaient de parler aux voyageurs, sinon pour les effrayer, je me contentai d'interroger ces gnomes de montagne sur leurs coutumes, puis incidemment la région d'où ils venaient, quelles étaient leurs ressources...

Ils venaient donc des Maumturk Mounts, qui, m'expliquèrent-ils, partageaient le Connemara du nord-ouest au sud-est... Là haut, ils vivaient autour des troupeaux de moutons, les bergers ignoraient leur existence, et ils estimaient équitable de surveiller les troupeaux, prévenir les accidents ou les attaques de chiens errants, se substituer parfois aux hommes absents quand un agnelage se passait mal, en échange de quoi ils se servaient en lait, laine à la barbe des bergers...

Ainsi j'en savais suffisamment pour m'aventurer sur Maumturk Mountains !.. Et dire que depuis trois quartiers de lune j'en faisais consciencieusement le tour !..
Je n'avais jamais connu de telle montagne, mon cher Menez Hom, qui pourtant dominait la baie de Douarnenez de son imposante masse, rapetissait à mesure que j'escaladai Maumturk ridge. Plus je montais, plus la vue devenait majestueuse, les lacs au loin étincelaient, comme si le soleil traversait un voilage orné de broderies à jour et déchirait la terre !
La lande au fond des vallées me paraissait maintenant bien moins ingrates quand je voyais la roche affleurer partout... Quelque chose des Burrens me poursuivait ici... J'avais hâte d'atteindre le sommet, de là-haut le coucher de soleil serait splendide !
Mais je dus me rendre à l'évidence, les distances ici étaient faussées et si j'avais pu comparer ces montages aux collines de Bretagne, c'est bien parce que je n'imaginais pas qu'elles puissent être si vastes !.. Il me fallait trouver rapidement un gîte pour la nuit.

Ce n'est que le lendemain quand le soleil atteint son zénith qu'enfin je fus en vue de la longue ligne de crète, puis, comme je m'approchais toujours, je vis le mur. C'était en fait un petit muret que je n'aurais aucune difficulté à franchir d'un bond!
Je souriais en repensant à ces lutin superstitieux, là-bas dans leurs petits jardins nichés dans les profondes vallées, qui imaginaient ceux qui l'avaient érigé réclamant un droit de passage aux humains ! Je ne suis même pas sûr que ceux-ci aient jamais remarqué ce misérable alignement de pierres qui aurait tout aussi bien pu être le fait, sinon du hasard, du moins du ruissellement d'un ru...
J'en étais à ce point de mes réflexions quand j'entendis derrière un affleurement rocheux une conversation animée :

- Tu l'as fait exprès !..
- Non ! J'ai rien fait ! Menteur !
- J'en suis sûr, de toute façon vous êtes tous pareils, toujours à voler nos pierres !
- Vos pierres... Vos pierres ?.. Laisse moi rire ! Je soupçonne plutôt que c'est toi et les tiens qui enlevez les pierres!
- Même si j'en avais le pouvoir, jamais je n'aurais touché au mur !.. A notre mur !..
- Ça suffit !.. Votre mur ?.. Comment oses-tu dire ça !.. Il est fait de notre sueur et nos mains !
- Non ! De nos pierres !

Voilà donc le mur de la discorde !.. Pensai-je, Depuis combien de temps cela dure-t-il ?.. Combien de générations de ces étranges lutins s'étaient-elles disputées âprement autour de cet édifice qui me paraissait ridicule ?... Les deux protagonistes continuèrent leurs palabres stériles avec véhémence alors que je m'approchais sans plus aucune appréhension. Ils étaient vêtus de façon assez proche des lutins de montagne que j'avais rencontrés dans la vallée : bonnets pointus de couleur pierre, lourdes vestes de laines, couleur vert-brun, proche de la couleur de la bruyère.

- Bonjour aimables compères, vous voilà bien de méchante humeur !.. Voudriez-vous m'expliquer ce différent qui m'empêche de jouir sereinement de la vue de votre magnifique montagne ? dis-je de mon meilleur anglais puisqu'ils semblaient utiliser cette langue.
- Eh ! qui es-tu pour nous morguer ainsi ? s'exclama suspicieux le propriétaire des pierres.
- Oui tu es sur notre montagne comme tu viens de le dire... je te trouves bien insolent gamin ! renchérit son compère bâtisseur de murs.

Remarquant qu'ils me répondaient dans la langue universelle des gnomes, j'optai naturellement aussi pour celle-ci.

- Vous avez raison tous les deux, je vous dois des excuses, mais reconnaissez que votre dispute est bien bruyante... que diriez-vous si je me proposais d'arbitrer votre querelle ?...
- Je dirais que tu te berces d'illusion si tu crois que cet âne bâté puisse être raisonné ! dit le bâtisseur.
- écoute-le ! on croirait qu'il parle de lui-même ! se gaussa l'autre.

Je ne relevais pas leur mauvaise volonté évidente, ne voulant pas glisser moi-même dans la polémique.

- Je dois tout d'abord me présenter : Je m'appelle Goulven, je ne suis qu'un lutin de jardin. Je viens de petite Bretagne et je remonte vers le nord, où l'on m'appelle.

- Moi je suis Padraic, de la communauté des Gardiens de la Montagne, à ce titre je dois veiller à ce qu'aucune pierre ne manque pour maintenir ce mur en l'état. dit fort calmement le premier abhac.

- Et moi, je me nomme Conchobhar (*), notre communauté est celle des Protecteurs de la Montagne, notre tâche est d'édifier et de maintenir Claí Teorann debout, ce mur est la frontière avec le monde souterrain, il empêche les mauvais esprits, qui en s'ébrouant ont soulevé ces montagnes, de sortir au grand jour...
(* prononcer Con 'or)

Je me rendis compte à ces mots que cette mission n'était pas une simple gageure proposée par la lutine du Donegal, elle revêtait une tout autre importance ! Comme quand j'avais eu pour mission de Mölinn de combattre Mag...
Nous étions ici aux confins de deux mondes, et ces gnomes que j'avais jugés grotesques de prime abord, remplissaient une mission primordiale pour la tranquillité des petits peuples ! Comment pourrai-je me faire entendre d'eux ?.. Moi si jeune, et étranger à leur peuples ?

- N'y a-t-il que deux communautés d'abhacs ? demandais-je maladroitement pendant que je réfléchissais au moyen de frapper leur imagination, de les impressionner....
- Abhacs ?.. Abhac toi-même !.. tu as beau être habillé comme un gnome des villes, tu n'en est pas plus grand que nous !.. me répondit Padraic avec colère.
- Traite-nous de pookas ou changelings tant que tu y es ! Nous somme des lutins tout comme toi, ce sont les humains et tes semblables stupides des vallées à leur suite qui nous appellent comme ça !.. Prétendant en plus que nous avons mauvais caractère ! ajouta Conchobhar avec amertume.

- Je suis étranger, et je ne pouvais savoir, une fois encore veuillez m'en excuser... Alors n'êtes-vous pas d'accord pour que j'essaie de régler votre litige ?..
- Je ne vois pas pourquoi tu nous proposes ça... Padraic était toujours méfiant.
- Et moi je dis qu'il est impossible de leur faire entendre raison, les Gardiens, ne savent que se garder de la pluie !.. dit Conchobhar sarcastique.

Diable !.. La partie allait être difficile, j'avais espéré que l'évocation de mon nom suffirait à me faire accepter comme interlocuteur valable, mais les habits que j'avais eu le malheur d'acheter à Killarney, comme leur défiance instinctive pour ceux qui venaient des vallées rendaient ma tâche ardue !.. Il me vint alors un idée.

- Ecoutez, je comprends parfaitement que vous me me fassiez pas immédiatement confiance... Aussi laissez moi vous proposer un marché : Si j'arrive à vous faire tomber d'accord sur un point dans le temps qu'il faut à une abeille pour explorer entièrement un bouquet de bruyère, alors vous accepterez de réunir vos deux communautés pour m'entendre parler...

Tout en parlant je m'approchai du fameux Claí Teorann... J'acceptai leur silence comme un consentement, et je fis alors un geste qui parût à l'un comme l'autre inconcevable :
Je pris une pierre plate sur le mur, et je la projetai à la manière d'un discobole antique. Elle plana si longtemps, si loin, qu'elle disparut dans un lac miroitant au pied de la montagne vers l'ouest. Si éloigné que nous ne vîmes même pas la pierre y plonger...

La magie quelquefois permet de belles démonstrations, pensai-je en remettant ma baguette dans la manche de ma veste.

Je les regardai, ils avaient blêmi, et restaient incapables de la moindre parole, comme pétrifiés.
Alors je me penchai ostensiblement pour saisir une autre pierre...

- Arrête ! s'écrièrent-ils d'une seule voix.

Je les regardais en souriant :

- Dis-moi Conchobhar ?.. Pourquoi devrai-je m'arrêter ?
- Tu ne dois pas faire cela, tu vas libérer les mauvais esprits qui dorment sous la montagne !.. dit-il d'un souffle anxieux.
- Dit-il vrai Padraic ?..
- Oui... Il a raison, tu ne dois pas recommencer ! convint le Gardien de la montagne.
- Et bien ?.. Ne vous ai-je pas mis d'accord ?.. L'abeille a-t-elle fini son travail autour de la bruyère ?..

Ils hochèrent du chef mais ne dirent rien restant inquiets et crantifs. Il me fallait profiter de l'effet de surprise :

- Je vous attendrai ici pour le coucher du soleil !.. criai-je alors qu'ils s'éloignaient, chacun de son côté. S'il vous plaît ne troublez plus ma contemplation par vos cris, et je vous promet de veiller sur votre mur sacré !..

Rétrospectivement, je frémis à l'idée que mon geste audacieux n'ait effectivement réveillé les forces souterraines... Qu'aurai-je fait alors ?..

Le soir approchait, la nouvelle lune était passée de deux jours, Vénus serait aussi de la fête, autant d'ingrédients que je désirais voir réunis pour m'adresser aux deux clans ennemis.
j'avais bien compris leur querelle, et il était évident qu'aux temps anciens où le mur avait été érigé par leurs ancêtres, tous avaient travaillé ensemble : Ceux qui portaient les pierres et ceux qui les avaient savamment assemblées sans aucun liant, réservant ce qu'il faut de vide pour le passage du vent tout en préservant la solidité de l'édifice.

Quelle pouvait-être l'origine de cette querelle ?.. Mystère, et je ne savais pas trop si, comme on le laissait entendre en bas, ils se battaient vraiment... Cela me paraissait tellement improbable ! Aussi je devais être très prudent pour ne pas provoquer une bataille qui sait ?..

Conchobhar arriva le premier, accompagné de tous les siens, ils étaient tous robustes et semblaient durs comme la pierre ! Habillés sobrement, ils portaient fièrement de belles vestes de laine, ils commerçaient donc avec les gnomes bergers et ne vivaient pas si reclus que ça !.. Les lutines étaient venues aussi, ce qui me rassura, je ne pouvais imaginer qu'elles se révéleraient plus rétives que leurs maris !
Ils s'installèrent en demi-cercle, en un ordonnancement que je sentis naturel et harmonieux... N'étaient-ils pas Bâtisseurs ?..

Padraic se fit un peu attendre, je compris à l'assurance de Conchobhar, qu'il ne saurait éviter cette confrontation, étant aussi fiers l'un que l'autre... Quand ils arrivèrent, bien moins nombreux, un murmure hostile secoua l'assemblée des Bâtisseurs. Les Gardiens s'assirent en désordre, seule la forme de la pierre sur laquelle ils désiraient se poser semblait leur importer, et certains n'hésitèrent pas à se mêler à leurs adversaires ! Visiblement les Gardiens n'auraient pour rien au monde voulu paraître bien moins vêtus que les autres, ils se voulaient leurs égaux. Physiquement il sautait aux yeux qu'ils étaient tous de même lignée, sans doute de la même communauté en des temps reculés...

Je regardais le couchant, tous m'imitèrent en une sorte de communion que je pressentis de bonne augure.

Le soleil disparut paresseusement, les nuits d'étés sont encore courtes ! Le fin croissant de lune commençait à se refléter dans le lac au loin, j'attendis encore quelques minutes que Vénus à son tour s'illumine pour une heure ou deux avant de disparaître à l'horizon. Je guettais les réactions de mes hôtes devant ce spectacle toujours troublant.
Tous me regardaient avec colère mêlée de crainte, sans doute savaient-ils pour le sacrilège que j'avais commis, mais aussi pour la force prodigieuse que j'avais montré pour projeter une pierre jusque dans Lough Inagh... Moi je les regardais avec bienveillance, je me préparais à ramener la pierre...

Je choisis le moment où le reflet de Vénus commençait à scintiller sur le miroir noir de Lough Inagh précisément pour lever théâtralement ma baguette magique...

Exactement comme je le souhaitais, nous eûmes l'impression que ce petit point lumineux s'élevait tout à coup dans le ciel pour fondre sur nous à une vitesse prodigieuse ! Je fis planer la pierre étincelante jusque dans ma main, afin que tous la voient, puis j'allai la poser exactement où je l'avais prise, et retrouvant sa place, elle cessa de briller...

Cela devait suffire pour capter leur attention... Et en effet, la surprise avait remplacé la colère sur leurs visages, mais j'y décelais toujours plus de crainte... C'est bien l'effet que j'avais voulu obtenir, vu mon jeune âge, il me fallait effrayer, prendre des allures de prophète pour espérer être pris au sérieux.

- Avant que mes paroles ne s'élèvent vers vous, dis-je avec solennité. Je voulais refaire ce que j'avais défait, même si cela ne vous fera rien oublier, acceptez mes excuses...
Sachez également que si je suis parmi vous ce n'est pas le fait du hasard... quelqu'un qui m'est très cher m'a demandé de venir à votre rencontre pour vous offrir ce qu'un ingénu peut apporter à ceux qui depuis trop longtemps se heurtent à une contradiction...
Qui sait si mon regard, forcément différent du votre puisque nouveau, n'éclairera pas votre querelle ancestrale comme Vénus vient de nous ramener cette pierre ?

Je marquai une pose pour mesurer la portée de mes mots, tous semblaient attentifs et la crainte se dissipait dans certains regard. C'étaient surtout les lutines des deux camps qui restaient les plus méfiantes.

Votre discorde me rend malheureux... elle me navre car lorsque je vous vois ici sur votre montagne, fiers Gardiens et protecteurs, lorsque je vois qu'avec le même plaisir que moi vous avez admiré l'embrasement toujours renouvelé, jamais identique du couchant, je me suis dis :
Voilà une belle communauté !
Voilà une belle montagne ! et comme avec un même cœur ils s'accordent tous à la protéger !

Votre discorde me rend malheureux... et je vois qu'elle vous rend tous malheureux... cela aussi m'attriste...
Je vais vous conter une histoire de mon pays, loin là-bas au delà de l'océan, peut-être vous apprendra-t-elle à vous accepter dans vos différences qui font...

Je marquais une courte pose, les observant suspendus à mes lèvres.

Vos différences qui font votre unité, qui forgent cette force commune sans laquelle votre précieuse mission n'aurait pu se perpétuer de générations en générations... mais cela, l'ignorez-vous vraiment ?


Voici fort longtemps, sur les rives de la rivière Odet, là où la vallée, envahie par la mer, forme une profonde ria sinueuse semblable à Killary Harbour, bordée de bois de landes et de prairies, vivaient deux communautés du petit peuple des lutins :
Dans les bois étaient les "Pen Du", têtes noires, appelés ainsi par les korrigans car ils résident sous la terre, partagent les sous-bois avec les lapins, mulots, renards et blaireaux.
Les korrigans, lutins belliqueux des landes et des prairies, eux vivent en pleine lumière.

La nature est généreuse avec ses petits hôtes secrets qui le lui rendent bien en la préservant du désordre. Chacun de leur coté, Pen Du et Korrigans, soignent et préservent leurs domaines.
Les deux communautés, s'il elles ne s'ignorent pas, vivent cependant résolument séparées :
Les korrigans méprisent grandement les Pen Du :
"Ils ne pensent qu'a dormir, ou amasser châtaignes glands et noisettes pour passer un hiver de plus !.. Ils n'ont pas plus de jugeote que les écureuils et oublient toujours où sont leurs réserves!"
Les Pen Du laissent dire, ils ne sont pas de tempérament querelleur, parfois se risquent-ils à une plaisanterie :
"Mais vous autres Korrigans ne pouvaient vivre sans le travail des hommes !"

Il aurait pu en être toujours ainsi, si il n'était advenu qu'un jeune korrigan ne tombe éperdument amoureux d'une petite noiraude...
Cela déchaîna de telles passions dans les forêts les landes et les pâtures, qu'un grand désordre s'installa : Plus personne ne ramassait glands, châtaignes et noisettes qui pourrissaient emportés par les pluies d'automnes vers la rivière, plus personne ne prenait soins des vergers, des potager, tout était abandonnés aux rongeurs, les prairies envahies d'orties et d'ivraie les animaux tombaient malades...

Tout ces malheurs parce que les deux petites communautés se querellaient sans relâche, et finalement il advint ce qui était prévisible : Les deux jeunes amants s'enfuirent espérant qu'ainsi la paix reviendrait sur les rives de l'Odet... Mais guidés par un obscure ressentiment, leurs deux communautés paradoxalement réunies par la haine les poursuivirent sans pitié... Ce fut la seule fois qu'elles furent à ce point unies !..

Les malheureux amants pour leur échapper, durent se précipiter dans les flots tumultueux du fleuve, et furent emportés par le jusant puissant de la marée.

Pendant longtemps, ne sachant même plus l'origine de leur querelle les deux communautés continèrent de se déchirer, de générations en générations, jusqu'à ce qu'il n'en reste plus un seul vivant !..
Depuis, la campagne, abandonnée par ses petits protecteurs secrets est devenue sauvage et inhospitalière...


Je laissais à chacun le temps de se remémorer tout les épisodes de l'histoire, regardant attentivement la fine trame invisible reliant les membre d'une même communauté, avec ce regard si particulier du mouton, capable de déceler la moindre fêlure dans un troupeau, je guettai leurs réactions...

Là où j'aurais dû pourvoir nettement distinguer leurs deux communautés à ma grande surprise je ne voyais qu'un seul groupe rassemblé ! J'en conclus qu'il ne faisait aucun doute que ceux-là furent autrefois si intimement unis qu'aujourd'hui encore ce qui les séparait était infime.

Il n'y avait plus de craintes, plus de peur irraisonnée dans leurs regards. Mon histoire devait les avoir amené à leur insu à s'interroger sur l'origine de leur propre querelle, et j'étais persuadé qu'ils en ignorait tout. Même les lutines, bien plus réservées que leurs maris ou frères, semblaient maintenant amadouées, c'est peut-être l'évocation d'une histoire d'amour qui m'avait permis de les charmer.

- J'ignore si les amants furent noyés, de toute façon ils étaient déjà morts pour leurs peuples, j'ignore si entre vos deux communautés un tel drame serait pensable, là n'est pas mon propos, ne vous y trompez pas !..
Ce qui m'importe c'est que vous réfléchissiez au rôle de l'autre dans la protection de votre mur sacré, Claí Teorann, cette frontière nous protégeant de l'invisible...

Pen Du et Korrigans avaient en toute ignorance besoins les uns des autres : les uns entretenaient les bois, les autres les landes, ensemble ils veillaient sur leur monde, et le protégeaient en lui gardant son harmonie...
Ainsi en est-il aussi de vous !..

Pour moi qui vous vois en étranger, je me dis que le Bâtisseur serait bien embarrassé s'il ne trouvait des pierres !.. Que le Gardien ne pourrait pas grand chose dans l'ignorance qu'il est de l'art complexe d'élever des murs de pierres sèches chaque fois que quelques pierres tombent accidentellement !..

Il fallut bien qu'un jour lointain les uns donnent les pierres aux autres pour que le mur soit édifié ?..
Voudriez-vous aujourd'hui voir dispersées toutes ces pierres afin qu'elles soient rendues à la montagne ?
Réfléchissez, regardez de quoi l'autre est capable... Voyez ses qualités au lieu de le mépriser...
Ainsi moi qui vous vois, je ne vois guère de défauts à vos belles figures, et cette vision me réchauffe le cœur...

Ainsi parlai-je jusqu'au coucher de Vénus, puis la nuit gratifia mes paroles d'une pluie étoilée... Il est vrai qu'il est facile au mois d'août des hommes d'espérer pareille coïncidence !.. Mais moi qui aime tant ce genre de détail en fut profondément troublé...

Notre assemblée silencieuse, une fois encore, communia avec la nature, les uns assis sur leurs précieuses pierres le nez en l'air, les autres couchés dans l'herbe regardant les Perséides traverser le ciel sans bruit...

Du coin de l'œil je remarquais Padraic, Conchobhar et quelques autres anciens réunis... L'un ou l'autre jetait de temps en temps un regard furtif vers moi. Enfin les deux gnomes se levèrent et virent me voir. Je me levai à leur approche l'esprit étrangement calme et reposé après l'exaltation de ma prédication.

- Goulven, tu t'es présenté comme un lutin de jardin, mais je crois que tu nous as quelque peu menti... dit Padraic de sa voix forte.
- Non, c'est bien ce que je suis : un lutin de jardin, mais je viens de passer une année au service d'une fée, pour elle j'ai combattu des humains à l'âme mauvaise, elle m'en a récompensé de quelques pouvoirs magiques.
- Serais-tu celui dont on parle dans la vallée ?.. Qui nous aurait débarrassé de la sorcière Mag ?
- En effet Padraic, c'est pour ça que j'ai vite compris l'importance de ma mission... Mais vous l'avez noté, nos semblables en bas exagèrent souvent en tout et...
- Tu disais, m'interrompit Conchobhar en me regardant intensément, que quelqu'un t'avait envoyé vers nous... Il n'est un secret pour personne dans toute l'Irlande, que nous avons une querelle ancestrale, mais tu ne nous a pas éclairé sur celui qui te savait capable de...

Il hésita...

- De mettre fin à cette discorde ?.. demandai-je le cœur battant.
- Oui, y mettre fin... Tu as réussi : Jamais plus un Protecteur n'oubliera qu'il doit ses pierres aux Gardiens de la Montagne et quelles continuent de leurs appartenir même posées sur le mur...
- Et jamais les Gardiens n'accuserons plus les Protecteurs de la Montagne de leur voler des pierres, ou d'en faire tomber la nuit venue ! ajouta Padraic.

J'étais fou de joie, retrouvant mon caractère d'enfant, je ris, je fis des bonds, j'embrassais tous ceux qui passaient à ma portée, cette nuit allait ressouder leurs clans pour toujours !..

Oh ! Comme la chère lutine serait fière de moi !..

- Hé Goulven !.. Ne veux-tu pas nous dire enfin qui nous devons remercier de t'avoir mené jusqu'à nous ?.. redemanda Conchobhar.
- C'est une lutine du Donegal !.. Ma lutine rousse aux yeux verts !.. Elle est belle comme cette nuit !.. Et chaleureuse comme le jour !.. Elle visite mes songes... Malheureusement amis j'ignore toujours son nom ! Ah Ah Ah !..
- Puisses-tu la rejoindre bientôt ! crièrent tous les gnomes assemblés...

Je ne pris congé de mes amis, que deux jours plus tard car ils avaient insisté pour m'offrir une fête en commun, pour sceller leur amitié retrouvée. Je leur dis en guise de dernier conseil :

- Pour votre tranquillité... Préservez quand même votre mauvaise réputation dans la vallée !..
- Pour ça ne t'inquiètes pas ! nous y veillerons ! Mais quoique tu puisses entendre sur nous, ne te fais pas de soucis désormais !..


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