La gare de Galway.

Je quittais les Burrens, très perplexe : Je me demandais vraiment si ma chère lutine m'avait envoyé là -bas pour mettre fin à  l'éternel présent de Tomas O'Turlough le laboureur sans espoir, ou simplement pour apprendre de lui tout le parti que je pourrais tirer de mes multiples personnalités ?.. Cela m'intriguait d'autant plus qu'elle ignorait toujours que j'étais capable de métamorphoses, ayant pris soins de ne jamais lui révéler ce terrible secret...

Avait-elle pu l'apprendre par une indiscrétion de la Fée Ketty ?

Aussi je me gardais de tout lui raconter, je lui adressais une lettre lui annonçant simplement la rencontre et mon départ des Burrens, je m'y épanchais de louanges sur cet extraordinaire paysage, la beauté des couchers de soleil sur l'océan, et l'incroyable volonté de la nature de survivre en produisant des fleurs inattendues dans ce milieu minéral. Je lui décrivis avec enthousiasme les bruyères, les œillets nains et bien d'autres plantes, laissant volontairement ma petite maîtresse sur sa faim : Du laboureur, je lui dis simplement qu'il m'avait semblé empreint d'une grande sagesse...

...D'une grande sagesse ?.. est-ce là  tout ce que tu trouves à  m'en dire ?
Qu'as-tu appris de lui ?.. N'as-tu pas vu son autre figure ?
Celle qui regarde en arrière et qui ne parle qu'à  lui.
J'espérais qu'il t'aiderai à surmonter les affreuses souffrances des métamorphoses.
J'espérais qu'il t'enseignerait comment les oublier, lui que l'on dit maître de la mémoire.

Me répondit du tac au tac la lutine du Donegal. Il me fallut donc lui récrire aussitôt :

...Oui j'ai vu ses deux visages, il était tel Janus ce Dieu antique à  la fois tourné vers le passé et vers le présent, possédant parfaitement ces deux sciences. Hélas, sa situation n'était guère enviable :
C'est parce qu'il n'avait pas su apprendre de ses erreurs passées qu'il possédait un second visage perpétuellement tourné vers l'arrière... Et, à  cause de ce 'souvenant' le harcelant sans cesse, il ne pouvait que rester dans un présent illusoire, un présent toujours immobile parce que sans lendemain, un présent n'étant plus cet instant fugace du temps qui passe...

Oui il m'a aidé, car il m'a enseigné comment m'accepter tel que je suis, justement en n'oubliant pas mon passé. En ce sens son enseignement est à  l'inverse de ce que tu espérais : Il ne m'a nullement enjoint de renoncer à  mon passé, au contraire il m'a encouragé à  en apprendre mon devenir... Ainsi j'en tire de nouvelles certitudes...

En remerciement de ses conseils, je lui ai proposé mon aide : Je lui ai proposé un stratagème pour sortir de cet instant intemporel où il errait sans espoir, labourant la roche sans espérance de récoltes. Il en a tellement été troublé que c'est son autre visage, celui tourné sans cesse vers le passé et les souvenirs, celui qui ne s'était jusque là  jamais adressé à  moi qui m'a répondu !..

Aujourd'hui Tomas O'Turlough, puisque tel était son nom, a cessé de labourer les Burrens, libéré par mon souvenir du poids de son perpétuel présent.

J'ai gravé son nom et son épitaphe dans la pierre des Burrens, nul ne s'y égarera plus désormais.

Mais dis moi gentille lutine... Comment connaissais-tu son existence ?.. Mölinn, qui a décrypté mes songes, ne semblait pas le connaître !

La réponse de la lutine fut extraordinairement rapide :

Tes succès dépassent mes espérances !

Avoir réussi à  parler à  sa figure rétrograde !
Jamais personne, d'après mon Père, n'avait réussi pareille prouesse, ni même connaître son nom !
En effet c'est lui qui avait suggéré que tu le rencontres.
Mais il n'envisageait pas que tu le libères...
Je crois au fond, qu'il espérait que le laboureur te rappelle à  tes modestes origines...

Me voilà  donc prévenu, le père de ma lutine me mettait à  l'épreuve ! mais comment savoir lesquelles de mes actions auront été voulues par lui ?..

J'approchais de Galway, j'avais choisi de suivre la côte, à  la fois pour les sternes de ma mie qui n'aiment pas trop devoir s'aventurer dans les terres, et également pour profiter des magnifiques paysages de cette baie découpée comme une dentelle précieuse sertie de paillettes argentées sous la lune, ou dorées sous le soleil.

Juste au nord d'Oranmore Bay, je trouvais la ligne de chemin de fer, et je résolus de la suivre. Le trafic n'était pas intense, et j'entendais de loin les ahanements des locomotives à  vapeur. Depuis mon aventure à  Dublin, je n'avais plus eu l'occasion de revoir de trains ni de gare des humains.

Toujours inexplicablement attiré par les industries humaines, j'aimais particulièrement ces étranges machines qui marient l'eau et le feu pour en exprimer la force !.. Pour moi c'était une sorte de magie, et j'imaginais volontiers que l'on puisse ainsi marier les autres éléments : faire de la lumière avec du vent ou du feu ; faire de la glace avec de l'eau et de l'air ; que sais-je encore !..

Cependant ce n'est pas avec plaisir que je m'apprêtais à  retourner dans l'univers des hommes, à  la rencontre des lutins de la gare de Galway, il fallait que ma maîtresse m'y ait convié...
Elle ou son père ?.. Cette question m'ennuyait, pour elle j'aurais fait le tour de l'île, mais je regimbais à  devoir aussi séduire son patriarche de père... Je l'imaginais comme le vénérable Marc, tellement prompt aux emportements terribles, qu'il en terrorisait tout son entourage... Ma lutine aussi peut-être ?.. Évidemment je gardais ces réflexions insolentes pour moi, je ne questionnais pas mon amie, ne voulant pas la mettre en embarras...

Mölinn ne s'était pas trompée, d'une hauteur environnante, je vis Galway, sa gare et son port, les îles d'Aran fermant la baie à  l'horizon exactement comme dans mon rêve ! Et comme j'étais en contemplation devant ce spectacle majestueux, je sentis qu'on me tiraillait la manche !..
Un lutin était à  mes côtés, il ne lâchait plus mon habit me regardant avec des yeux écarquillés !

- Comm' t' es bien habillé ! Finit-il par dire.

Je ne pouvais lui répondre comme tu es sale !, aussi me contentai-je de sourire et de lui souhaiter le bonjour.
Comme il continuait de me tenir la manche, je le questionnais sur le paysage qui se déroulait à  nos pieds :
Il me parla avec envie des bords de mers, des îles, mais je compris à  ses mots qu'il n'y été jamais allé hélas. De même pour l'immense lac qui s'étend au nord au delà  de la ville et que nous devinions du haut de notre colline.

- Sais-tu quels sont ces docks que l'on voit là -bas ?
- Oui m'sieur, c'est l' port d' Galway.
- Tu vis là -bas ? En ville ?
- Dame non m'sieur, c' s'rait pas prudent ! Moi j'vis à  la gare.
- Celle que l'on voit sur la droite ?
- Non cel' là  c'est l' terminal portuaire m'sieur, "ma" gare l'est plus grand'... Plus à  droite, t'vois ?
- Ah oui. Tu dois voir de belles machines... J'aimes bien ces machines...

Je guettais sa réactions disant cela...
Son visage s'illumina, visiblement nous avions une passion commune ! Et sous la suie, je me rendis compte grâce à  son sourire qu'il était presque aussi jeune que moi...

- Moi aussi !.. J' vis d'dans tu sais ?
- dedans ? Tu vis sur une de ces machines qui tirent les convois des hommes ?
- 'voui m'sieur ! dit-il fièrement.
- C'est formidable, moi j'ai eu la chance de traverser la mer sur l'un de leurs bateau, j'ai aussi pris le train, mais jamais je ne suis monté dans la machine à  vapeur !
- S' tu veux nous rend' service, j' peux t'y fair' monter un d'ces jours... D'accord ?
- Euh... Pourquoi pas ? Je m'appelle Goulven, et toi ?
- Dillon m'sieur Goulven ! j' peux t' poser un' question ?
- Bien sûr, mais appelle moi Goulven simplement, si ça se trouve je suis plus jeune que toi, et puis... Je ne suis qu'un lutin de jardin ! précisai-je en riant.
- 'voui m'sieur ! Dis-moi as-tu déjà  eu à  choisir qu'que chos' de très important ? Qu' ta vie en dépend ?

Nous y voilà ! Pensai-je

- Oui Dillon, C'est pour ça que je traverse l'Irlande !
- A toi de répondre à  une de mes questions, veux-tu ?..
- 'voui Goulven.
- Comment payez-vous vos voyages sur les trains de hommes ?..
- Ben... On s'occupe bien des machines : Nous pendant les courses, nous pouvons nous glisser partout ! on surveille les graisseurs, les soupapes, les conduites...

Et, pendant que nous reprîmes le chemin le long des voies vers Galway,il se lança dans des explications complexe sur le fonctionnement des locomotives comme s'il en avait été le concepteur, il devint intarissable. Je lui résumai mon histoire, insistant particulièrement sur les moments où j'avais dû faire des choix importants, et comment je m'en était toujours trouvé mieux que de rester hésiter entre deux solutions en refusant de choisir l'une ou l'autre. Je lui parlai aussi de ma dernière rencontre sur les Burrens, car évidemment c'était un élément qui devrait l'aider à  prendre sa décision. Je ne lui avais pas encore demandé face à  quel dilemme il se trouvait... Intérieurement je pensais qu'il serait plus plus important de l'amener à  trancher lui-même que de le faire une fois pour lui, et qu'il ne sache pas le refaire quand une nouvelle alternative se présenterait... Il m'écouta attentivement, m'interrompit peu, simplement pour quelques détails que je pouvais omettre.

Lorsque nous fûmes en vue des premiers bâtiments des hommes, il m'indiqua un chemin plus discret, et nous rejoignîmes deux autres lutins de gare, aussi noirs qu'admiratifs pour mes habits, et toujours gentils avec moi !.. Il est vrai que j'étais habillé à  la façon des gnomes de Killaney depuis mon départ de Dingle, car ma Fée m'avait payé d'une vraie monnaie d'or pour mon année à  son service.

Je ne veux pas que tu te présentes à  ton amoureuse comme un vagabond ! Passe à  Killarney, les gnomes y font de beaux costumes !..

M'avait-elle ordonné.

Puis nous arrivâmes chez eux : un vaste entrepôt où les machines à  vapeur pouvaient entrer toutes entières ! De nombreux ouvriers s'affairaient autour des énormes engins sans pourvoir prêter attention à  des lutins discrets... Et quand bien même ils en auraient vu, ils se seraient bien gardé d'en parler pour ne pas être la risée de leurs camarades !.. Mes compagnons étaient donc en ce lieu comme d'autres dans les jardins de curé ou en forêt, discrets, travailleurs, farceurs...

Plusieurs jours passèrent sans histoire. Parfois le soir, bien que l'activité des hommes dans le dépôt ne se ralentit pas, mes nouveaux amis faisaient la fête en mon honneur : nous dansions au rythme des pompes des échappements et des pistons de ces incroyables machines qu'arrivait à  concevoir l'esprit inventif des humains quand ils ne s'en servent pas pour construire des armes... Un jour ils invitèrent pour me faire plaisir des lutins des jardins alentours, et toute cette joyeuse compagnie s'amusa jusqu'au petit matin, à  l'heure où enfin les hommes renonçaient à  faire chanter leurs machines, bien que les lutin m'expliquèrent que pratiquement jamais ils ne les arrêtaient totalement tant il fallait de temps pour les faire "remonter en pression", comme ils aimaient à  le dire... Ce qui m'étonnait le plus chez eux, c'est que même s'il prenaient soin de se laver souvent, lutins et lutines ne parvenaient jamais tout à  fait à  se débarrasser de la suie que leur collait à  la peau.

Ce soir là , quand tous furent partis se coucher, et que l'on m'avait trouvé un endroit confortable sur la boite à  essieu d'un vénérable tender, qui ne risquait pas bouger m'avait-on assuré, je me mis à  réfléchir à  leur drôle de communauté... Ils semblaient parfaitement heureux, avec des relations de bon voisinage avec les autres lutins des jardins de cheminots. Leurs lutines s'accommodaient avec le sourire de leur perpétuelle noirceur. Seule l'absence d'enfants m'interpellait, mais même dans ce domaine je n'imaginais pas ce qui pouvait requérir mon intervention...

J'en était là  de mes réflexions quand une lutine se glissa près de moi. Sa figure était rieuse et ronde, sans autre forme de procès elle se blottit plus près encore. Si bien que je crus devoir lui demander :

- Veux-tu me demander quelque chose ?..

Sans me répondre elle gloussa de plaisir, et déposa un petit baiser sur mes lèvres.
Je fis tel un bond que je cognai douloureusement la tête sur une pièce de métal !..

- Excuse-moi, tu es très gentille, mais vois-tu je suis appelé en Donegal par une lutine qui m'aime et que j'aime. Je ne veux pas la trahir ! C'est pour elle que je vis, elle seule !.., J'ai traversé la mer, et toute l'Irlande pour la rejoindre... Pourquoi as-tu fais ça ?..
- Ell' en a un' chance ! s'exclama-t-elle. C'est quoi son nom ?.. poursuivit-elle négligeant de répondre à  ma question.
- Je ... Je ne sais pas... je ne connais pas son nom... Ne te moques pas, elle visite mes songes depuis des années, elle m'a donné un parfum magique qui m'a mené chez vous... Je me demande bien en quoi je pourrais bien vous être utile, vous semblez tous si heureux !..
- Tu n' connais vraiment pas son nom ?.. Comme c'est dommage, moi je m'appelle Ciara (*), ça veux presque dire noiraude !.. C'est drôl' non ?.. répliqua-t-elle toujours sans me répondre. (* prononcer Kiara)
- C'est un très joli nom, et tu n'as pas d'ami ?.. Je veux dire de vrai ami ? Mignonne comme tu es...
- T'es gentil toi tu sais... Un ami j'en ai eu un, mais c' nigaud s'est un jour laissé enfermé tout seul dans la boit' à  fumée... On l'a r'trouvé qu'après l' retour d' sa locomotive de Dublin... J' l'aimais bien...

La pauvrette se perdit dans ses pensées...

- Oh.. Je suis désolé, dire que tu espérais de moi un réconfort...
- Ho non !.. C'est Dillon qui m'a dit d' venir, y m'a menti : l'a dit que j' t' plaisais... L'espère t' garder ici !..
- Sais-tu pourquoi ?.. Vous avez des ennuis ?
- Dis tu m'montres ce parfum ?.. chuchota-t-elle toujours rêveuse.
- Si tu te décides à  répondre à  mes questions ! dis-je agacé.
- J' peux pas t'en dir' plus... Tu m'rends mon baiser ?.. Sans penser à  mal, et j' m'en vais ! dit-elle soudainement aussi joyeuse qu'elle avait pu être triste quelques minute plus tôt.

Je déposai timidement un petit baiser sur sa bouche, j'ignore si elle en rougit, mais moi si...

Ainsi Dillon voulait me garder ici !.. Il aurait pu trouver stratagème plus habile !.. A moins qu'il ai voulu m'éprouver ?.. A la demande de ma lutine ?.. Je ne pouvais y penser, s'il s'agissait d'un coup monté, ce devait plutôt être l'œuvre de son père !..

Au matin, dès que je vis Dillon, je le pris à  part :

- Ce n'est pas bien d'avoir menti à  Ciara, surtout après la perte de son ami... Pourquoi as-tu fais ça ?
- Bah.. 'Faut bien s'amuser non ? Il éludait ma question...
- Si tu ne me réponds pas je part sur le champ ! dis-je brutalement.
- Non !.. Non y n' faut pas...
- Mais pourquoi ?.. Que me caches-tu ? Qu'attendez-vous de moi à  la fin ?! m'emportai-je.
- Tu as raison... J' te dois des explications... Voilà , bientôt c' bâtiment qu'on a vu construir' va disparaître, les hommes vont l' détruire, celui qu'y construiront nous n' pourrons pas y entrer... Nous n'y aurons plus not' place... L'ami d' Ciara lui s'est décidé, y s'est enfermé dans sa machine pour d' bon.. Tu vois ?.. Comme ça maint'nant l' est parti pour l'grand voyag' !.. Mais en mêm' temps y nous a abandonné !

Le lutin se tut, pensait-il imiter l'ami de Ciara ?.. est-ce à  cela que j'aurais dû les aider ?.. C'était ahurissant !

- Es-tu seul à  désirer l'imiter ?.. Es-tu le seul à  vouloir faire ce dernier voyage ?..
- Non, on en parle souvent entr' nous, mais on veut l' faire tous ensemble. Nous savons comment : nous voulons tous sauter dans l'brasier ardent de nos belles machines ! Tu dois nous y aider, toi tu sauras détourner l'attention des humains, t'as d'jà  fait tant d'choses...
- Comment le sais-tu ? demandai-je soudainement suspicieux.

Je n'avais pas parlé de mes exploits jusqu'ici... Il sembla s'être coupé ! Se rendant compte qu'il avait dit quelque chose de trop.

- C'est la personne qui t'envoie... elle nous a assuré de ton aide !
- Qui est-ce ? Cette personne connaît-elle vraiment votre projet ?

J'étais affolé de la réponse qu'il risquait me faire... pas Elle !... ce n'était pas possible...

- J'peux pas l'dire, j'ai juré !

Pour une fois j'étais soulagé qu'il refuse de me répondre ! Je pris le temps de réfléchir à  mes mots, à  ce qu'il convenait de lui dire, de leur dire... Certes dans nos communautés, le suicide n'est pas un interdit comme dans la culture des hommes. Mais que ce soit ma mission ici... Non ! Il n'était pas question pour moi de les encourager !

Maintenant c'était moi qui me trouvait devant un dilemme morbide : les laisser aller au bout de leur logique absurde en spectateur privilégié ou les abandonner sur le champ... (Était-ce vraiment cela que souhaitait ma si douce lutine ?.. Que voulait-elle éprouver en moi ?!)

Et si il existait une troisième solution... si je les faisais changer d'avis ? Voilà  un projet qui ressemblait plus à  mon amoureuse. Me croyait-elle capable de pareil miracle ? Pour cela je ne pouvais pas faire appel à  la morale des hommes pour les persuader de renoncer, mais...

- Il faut que je réfléchisse Dillon, je pense que vous n'êtes pas tous prêt, je ne suis pas sûr que vous ayez tous le même désir... Tu ne souhaites pas entraîner de force ceux que refuseraient de te suivre ?..
- Si tu penses qu'y faut pas, dis-le, et j' te jure que nous ne forcerons personne .
- Exactement Dillon, vous êtes une communauté, mais chacun doit rester maître de son destin... Vous ne devez forcer personne à  faire ce qu'il ne désire pas... me le promets-tu solennellement dès maintenant ?
- Mais...
- Me le promets-tu ?! (Je durcis ma voix autant que je le pouvais, fronçant même férocement des sourcils.)
- Oui m'sieur Goulven, j' promets, j' promets...

Je marquais une pose pour qu'il ai bien le temps de mesurer mes mots...

- Toi par exemple Dillon, quand nous étions hors de la ville que nous contemplions la côte, la belle baie de Galway, songeais-tu à  faire ce que tu viens d'évoquer ?.. Tes pensées ne te portaient-elles pas vers ces paysages inexplorés, radieux ?..
Quand Ciara, s'est blottie contre moi, crois-tu qu'elle songeait à  la mort ?.. Et tout ceux qui riaient avec nous hier soir, pensaient-ils en ces instants de liesse à  ce que tu penses maintenant ?.. Toi-même hier soir quand nous faisions la fête, y as-tu pensé ne serait-ce qu'un instant ?.. Si tu peux sans mentir me répondre oui pour toutes ces questions, et au nom de tous tes compagnons, alors que fais-je ici ?.. Pourquoi ne suis-je pas déjà en train de chevaucher la machine qui vous avalera tous ?.. C'est bien ce que tu m'as promis ?.. Un voyage en tête de convoi !..
Crois-tu que je veuille payer mon voyage un tel prix ?.. Crois-tu que je continuerai à  aimer ces machines qui vous auront mangés ?..

Réfléchis à  tout cela, parle aux autres comme je viens de parler, écoute ce qu'ils pourront te dire, et reviens me voir ensuite...

Je passai la journée seul dans un coin de l'immense atelier, il y avait là  d'énormes pompes démontées, j'espérais que Dillon parlerai, et qu'un à  un ils viendraient prendre un avis, mais la matinée s'écoula sans qu'aucun ne vint vers moi... Je me désespérais, je n'avais sans doute pas trouvé les mots qui convenait devant pareil folie.. J'avais beau cherché, je ne voyais aucun moyen d'arrêter la roue du destin de ces petits exaltés... Autant essayer d'arrêter l'une de ces machines que je commençais à  détester !

Ciara vint me chercher pour manger vers midi, à  l'heure où les ouvriers eux-même faisaient une pose. J'en profitai pour l'interroger sans ménagement.

- Et toi Ciara, tu m'as bien dit que ton ami était un nigaud de s'être enfermé dans une de ces machines ?.. Tu n'approuves pas ce qu'il a fait n'est-ce pas ? Si Dillon décidait à  ta place que tu devais faire la même chose, ne te révolterais-tu pas ?..
- Dame c'est l' plus malin d' nous tous... Mais c' qui s'rait bien c'est qu'on part' tous ensemb' !..

M'attendant si peu à  une telle réponse je restais incrédule.

- Mais vous pourriez partir ailleurs tous ensemble !.. Il y a des tas d'endroit merveilleux... D'autre gares...
- Tu n' comprends pas... Ici c'est not' gar', la not' !.. Not' maison !.. s'emporta-t-elle.
- Si je comprends parfaitement, mais moi ?.. Dis moi où est ma maison ?.. demandai-je doucement.
- Toi ?.. 'voui ?... Où qu'ell' est ta maison ?.. C'est vrai ça !
- Je vivais très loin d'ici, de l'autre côté de la mer, près des hommes comme toi, nous partagions leur jardins, leur récoltes, nous leur faisions de farces, je jouais avec leurs ânes, j'étais très heureux...
Pourtant un jour, une petite lutine a traversé mes rêves d'enfant, elle m'appelait, elle non plus ne semblait pas malheureuse, et pourtant j'ai compris que sa maison, celle qu'elle désirait vraiment serait là  où je déciderai quelle soit !.. Et de son côté, si elle décidait que notre maison fût ailleurs, ailleurs je la suivrai !..
Car peut importe ma maison, ce qui importe ce sont mes amis, ceux que j'aime, les enfant qui courront dans mes jambes, me poseront des questions incessantes... Ma maison sera là  où sera ma belle lutine rousse aux yeux verts !.. Ce n'est pas elle qui l'a décidé pour moi, ni moi pour elle, c'est ainsi...
Alors oui, votre maison est ici aujourd'hui parce que tous ensemble vous êtes heureux ici... Mais si vous restez unis et joyeux, votre maison vous suivra où que vous alliez !.. Où que vous alliez...

Parles aux autres comme je viens de parler, répètes mes paroles à  qui voudra les écouter, puis tu reviendras me voir... Je ne pourrais plus manger tant que je suis étranger dans votre maison...

Ciara ne dit rien, elle n'insista pas pour que je vienne manger avec eux, j'espérais avoir trouvé enfin des mots justes... Je m'en voulais tellement de paraître si rude ! L'après-midi s'écoula trop paisiblement à  mon goût, personne ne vint me voir, et j'eus du mal à  m'intéresser au démontage d'un embiellage récalcitrant...

Quand vint le soir, un autre compagnon de Dillon vint me chercher pour me montrer un endroit où dormir. Il était plus âgé que Dillon et les autres l'appelaient Twist, je compris rapidement que ce sobriquet lui venait sans doute de la manie qu'il avait de tortiller son bonnet ou les coins de sa veste comme s'il voulait les essorer !.. Je vis là  les signes d'une grande angoisse, mais je choisi de ne pas le ménager non plus.

- Dis moi Twist, quand Dillon me dit qu'il ne souhaite d'autre avenir pour vous tous que le foyer des chaudières, es-tu aussi de son avis ?..
- C'est que... Non, pas vraiment, mais je connais pas d'autre endroit où vivre... Ici on y est d'puis, l'début, on l'a vu contruire... S'il est détruit...
- Quand j'ai quitté la Fée Mölinn au service de laquelle j'ai passé une année je me suis dit moi aussi : Où vais-je vivre maintenant que je quitte le plus doux des endroits que j'ai connu ?!.. Et depuis je dors à  la belle étoile quand le temps est clément, chez de nouveaux amis chaque fois que l'on m'ouvre sa porte et son cœur, ainsi ai-je trouvé bon accueil chez vous...
Pourquoi ne sauriez-vous faire de même ?.. Pourquoi ne vous déplaceriez-vous pas sans cesse, de ville en ville, de gare en gare, de dépôt en dépôt ?.. Voilà  une vie rêvée...
Ainsi je vais, ainsi je suis, toujours courant par les chemins cherchant de nouveaux visages comme l'eau dévale dans les torrents pour caresser les pierres... Et ma maison se trouve partout où je peux ouvrir mon cœur...

Parles aux autres comme je viens de parler, rapportes mes paroles, puis tu reviendras me voir... Je ne pourrais dormir tant que je suis étranger dans votre maison...

Twist me souhaita néanmoins bonne nuit, et s'en fut visiblement tourmenté...

Je soupçonnais Dillon de m'avoir envoyé Ciara puis Twist, il n'osait lui-même revenir me voir de peur que je m'emporte et ne parte... D'une certaine façon, la façon des gnomes de négoce, j'avais été extrêmement grossier avec ces lutins, cela me déplaisait de paraître si orgueilleux et brutal, mais que pouvais-je faire d'autre sinon de fuir lâchement ?..

Il n'y eu pas de fête cette nuit là ... La bielle récalcitrante finit par céder avant minuit, après quoi les hommes s'en furent, le lendemain était leur dimanche, un jour ordinaire pour un lutin...

Au petit matin Dillon vint me voir.

- Bonjour Goulven, t'as bien dormi ?..
- Je ne dors pas si je suis étranger à  la maison où je me trouve ! répondis-je sèchement.
- J' comprends... Tu dois nous trouver bien compliqués de n' pouvoir décider nous-même c' qui s'rait bon pour nous ?.. T' as raison m'sieur... Alors comm' ça on s'est dit "on peut pas fair' ça, lui d'mander d' nous pousser dans la chaudière..."

Il s'interrompit pour chercher ses mots... Une onde de chaleur m'envahit, comme lorsqu'on ouvre la porte du foyer pour y enfourner le charbon.

- Oui... J' t'en d'mande pardon, et au nom des aut' aussi...
T'as dit à  Ciara qu' t'a quitté ta maison, et qu' t'a maison désormais était là  où était ton amour... C'est beau... Ça a fait pleuré tout' nos lutines...
T'as dis à  Twist, qu'a toujours des peurs, que t'as r'gretté ta belle maison chez une Fée, mais qu' ta maison ben ell' pouvait êt' chez nous si on t'ouvrait not' cœur ! Puis chez d'aut' encore, partout où tu peux ouvrir ton cœur... Ça... Ça nous a fait tous pleurer...
On veut plus pleurer...
J' te dois un voyage en tête de train...
J' te d'mand'rai plus d' le payer... Pas comme tu l' craignais...
On va tous partir, d'abord Athlone, puis Dublin, pourquoi pas Sligo ?.. T'as dis à  Twist de dépôt en dépôt...
T'aurais pas pu dir' ça si tu nous avais pas compris, si t' étais pas des not' Sûr !..

Je devinais des larmes qui lessivaient ses joues et ruisselait dans sa barbe sans vraiment en enlever la suie... Moi-même, soulagé que tout soit fini, je sentis le doux picotement des larmes de joie... Je l'embrassai fraternellement :

- Quand embarque-t-on ?..
- Demain matin après la fête !

Dès qu'il eut dit ça, il siffla énergiquement pour prévenir les autres, je vis beaucoup de sourires ce jour là, beaucoup de larmes séchées, beaucoup d'yeux rougis, et ce n'était pas par la fumée !

Quand la fête battit son plein, j'encourageai Ciara à  aller se blottir tout contre Twist qui torturait son malheureux bonnet en la regardant en coin... Elle sourit et me fit une grosse marque noire de ses lèvres sur la joue, au point que je me demandais plusieurs jours après si elle se déciderait à  s'effacer !..

Je n'aurais pas voulu me présenter ainsi devant ma belle lutine rousse aux yeux verts !..

Pendant le voyage je lui écrivis, je lui décrivis la machine dans ses moindres mouvements, ses sautes d'humeur soudaines, quand elle semblait renâcler sous la charge comme un cheval fourbu, puis qu'elle s'élançait majestueusement après s'être enveloppée d'un immense panache de vapeur humide et tiède, dans les clameurs, le tourbillon des escarbilles...
Je lui parlais bien évidemment des lutins, de leur détresse, de leur projet funeste, du renoncement, de leur nouvelle vie qui commençait... Je ne lui cachais pas comme il m'avait été pénible d'avoir dû les secouer sans ménagement comme je l'avais fait. Je lui reprochais de m'avoir envoyé là-bas ... Comment avait-elle pu me croire capable de surmonter cette épreuve !..

Je ne reçus pas sa réponse avant d'avoir quitté Athlone pour revenir seul à  Galway, Dillon m'avait montré comment embarquer discrètement à  une place privilégié de la puissante machine sur le bissel avant...

Mon cher Goulven,
je suis très déçue que tu me croies capable
de t'avoir volontairement lancé dans une telle aventure...
Je m'étais dit qu'un voyage en train te serait agréable,
rien de plus. Je te le jure !
Mais reconnais qu'une fois de plus tu t'es surpassé ,
et tu ne regrettes tout de même pas de les avoir sauvés ?!..

C'est mon père qui m'a parlé de cette communauté de Galway...
Je commence à  le soupçonner de semer ta route d'embûches...
En profitant de ma naïveté qui plus est !..
Il aura beau faire, je ne vois pas ce qui pourrait t'empêcher d'arriver à  bon port !
Et je crois que cette fois, il commence à  comprendre combien il te mésestimait...

Quand tu aborderas mon cœur
Te coucherai à mes côtés
Te chérirai tendrement
Mène ta barque robuste rameur
Quand tu voleras mon baiser
Te garderai pour amant !
Comme elle savait me réconforter !.. Petite lutine malicieuse qui m'avait encore fait un extraordinaire présent ! Mais comment pourrai-je oublier tout ce que m'avait apporté cette nouvelle aventure ?..
Un voyage en train ... Rien de plus ?..


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