Les Burrens.

Pour poursuivre ma route, j'avais décidé de remonter le cours du Shannon, ce qui me permit de sympathiser avec d'autres elfes. Je les surpris par mon coup d'œil, et la facilité avec laquelle je les devinais désormais dans les oseraies. Mais quand je leur disais mon nom, ils comprenaient tout de suite :

- Les alouettes parlent souvent de toi !..

J'avais donc contourné le comté de Clare par l'est puis suivi la course du soleil pour atteindre mon but :
A perte de vue, un vastes champ de roches labourées par les vent pour les uns, par le ventre d'un glacier pour d'autres, laissant si peu d'espace à la végétation... Voilà bien comme j'imaginais les paysages lunaires ou joviens !
Sans doute ces lieux sont-ils propices aux esprits de la nuit, et aux enchantements. Me dis-je en frissonnant...
Dans mon rêve, j'avais rencontré ici un laboureur, mais il m'apparut évident que nul ne cultivait ces terres, impossibles...
Mais si un seul vit ici, ce sera celui que je dois rencontrer. Dans quel but ? Pour connaître quelques nouveaux secrets ?..
Ah ! Ma douce lutine, me mettras-tu longtemps encore à l'épreuve ?.. Ne t'ai-je pas encore donné tous les gages ?.. Es-tu si exigeante qu'il te faille en plus d'un lutin, un magicien un philosophe ou un sage ?! J'avais bien essayé de la questionner après lui avoir raconté mon aventure et, si elle s'était montrée satisfaite de mon attitude face aux renards, elle avait éludé mes questions sur le mystérieux laboureur :

N'aimes-tu pas les énigmes ?..

Voilà ce qu'elle m'avait écrit !

A l'échelle humaine il ne doit pas être difficile de se promener ici, d'enjamber les sillons réguliers, mais rapporté à notre taille, c'est autre chose !.. Plusieurs fois je fus tenté de devenir écureuil pour sauter de roches en roches avec aisance, mais cela aurait été futile et peu raisonnable. Je me doutais qu'il me faudrait attendre la nuit pour en savoir plus : dans une telle contrée, seuls les corneilles et les freux règne le jour... Et les enchantements la nuit...

Comme souvent avant le soir, je choisis avec soins un endroit d'où j'espérais voir le soleil plonger dans l'océan, qui se réduisait d'ici à une lame d'airain brillant à l'horizon. Satisfait de l'endroit, j'y passais plusieurs nuits, et le jour, je visitais les environs. Je m'aperçus que la moindre anfractuosité était colonisée par fougères, bruyères et nombreuses autres plantes, que le petit peuple des souris vivait ici en paix : difficile pour un renard de trouver une cachette, mais attention aux oiseaux !

Ce fut quand je m'installais dans un confort routinier que la rencontre intervint. J'étais ,comme à l'accoutumée, en train d'admirer le couchant, le soleil discret ce jour là allait récompenser ma patience en se glissant quelques minutes entre le front nuageux et l'horizon, j'aimais cet instant : quand il rejoindrait son reflet cuivré sur l'océan, et quand ce torrent de lumière brûlante se déverserait vers moi ! Et cette fois, en plus de l'embrasement, une curieuse ombre chinoise se profila sur les Burrens : Le laboureur, et son attelage !.. A bonne distance, se détachant parfaitement à gauche du soleil, l'effet de lumière était tel qu'il paraissait flotter à quelques mètres du sol !.. Je me mis sur pieds d'un bond et, sautant de roche en roche, me mis à courir vers lui.

Quand je fus tout près, je ne pus le regarder directement : Il avait progressé et se trouvait dans l'axe du soleil, ce n'était pas un hasard, je n'en doutais pas !.. J'avançais donc à l'aveuglette à sa rencontre, et quand je pensai être suffisamment proche, défiant l'habitude des lutins de ne jamais se révéler aux humains, je l'appelai :

- Holà compagnon !.. Que comptes-tu semer en pareil endroit ?.. La question me paraissait naturelle pour faire connaissance.

Il tira sur les rênes, arrêtant son puissant cheval, et alla lui flatter l'encolure et lui glisser, je l'imagine, quelques mots à l'oreille avant de se tourner vers moi. Étant à contre jour, je n'avais pas encore deviné son visage ni sa physionomie, aussi je tressaillis lorsque je vis son profil en ce court instant !.. Je retins un cri de surprise :

Il avait deux visages !.. je vis parfaitement ses deux profils opposés, l'un las et usé, portant une longue barbe fournie, c'était ce visage tourné vers l'arrière qui m'avait depuis longtemps vu arriver je suppose ; l'autre beaucoup plus jeune, glabre, incisif et volontaire. Tourné vers l'avant ! Pensai-je aussitôt.
Il ne releva pas ma surprise, mais plutôt le manque de courtoisie avec lequel je ne pouvais m'empêcher d'essayer de regarder son autre figure...

- Pourquoi cherches-tu à voir le passé ?.. demanda-t-il sans aucun préambule.
- Le passé ?.. Excusez-moi, je... Non, pas le passé, je suis venu ici pour vous voir !
- Alors regarde moi, ne regarde pas derrière moi, tu n'y verrais que mon passé...
- Je l'ai vu arriver de loin sais-tu ?.. dit une autre voix.
- Vois-tu, reprit sans se préoccuper de cette intervention la jeune figure qui me faisait face, il est impossible de voir devant soi si l'on ne prend soin d'apprendre de son passé !.. Mais d'où viens-tu pour être si peu farouche ? D'ordinaire les créatures de ton espèce ne sont pas si téméraires...
- Je viens de bien loin... De petite Bretagne par delà les mers, et je vais en Donegal retrouver la lutine qui me guide. répondis-je en essayant d'oublier l'autre facette de l'étrange personnage.
- Si elle te guide, c'est donc elle qui t'a mené à ma rencontre ?.. Penses-tu savoir pourquoi ?
- Je.. Je ne sais pas... Peut-être parce que...

J'hésitais, pouvais-je lui révéler mes multiples personnalités ?

- Il a fait de grandes choses, je l'ai vu ! intervint encore l'autre voix. Cela fit grimacer celui que je voyais.
- Nous le savons, merci de nous le rappeler. répondit le plus courtoisement possible, le visage jeune à l'ancien.
- Vois jeune lutin, comme le passé sans cesse vient tourmenter le présent, en nous rappelant de bons ou mauvais souvenir... Hé oui... Même les bons souvenir peuvent être désagréable en cela qu'ils ne nous appartiennent plus, et qu'ils sont à jamais révolus, cependant on doit rester respectueux du passé, c'est par sa compréhension que nous pouvons avancer vers l'avenir...

Il s'interrompit, je me gardais d'intervenir.

- Ainsi chacun cache plusieurs visages en lui, deux le plus souvent, l'un tourné vers le passé, l'autre qui, subissant le présent, regarde vers l'avenir et oublie trop souvent d'interroger celui à qui il tourne le dos... Ainsi suis-je, ainsi sont toutes les créatures pensantes... As-tu conscience de ce dédoublement en toi ?.. Sais-tu en tirer parti ?

Je réfléchis un instant à ce qu'il venait de me révéler, il me faisait penser à quelque dieu antique... Pour ma part, si je pouvais convenir avoir deux visages, j'avais en outre d'autres figures en moi, que je ne pouvais pas toujours maîtriser, le chat coléreux, le mouton paisible, l'écureuil farouche, de celles-là pouvais-je aussi tirer quelque enseignement ?..

- Nous avons dans nos coutumes grand respect des anciens, souvent ils nous aident à préparer l'avenir, mais rarement je pense à interroger mon propre passé avant d'aller de l'avant... Du moins aussi précisément que vous le proposez... Mais j'ai... J'ai aussi d'autres faces que ces deux-là... J'ai en moi d'autres...
- Il nous cache sept secrets ! claironna l'autre.
- Tais-toi donc ! Laisse-le chercher ses mots. répliqua sèchement mon vis-à-vis. D'autres personnalités ?.. me demanda-t-il doucement.
- Oui... Je suis l'hôte de sept... Sept animaux fort différents... Je cachais mal ma confusion.
- En souffres-tu ?..
- Non !.. Pas vraiment... Sauf quand je pense à Elle, à celle que j'aime plus que tout, quand je pense à notre avenir justement...
- Nous savons quelles sont ces autres vies en lui ! Intervint sa deuxième voix.
- Oui... Et tu sais surtout le bon bon usage qu'il a su en faire jusqu'ici, répondit patiemment l'homme du présent. Petit lutin, c'est cela que tu dois garder de ton passé, et ne jamais oublier : toutes les louables actions que te permettent tes autres modes de pensée...

Je restais cois ne sachant s'il avait fini de parler.

-Ne l'oublies jamais, et tu n'auras pas le malheur de devoir toujours converser avec ton passé comme c'est mon cas. conclut-il.
- Est-ce ... une punition ?.. Est-ce pour ça que vous labourez une terre sans avenir, sans promesse de moissons ?..
- Exactement petit bonhomme perspicace !.. D'avoir négligé de me retourner parfois au lieu de toujours avancer comme un taureau furieux, méprisant mes erreurs, me moquant des avertissements que me lançait mon passé, voilà désormais qu'il m'accompagne toujours, m'interdisant d'espérer un avenir...
- Mais... Ne pourrais-je vous aider ?.. Vous libérer de ce sortilège ?.. Est-ce œuvre humaine ?..
- Je l'avais dit : il n'est pas ordinaire ce lutin ! dit le passé de l'homme.
- Et je t'ai bien écouté pour une fois. répondit son présent. Sinon l'aurai-je attendu ?

Les deux se mirent à converser à voix basse, je me gardais d'essayer de saisir leurs paroles, et à la fin de cet étrange conciliabule, l'homme présent me dit :

- Grand merci généreux lutin, mais voici trop longtemps, me dit mon passé, que je suis prisonnier des Burrens pour devoir m'en échapper aujourd'hui : tous ceux qu'il a connu sont mort depuis des lustres, jusqu'à son nom est oublié maintenant. Ainsi n'ai-je plus de véritable raison d'être : Absent de la mémoire des hommes...
- Mais si je devais... Moi le petit lutin de basse Bretagne, emporter votre histoire et m'en souvenir, et la transmettre à mes enfants et aux enfants de mes enfants ?.. Cela ne suffirait-il pas à vous faire intégrer définitivement un passé serein ?.. Je peux me souvenir ! ajoutai-je avec conviction. Je peux graver son nom, Ce nom que vous avez oublié, dans la pierre des Burrens, il lui suffirait de me le dire... il vous suffira alors de le lire pour qu'il vous soit présent...

Je lui trouvais soudainement une expression de surprise : Son passé ne l'avait pas préparé à ça ! Et ce fut ce passé précisément qui voulut me répondre.

Lentement le laboureur se retourna, son passé me fit face et me dit solennel :

- Par ces paroles étranges tu viens de casser le lien implacable qui le retenait prisonnier d'un présent sans devenir... Maintenant tes mots sont aussi sûrement gravés en moi, sa mémoire, que dans la pierre des Burrens, par ce miracle tu appartiens déjà à son passé, tout comme moi, ce qui me permet enfin de te parler directement...

Alors qu'il parlait, le mystérieux laboureur avait rejoint son cheval et commençait à le dételer de la charrue, symbole, sans doute, de sa pénitence...

- Quel était ton nom !? lançai-je au passé de l'homme qui s'éloignait de moi.
- Tomas O'Turlough, celui dont la nature est double, celui qui aide le voyageur... Mais ce n'est plus qu'un lointain souvenir...

Libérés de leur terrible travail les compagnons de toujours, l'homme et le cheval, s'éloignèrent sans me porter un regard, je sentis à leurs démarches qu'à chaque pas ils vieillissaient à une vitesse incroyable !.. C'est seulement au moment de disparaître qu'il se tourna pour contempler le dernier rayon du soleil, je vis alors qu'il n'avait plus qu'un seul profil...

Tomas O'Turlough,
Celui dont la nature est double
aide toujours le voyageur...

Voilà ce que je m'appliquais à graver en trois endroits soigneusement choisis dans la pierre des Burrens. Un souvenir que nul ne pourrait négliger à l'avenir.

Quelques jours plus tard, je fus curieux de revoir l'étrange charrue, mais je ne trouvais à cet endroit qu'un petit dolmen !.. Beaucoup plus tard, arrivant aux confins du Donegal, sur une île ressemblant au corps fuselé d'un immense papillon qui se serait noyé dans un lac, je vis une statue qui lui ressemblait étrangement quoique fort ancienne !..

Ma lutine m'avait-elle fait faire un voyage dans un passé lointain ?


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