Les Elfes du Shannon.

Nous venions d'échanger des vœux de bonheur, de longue vie, Maureen était déjà invitée à mes noces. M'accompagnant quelques temps en direction de Killarney, elle me donna les dernières nouvelles en provenance des îles d'Aran.
Sans doute Mag avait-elle succombé à l'écrasement formidable des roches : La citadelle avait retrouvé son aspect d'origine : plus de sombres corridors, plus de prisons glacées, l'antique construction avait effacé les derniers sortilèges de la sorcière...

A killarney, je fis quelques emplettes auprès des gnomes industrieux du Manoir. Puis quittant la ville sous ma forme canine, j'eus l'immense joie de retrouver Sam le chien de Bantry Bay, et Silver le cheval gris tirant la roulotte de Finbar. Ils devaient remonter vers le nord jusqu'à Limerick. Ce fut un voyage sans histoire, Finbar, le maître de Sam, accueillit le nouveau chien que j'étais avec la générosité que je lui connaissais, Je donnai à Sam des nouvelles de ce petit lutin perdu qu'il avait trouvé sur le quai de Bantry voici un an, sans dévoiler mon identité.

Puis je quittais mes amis à la sortie de Limerick. Je devais, d'après Maureen, remonter le fleuve si je voulais rencontrer les elfes conformément à mon rêve. C'est là, m'avait-elle assuré, sur ces berges vagues et changeantes, qu'un des plus étonnants petits peuples d'Irlande vit paisiblement. Fort différents des lutins par les mœurs, mais peu par la taille, les elfes ressemblent, paraît-il, beaucoup aux sylphides, eux aussi sont fins et gracieux bien que dépourvus d'ailes...
"Vivant près de l'eau, ils sont tout vert, pas seulement les vêtements mais aussi la peau ! Insouciants et joyeux, ils passent inaperçu aux yeux des hommes et des autres créatures..." M'avait enfin précisé Maureen.

Aurai-je une chance des les voir ? Qu'attend de moi la lutine du Donegal en m'envoyant à leur rencontre ?

Le paysage était beau et apaisant. En amont de Limerick, le Shannon, paresseusement s'étire et serpente à l'envie... Pendant des heures, je remontai le cours des eaux lentes et nonchalantes, toujours chien, l'oreille et la truffe en éveil, je commençais à désespérer de trouver le trop discret peuple des elfes... Peut-être le chien les effrayait-il ?... Je repris ma forme lutine, le soir allait tomber sans que je n'ai vu le moindre elfe, ou gnome, sans que j'ai trouvé un gîte...
J'avisai alors un vieux saule se mirant dans l'eau depuis au moins cent ans. Les humains lui coupant régulièrement les branches pour en faire des paniers, il avait une grosse tête et une tignasse ébouriffée. L'endroit idéal pour y passer la nuit, pensai-je. J'y trouvai en effet un trou dont tout écureuil aurait voulu en faire son nid... Alors, pourquoi pas moi ?..

Je restais une semaine entière, caché là sous ma fourrure rousse, une semaine d'insouciance et de jeux... Le vieil arbre semblait apprécier d'avoir un locataire, je le sentais parcouru de frissons chaque fois que je remontais sur son tronc... Et la nuit, nous partagions nos rêves... J'attendais la pleine lune, avec le pressentiment que c'était ici précisément que je devais me trouver... Lui n'attendait rien, trop usé ?.. Trop vieux ?.. Il ne parlait pas, mais je sentais sa tristesse profonde et résignée, la part qu'il apportait à mes rêves d'écureuil était pleine de sagesse mélancolique, alors que de mon côté ce n'était que joies simples et fugaces.

Nous-nous étions habitués l'un à l'autre, curieusement sa sérénité intemporelle, sa douceur, sa plénitude me rassuraient... J'étais en sécurité tant que je resterai son hôte, cette certitude n'était pas si absurde, et j'avais souvent observé la grande complicité unissant certains arbres à des animaux, chien, chevaux ou vaches... Un soir, après avoir couru tout le jour la campagne alentour à la recherche des elfes, désespérant un peu de n'en avoir toujours pas rencontré, je ne pris pas la peine de me changer en écureuil, la cachette étant assez grande pour m'y accueillir confortablement. Fourbu, je m'endormis rapidement...

Sans doute dormais-je depuis quelques heures quand je fis un rêve étrange... J'étais à bord de Goyen, le lougre de Pont-Croix, qui m'avait emmené en Irlande voici un an, j'étais dans ma cachette, près de la mèche du safran, sous la couchette du patron, et je dormais , bercé par les amples mouvements du navire... il est toujours troublant de rêver que l'on dort !.. Encore plus quand comme moi à l'instant, je rêvais que je dormais rêvant de recevoir la visite de ma lutine en songe, et avec elle me regardant dormir !..
Mais ce premier rêve brutalement s'interrompit : maintenant dans mon rêve, j'étais bien éveillé, ma lutine m'avait quitté, et le grand bateau murmurait, je ne compris pas tout de suite que c'était le lougre, un court instant je crus que le patron du bateau, dans sa couchette juste au dessus de moi parlait en rêvant... Mais non, c'était bien les puissantes murailles du bateau, les lourdes membrures qui geignaient, suppliaient, lançaient des imprécations désespérées... A mon tour je m'éveillai en sursaut, étais-je bien éveillé cette fois ?.. Je jetai un œil au ciel, la pleine lune baignait la campagne de sa lumière argentée.
Pourtant j'entendais toujours les plaintes du bois, j'entendais toujours les lamentations autour de moi, et les mêmes balancements continuaient de me bercer !..
L'arbre !.. Le saule !.. c'est le saule qui marche dans l'eau !.. Exactement comme je le vis dans mon rêve à la lecture du parfum chez Maureen !..

-Hé ! vieux camarade !.. Où cours-tu ainsi ?... pensai-je.
-Ah ? tu ne dors plus ?

Il me répondit en pensée, tout comme le chêne de la forêt des sylphides !

-Ton agitation m'a réveillé, tu me sembles bien souffrir...
-Quel drôle de gnome tu fais.. N'importe quel autre aurait pris ses jambes à son cou ou serait mort de peur... Mais qu'as-tu fait de l'écureuil qui distrayait si gaiement mes vieux jours ?...
-L'écureuil ?.. Ah oui... C'est lui qui m'a donné sa cachette... Je ne l'ai pas chassé !.. Il devait poursuivre sa route... Et moi je suis venu ici exprès, je souhaites voir les elfes, et les aulnes qui dansent au clair de lune...
-Rien ne t'étonne alors ?.. Pas même de voir un vieux saule calmer ses rhumatismes dans l'eau ?..
-Des rhumatismes ?.. Alors je ne peux rien pour toi... Il me semblait pourtant t'avoir entendu te plaindre d'autre chose, une blessure ?..
-Tu est bien gentil toi de te préoccuper du vieux saule que je suis, hélas tu ne peux rien faire ! Pourtant tu as vu juste, ces stupides humains m'ont autrefois planté une méchante aiguille dans le corps, je fus même ceinturé de fils de fer mordant mon écorce !.. Hélas j'ai tellement grossi depuis que ces maux sont en moi, ils rouillent, enflent dans mon tronc, me torturent sans cesse !
-Je pourrais peut-être ...

L'idée d'utiliser ma magie pour un arbre me parut si incongrue que je m'interrompis.

-Laisse-moi rire petit gnome, je vous connais trop bien !.. Tiens !.. Comment se fait-il que tu ne te sois pas encore moqué de mon infortune ?... Vous êtes d'ordinaire si prompts à vous moquer de tout !

Je sentis une grande amertume dans ses paroles...

-Des gnomes se moquent de toi ?! Alors permet-moi de racheter leur méchanceté...

J'avais mon idée, si je réduisais le fer rouillé en poudre, le vieil arbre ne souffrirait plus...

-Mais que pourrais-tu bien faire ?...

Il s'était arrêté de marcher dans l'eau le long de la rive, j'ignorais s'il pouvait me voir... Comment voyaient les arbres?.. comment avait-il senti ma présence ?.. J'avais déjà conversé avec un arbre, j'étais alors un écureuil, il m'avait enseigné comment planter des arbres magiques... il m'avait paru naturel alors qu'il me devine. Sans doute ce vieux saule malade pourrait m'enseigner quelques secrets lui aussi ?... Et il m'était si facile d'essayer de le soulager...
Je sortis donc ma baguette magique, m'assis au faîte de mon hôte, et, pensant intensément à ce fil de fer qui le tourmentait, j'exprimai la volonté de le voir totalement rouillé, réduit en poussière...

-Et hop!

Il tressaillit comme un prunier que l'on secoue. Ma baguette avait projeté en tous sens des gerbes bleutées qui moururent en chantant dans l'eau...

-Alors ?... ressens-tu quelque chose ?

J'étais un peu anxieux, mon tour devait avoir réussi, mais cela suffirait-il ?..
Il fit quelques pas, fléchit de gauche et de droite, silencieux, puis remonta sur la berge.

-Qu'as-tu fait ?.. Tu n'es pas un gnome. Tu es un magicien déguisé ?.. Je ne sens plus la morsure du fer ! Plus rien du tout...
-J'ai fait en sorte qu'il finisse de rouiller, pour n'être plus qu'une poudre fine... Pourrais-tu me mener aux aulnes dansant... Et aux elfes vivant ici ?
-Tout ce que tu désires mon petit seigneur, je suis ton serviteur !..
-Même si je t'avoue que je ne suis vraiment qu'un lutin ?...
-Oui... Je te prie d'excuser les vilaines paroles que j'ai dites tout à l'heure à propos de tes semblables.
-Je sais que tu n'as pas complètement tort vénérable saule, dis-moi cependant... Puis-je te poser quelques questions ?
-Bien sûr, si je peux t'apprendre quelque chose...
-Dis-moi... Comment me vois-tu ? Comment voient les arbres ?... Car tu me vois, sinon comment saurais-tu que je suis un lutin ?
-A vrai dire j'ignore ce que voir veut dire, j'ignore ce monde que vous appelez formes, couleurs, mais je connais tes pensées, j'ai partagé tes rêves, j'ai senti ton corps près du mien, ta chaleur...
-Et pour entendre ma voix ?
-C'est la même chose, tes paroles sont incompréhensibles, mais ta pensée m'est limpide.. Tu es d'ailleurs beaucoup plus fort à ce jeu que tes semblables!.. Et je sens les vibrations de ta voix sur toutes les parties de mon corps, comme j'entends cette musique que tu ne peux entendre encore... Elle me vient par les eaux de la rivière... Allons voir les aulnes...

Je restais silencieux, l'oreille tendue... Je n'entendais rien, malgré l'ouie si fine de mon amie la souris... Docilement le vieux saule remontait le cours du fleuve, sans se presser, la lune se mirait dans l'eau, quelques nuages s'en écartaient pour ne pas assombrir la campagne, quelque chose de magique se passait, le monde entier semblait arrêté en cet instant où seul le vieil arbre avançait paisible... Et enfin, au détour d'un méandre, je les vis...

Les trois aulnes dansant sous la lune, au milieu d'une prairie déserte...

-Entends-tu la musique ?
-Non, sans doute seuls les arbre peuvent l'entendre ?...
-Couche-toi sur le sol, plaque-toi bien sur la terre, n'essaie pas d'entendre, écoute avec ton corps... Tu entendras beaucoup de chose que nul ne peut entendre hormis les arbres et les serpents, si tu sais écouter avec ton corps... Souviens-t-en !

Je fis ce qu'il me conseillait, me couchant sur le ventre à même la terre, je cessai de tendre l'oreille, tout entier à l'écoute de mon corps... Je ressentis tout d'abord les vibrations provoquées par les bonds des arbres... Puis venant de l'infini, me parvinrent d'autres vibrations, qui peu à peu se convertirent en une musique primitive, faite de rythmes complexes imbriqués mais concordants... Je n'y distinguai aucune mélodie mais c'était captivant au point que je n'entendis pas mon guide repartir retrouver ses racines... Là-bas en aval...
Combien de temps restais-je là ?... Fasciné par la danse des aulnes... Impossible de le dire.

Finalement, comme la lune déclinait, je me mis sur le dos pour me gorger d'étoiles. J'eus même le désir de me faire hibou pour en voir plus encore ! Mais cela était futile et dangereux, et c'est comme je me raisonnais sagement que je les vis enfin! Je les vis parce que j'avais la tête à l'envers, et qu'alors ils semblaient suspendus tête en bas au milieu des herbes folles.
Oh! Pas tout un peuple, ils n'étaient que trois, à peu près de mon âge, avec ce regard curieux et amical propre aux enfants des petits peuples.
Je me redressai d'un bond, mais le temps de me retourner ils avaient de nouveau disparu !

- Où êtes-vous ?.. Je vous ai vus !.. Sortez de votre cachette.. S'il vous plaît... demandai-je en anglais.

Ils avaient disparu sans un bruit, je n'avais même pas vu un mouvement, comment était-ce possible ?.. Ou bien... Ou bien peut-être étaient-ils toujours là devant moi sans que je puisse les voir ?.. Je penchai la tête sur mon épaule, le paysage docilement s'inclina à l'inverse, et je compris enfin qu'ils n'avaient pas bougé et me regardaient toujours avec le même sourire intrigué...
Jamais de ma vie je n'avais vu camouflage si parfait! Bien sûr maintenant je les voyais et ne voulais plus les perdre. Ils le savaient car l'un donna un coupe de coude à son voisin, mais il fit cela en un geste si naturellement lié aux mouvements de la végétation alentour que ce mouvement se fondit lui même dans le frémissement de la nature !

- Hello ! dis-je encore en anglais.

Aucune réaction sinon un battement de paupières que j'interprétai comme de l'incompréhension.

- Bonjour, repris-je dans la langue universelle des lutins et des gnomes. Mon nom est Goulven, je viens vous offrir mes services...
- Ah ! Nous-nous demandions si tu savais parler hé hé ! me répondit l'elfe le plus proche de moi.
- Quel sorte de gnome es-tu ?.. D'où viens-tu ? Nous n'avons pas beaucoup de visite ici. ajouta sa voisine avec une sorte de nostalgie dans l'expression.
- Moi je sais, dit le troisième elfe, qui était aussi une fille, sans me laisser le temps de répondre, C'est ce lutin de jardin hé hé ! À moitié magicien paraît-il !
- Celui qui a fait revenir le Roi des rats Kina ? demanda la deuxième.
- Oui Kila, C'est lui qui parle aux souris, Hein c'est vrai que tu parles aux souris ? reprit Kina.
- Mais laissez le parler à la fin ! interrompit mon premier interlocuteur.
- Oui tu as raison Deaglan...
- Oui laissons-le parler, conclu Kila. ...Alors comme ça tu parle aux souris ?
- Mais oui Kyla, je viens de te le dire, repéta Kina montrant son agacement.

J'étais complètement interdit devant ce flot de paroles désordonnées et de questions enfantines. Chaque fois que j'ouvrais la bouche pour répondre, l'une ou l'autre renchérissait, et je restais béer avec un air idiot.
Enfin, le premier elfe, celui qui, je trouvais, me ressemblait le plus obtint enfin le silence de ses jeunes amies.

- Je m'appelle Deaglan, voici mes soeurs : Kyla et Kyna, elles sont jumelles et se disputent tout le temps et...
- C'est même pas vrai ! se récrièrent les deux elfettes.

Et il fallut encore quelques minutes pour qu'à mon tour je puisse me présenter.

- Très heureux de faire votre connaissance, votre rivière est merveilleuse, et vous êtes très gentils !.. C'est exact, je parle au souris, mais cela ne fait pas de moi un magicien, n'exagérez pas, d'ailleurs je ne comprend même pas les alouettes !..
- Ah non ?.. Et ce tour que tu as fait au vieux saule cette nuit ?... s'écria Kyla.
- Nous avons crû qu'il allait s'embraser ! ajouta Kyna.

Embarrassé, je gardai quelques secondes le silence, curieusement aucune n'en profita pour parler, je les trouvais bien sérieuses tout à coup...

- Et vous dites-moi ?.. N'êtes-vous pas aussi un peu magiques et mystérieuses, qu'il faut avoir la tête à l'envers pour deviner votre présence ?

Tous trois rirent aux éclats et Deaglan m'expliqua :

- Pas de magie à cela, nous sommes ainsi fait qu'aucune créature, exception faite des grenouilles, ne peut nous voir !.. C'est bien commode quand il s'agit d'humains de chiens ou de brochets, quoique les chiens parfois arrivent à sentir notre odeur. De plus nous savons naturellement calquer nos mouvements sur ceux des plantes, sur les vibrations de l'air en été, sur les déplacements des ombres des feuillages ou des nuages.
- Et pourquoi n'arrivez-vous pas à tromper les grenouilles ?
- Elles ont une façon spéciale de regarder, elles sont capable d'ignorer tout ce qui reste immobile autour d'elles et ne voient plus alors que ce qui reste en mouvement !.. Mais j'oubliais aussi les serpents : Ils détectent notre chaleur, c'est le plus grand danger pour nous ! repondit Deaglan sur un ton de maître d'école qui fit glousser ses soeurs d'un plaisir moqueur...

Il oublie les renards... pensai-je en moi-même

- A toi, explique-nous ton tour de magie ! reprirent Kyla et Kyna en choeur.
- Ce n'était rien, ce vieux saule souffrait cruellement de fils de fer enfoncés sous son écorce, devais-je le laisser ainsi ?.. J'ai simplement transformé cette rouille en poussière pour le soulager...
- Avec une baguette magique ?..
- En effet, j'ai quelques petits tours en réserve, mais seulement pour ceux qui ont vraiment besoin de mon aide...

Tous trois ne dirent rien, semblant réfléchir intensément à ce que je venais de dire.

- J'ai une amie en Donegal, que j'aime et qui m'aime, c'est elle qui m'a invité à venir à votre rencontre... Sans doute pense-t-elle que je pourrais vous être utile ?..

Encore une fois ils gardèrent un silence troublant, contrastant terriblement avec leur babillage habituel.

- Suis-nous ! dit brusquement Deaglan, et ils disparurent littéralement dans le paysage...
- Hé ! Attendez ! je ne vous vois même plus !..
- Oh !.. Excuse-nous, nous n'avons pas l'habitude... Prends ma main ! dit Kyla en revenant vers moi.
- Prends la mienne aussi ! ordonna Kyna qui ne voulait pas que sa soeur me serve seule de guide.

Cela fit tordre de rire Deaglan :

- Comme ça tu ne devrais pas te perdre... Mais ton amie risque d'être jalouse hé hé !. Allons en route le jour se lève. conclut-il en reprenant son sérieux.

Nous courûmes si vite tous les quatre que je ne cherchai pas à mémoriser notre parcours, je commençais à me demander cependant pourquoi ces trois enfants s'étaient éloignés autant de leur logis, et où pouvaient bien se trouver leurs parents et tout le peuple des elfes.

C'est au moment où le soleil embrasait la rivière que notre petite troupe plongea dans ce que j'aurais pris pour un terrier de blaireau : L'entrée était suffisamment vaste pour que nous puissions marcher debout sans que les petites elfes n'aient à me lâcher la main. Je les sentais excitées et fières de me mener ainsi, et même si j'aurais pu me passer de leur aide maintenant, je pris soins de ne pas les priver de ce bonheur simple.

- Où sommes-nous ? demandai-je à Kyla en chuchotant.

Elle ne répondit rien, mettant simplement son index sur mes lèvres, et le silence de sa soeur suffit à me convaincre qu'il fallait rester silencieux... Toutes deux serrèrent plus fort mes mains.

Rapidement je revins sur ma première opinion : Oui, décidément il était heureux qu'elles me mènent ainsi. Comment faisaient-ils pour marcher dans le noir aussi silencieusement, alors que je ne cessais de me prendre les pieds dans des racines ou des pierres.
Jamais je n'avais vu de terrier si tortueux, si prodigieusement compliqué de passages et de détours. Maintenant c'était moi qui les serrais plus fort pour me rassurer !
Nous nous enfoncions toujours plus loin sous la terre, je soupçonnais que nous nous éloignions des rives du Shannon car parfois nous remontions quelques marches grossièrement taillées entre les racines tourmentées d'arbres qui devaient être de belle taille et la terre était de moins en moins humide.

Mais où me menaient-ils donc ?.. Pourquoi devions nous garder le silence ?... Quel danger nous guettait ?

Aussi soudainement que nous étions partis, nous nous arrêtâmes sans un mot dans un noir d'encre, je sentis les elfettes plus anxieuse, je ne voyais pas leurs visages, et je me demandais si Deaglan était toujours près de nous.
Je me penchais vers la respiration de Kila qui haletait un peu et glissait en chuchotant dans son oreille :

- Qu'attendons-nous ?..
- Ne la sens-tu pas ?.. elle est là tout près ! répondit-elle encore plus sourdement.
- Chut... fit sa sœur en écho.

Instinctivement je lâchais la main de Kina pour saisir ma baguette magique, elle rechercha ma main et sentit mon porte-sortilège, alors elle me retint l'avant-bras avec autorité.

- Attend encore... respira-t-elle. Attend encore ne lui fait pas peur...
- Puis-je faire un peu de lumière ?..

Disant cela j'ordonnais mentalement à ma baguette d'émettre une petite lueur verdâtre toute semblable à celle d'une luciole, qui se mit à danser à quelques centimètres autour de son extrémité. Cela me permit de deviner les visage ébahis des mes amies, mais surtout de constater l'absence de Deaglan.
Rien n'était visible que les racines à nues et le tournant du corridor de terre.

- Où est-il ?
- Il est parti chercher le père...
- Votre père ??
- non le père renard...
- Mais... Un renard ? Il est fou !
- Tu as peur des renards ?.. Alors tu est comme tous les lutins, hableur et stupide ! s'exclama Kila visiblement outrée et déçue. Nous n'avons plus qu'a repartir...
- Non, attend... Il s'agit donc d'aider un renard ?.. Que lui est-il arrivé ?...
- Pas lui, sa femelle, elle est couchée un petit peu plus loin, avec deux petits, elle a une horrible dent de métal dans le bas du dos, elle ne peut plus marcher, elle va mourir et ses petits aussi... nous veillons sur elle quand il part chasser.

Entendant nos voix, la renarde commença à s'agiter douloureusement, et j'entendais ses plaintes, sans doute ma présence l'effrayait-elle.

- Kina, va la rassurer, puis je viendrai doucement avec Kila, je te promet de ne pas lui faire peur...

La petite disparut derrière le tournant, nous l'entendions chuchoter, je compris à cet instant l'impérieux besoin de douceur, et de discrétion. puis elle nous appela doucement, je masquais mal mon appréhension : Le renard avait toujours été pour moi le plus grand danger, le mal absolu, un mangeur de lutins !
Nous nous approchâmes le plus calmement possible, me voyant la renarde s'agita, et repoussa les renardeaux à l'écart de la pointe de son museau. Faisant cela je lui trouvai beaucoup de grâce et de douceur maternelle, l'idée me vint que mon don valait peut-être aussi pour les bêtes, et qu'une telle maman méritait que l'on s'apitoie sur son sort.

Fort de cette pensée je me sentis plus serein, et j'essayai d'enter en contact avec la malheureuse par la pensée... Celle paisible de l'âne que j'espérai moins inquiétante pour elle que celle du chien.

- Tout doux la belle, ton mâle va nous rejoindre, il nous protégera pendant que je vais te soigner...

Elle n'émit aucune pensée en réponse, mais ses yeux cessèrent de traduire la peur.

- Là... Laisse-moi regarder...

Jamais je n'avait été aussi proche d'un tel fauve, Les deux elfettes s'étaient également approchées, à la faible lueur de mon lumignon je vis qu'elles n'étaient pas apeurées, mais restaient dubitatives... Je sondais fugitivement leurs pensées : Va-t-il s'enfuir ? semblait s'alarmer Kila ; Va-t-il réussir ? espérait Kina... J'étais maintenant tout proche de ses reins blessés, je posai la main sur l'une de ses pattes en tremblant, elle réagit d'un léger réflexe.

- Raconte-moi... Je suis là pour t'aider... Je recommençais à l'interroger en pensée, cette fois elle répondit.
- Puis-je faire confiance à un gnome ?... Vous si menteurs et fourbes ?..
- Je veux rendre honneur aux miens en te sauvant, si tu peux oublier tes rancœurs pour nous...
- Tu n'es pas un gnome pour parler si sagement... Ne grimpe pas sur mon dos, fais plutôt le tour, vois près de la naissance de ma queue ce trou profond dans la chair... Mes amis les elfes n'ont pas réussi à en extraire ce métal qui me mord cruellement...
- On ne peux pas atteindre son mal sans risquer la tuer, n'est-ce pas ?.. intervint Kina qui semblait comprendre que je conversais avec la renarde.
- Non tu as raison, et les projectiles des hommes ne sont pas fait de fer, je ne peux les faire rouiller comme pour le vieux saule... Je ne sais pas quoi faire... Je suis désolé...
- Mais tu as dis que tu avais d'autres tours ! s'emporta Kila. Menteur ! Menteur ! cria-t-elle avant de s'effondrer en larmes.
- Kila ! tu es injuste, il a peur des renards, mais il est pourtant venu jusqu'ici et ne s'est pas enfui...

C'était la voix de Deaglan juste derrière nous. Un grondement sourd accompagna ses paroles... Je n'osais pas me retourner pour faire face au renard qui nous dominait de sa haute stature, il était énorme et son dos frôlait le plafond de la galerie.

Je ne voulais surtout pas céder à la panique, j'avais le pouvoir de le tuer à l'instant, mais doit-on tuer parce que l'on craint ?.. La peur légitime doit-elle se muer en haine aveugle ?.. En avoir le Pouvoir m'en donnait-il le Droit ?.. Il me fallait bien répondre non à toutes ces questions, ne pas devenir aussi méchant que certains humains qui usent inconsidérément de leur pouvoir sur la nature, je devais montrer ma compassion et essayer de sauver la renarde et ses renardeaux.

Je baissais ostensiblement ma baguette, puis la tendis à Kina toute proche :

- Tiens la bien haut au dessus de la blessure s'il te plait.

Elle obéit un peu impressionnée, je distinguais trop profondément enfoncée dans la chair palpitante l'affreuse porteuse de mort.
M'étant fait une opinion, il me fallait encore vaincre ma peur pour convaincre le mâle de me laisser essayer de sauver sa femelle...

- Maître renard, j'ai très peur de toi, tu le sais. Mais je suis là pour t'aider, aider mes amis... Je ne peux te promettre la vie, mais si tu le veux, je peux essayer ma magie pour elle...

Il inclina curieusement la tête de côté, comme je l'avais fait pour déceler les elfes, puis regarda sa compagne gémissante...

- J'y consens, mais quoi que tu veuilles tenter, ne la fais plus souffrir. Le peux-tu ?
- Je ne la toucherai pas. Mais tu dois me promettre de ne pas intervenir même si ce que je fais te fais peur. Je combat ma peur de toi, tu dois faire de même.

Sans répondre, il acquiesca en reculant de quelques pas...

Kina me rendit ma baguette en tremblant et rejoint son frère et sa soeur près du renard. Tous me regardaient anxieusement. Je sondais encore l'esprit du renard, il me parut vouloir partager sa confiance ce qui me rassura.

Leur tournant le dos, je prononçais quelques paroles apaisantes dans l'oreille de la blessée, je savais qu'elle ne pouvait comprendre, mais mes cruelles expériences de métamorphoses m'avait apprit le pouvoir de la parole sur les animaux.

- Pense à tes petits, aux courses joyeuses que vous ferez sous la lune le long de la rivière... Comme tu seras fière d'eux quand pour la première fois ils attraperont une proie...

Ces paroles me firent un peu frémir, mais elles me semblaient convenir pour une maman renarde.

Puis je me concentrai sur ce morceau de plomb, tâchant de le voir sans les yeux... Et je lançais le plus doucement possible un long éclair bleuté qui s'épanouit autour d'elle, puis nous enveloppa complètement tous les deux. J'avais entièrement fait abstraction du renard qui me gardait en vie, j'avais voulu ce coup de baguette le moins brutal, le moins aveuglant possible. Mais, malgré tout, le profond terrier semblait suffoquer de lumière, j'eus le sentiment qu'à l'extérieur la lumière perçait le sol pour éclairer les nuages !.. Lentement je vis la balle mortelle rapetisser, rapetisser encore jusqu'à devenir moins qu'un grain de sable, et je poussais encore mes forces et ma conviction pour la faire disparaître totalement... C'est seulement quand je fus persuadé qu'il n'en restait rien que je laissais retomber ma baguette, à bout de force.

Maintenant je comprenais pourquoi Mölinn semblait vidée par ses combats !..

Dans le silence, on n'entendait plus que la respiration tranquille de la renarde. Elle s'ébroua, esquissa un redressement mais retomba aussitôt. Anxieusement je fermais les yeux pour invoquer la prescience du mouton, deux renardeaux suivaient leur mère à la queue leu leu dans une garenne paisible...
Tout ira bien... Je m'approchai, effleurai ses reins de la pointe de la baguette, comme l'avait souvent fait pour moi ma bonne fée. Ses paroles me revinrent à l'esprit : "les sortilèges dont elle est capable sous ton autorité t'appartiennent ... qui sait si tu ne sauras en inventer de nouveaux...". Oui il me fallait inventer, inventer la guérison, inventer la purification de la blessure, refermer la plaie... Une imperceptible vibration indigo anima l'extrémité de la baguette au contact du pelage, la renarde répondit à la caresse apaisante par une faible plainte...

- Tout ira bien ma belle... dis-je pour m'en convaincre moi-même. Tout ira bien...

Une fois encore je me reculai, elle me regarda bizarrement, se dressa sur sur ses pattes antérieures, puis se redressa entièrement !..

- Il a réussit ! entendis-je chuchoter Deaglan.

Je me retournais vers lui, j'éclairai son visage du bout de ma baguette, des larmes perlaient sur ses joues... Dans le halo verdâtre, je devinais le mâle ; Lui aussi me porta un regard étrange, que je ne sus interpréter.

- Deaglan, pouvons-nous retourner à la lumière s'il te plaît ? demandai-je mal à l'aise et inquiet.
- Oui, les petites vont te guider, je dois parler à mes amis, à bientôt !..

Nous nous éloignions lorsqu'il m'interpella :

- Goulven ?..
- Oui ?
- Merci mille fois !

Ce retour à la lumière du jour fut une délivrance, maintenant mon esprit retrouvait son calme et une foule de questions se bousculaient sur mes lèvres. Mais les elfettes ne m'en laissèrent pas le temps :

- Viens jouer à cache-cache avec nous dans ce champ Goulven ! cria kina en me lâchant la main.
- Oui ! Viens nous chercher hé hé ! ajouta Kila.

Et, gloussant de plaisir, elles disparurent entre les épis, les coquelicots et les bleuets...
Voulant oublier les renards, je me lançais à leur poursuite en riant :

- Attention j'arrive !..

Mais chaque fois que je croyais en attraper une, je me retrouvais avec une grosse brassée de blé, ou un bouquet de fleur fragiles dans les mains : Elles changeaient incessamment de déguisement avec une incroyable facilité, produisant sur moi le même effet magique qu'imposent à leurs témoins les métamorphoses dont je suis capable. Comme en outre leurs mouvements restaient d'une grâce, d'un naturel infini, je ne parvenais à les débusquer que trop fugitivement.
Je compris à peu près comment elles arrivaient si bien à se fondre dans la nature, mais à ce jeu elles étaient vraiment trop fortes...
Aussi, fourbu, je finis pas me coucher au milieu des fleurs. Quelles ne fut pas ma surprise de les voir là tout près de moi, l'une contrefaisant parfaitement un coquelicot, l'autre ayant choisi de devenir un bleuet odorant plus vrai que nature !..

- Vous êtes impossibles à battre à ce jeu !.. Je n'en peux plus, laissez-moi vous proposer un autre jeu d'accord ?...
- Oh oui, explique-nous vite hé hé !..
- Voilà, cette fois c'est moi qui vais me cacher, vous devrez me toucher avant que je ne rejoigne le bout du champ... Si j'y réussis, alors promettez moi de répondre à mes questions sans détour...
- Tu n'y arriveras pas hé hé ! lança Kila qui retourna s'évanouir dans les hautes herbes...
- Et que gagnera celle qui t'attrapera ? demanda Kina.
- Une petite flûte de ma fabrication ! répondis-je en riant.

Mais disant cela j'avais bien une petite idée pour les mystifier à mon tour...

Une fois qu'elles avaient disparues toutes deux, je m'élançai à toute jambe, faisant de bonds comme un jeune lièvre. Surprises que je tente pas de me cacher, les elfettes faillirent perdre la partie, mais Kila réussit à me toucher juste avant le talus que je m'étais fixé pour but...

- Tu as triché dit-elle : tu n'as même pas essayé de te cacher, ce n'est pas drôle !..
- Oui c'est vrai, mais j'ai quand même perdu ! répondis-je en riant. On recommence ?..
- C'est parti hé hé !

Nous nous séparâmes de nouveau, cette fois j'essayai d'imiter leurs manières, et je me débrouillais pas si mal, même si Kila une fois de plus réussit à me surprendre rampant le nez dans le foin !

- Vous êtes trop rapides... Donnez moi une dernière chance ! dis-je feignant d'être dépité.

Mais cette fois dès que je fus hors de vue, je laissais une petite souris filer entre les épis jusqu'au bout du champ, d'où j'émergeai triomphant :

- J'ai gagné !...

Les deux amies me rejoignirent très étonnées :

- Comment as-tu fait ?.. Et sans enlever ton bonnet pointu cette fois ?... demanda Kina.
- Je suis sûre qu'il nous a fait un tour de magie ! protesta Kila d'un air boudeur.
- Ah ha !.. Mystère !.. Tiens ! Voilà ta flûte Kila, ajoutai-je en ouvrant mon petit baluchon.

L'elfette y vit le petit sac brodé par Maureen dans lequel dormaient mes glands magiques.

- Qu'y-a-t-il là-dedans ? demanda-t-elle les yeux agrandis de curiosité.
-Je vous le montrerai ensuite, si vous répondez à mes questions comme promis, d'accord ?

Elles ne dirent rien et s'assirent près de moi.

Voyant Kila intriguée, tourner et retourner sa flûte, je lui expliquai qu'avec on pouvait imiter toutes sortes de chants d'oiseau, et que c'était là la musique préférée des lutins, avec bien sûr les harpes qui nous permettent d'imiter le chant des ruisseaux, et un instrument fait de feuilles sèches, que nous aimons utiliser pour simuler la complainte du vent dans les sous-bois...
Mais j'ajoutai que personnellement c'était la musique des hommes que je préférais entre toutes. Les deux elfettes à cet aveu me jetèrent un regard oblique plein de défiance...

- Dites-moi... Où sont donc vos parents, et tout votre peuple ?
- Ils sont partis vers les frayères, aux sources du fleuve et de ses affluents, ils vont les préparer avant l'arrivée des saumons. Répondit Kila avec l'air sérieux d'une enfant qui peut enfin en remontrer à "un grand".
- Et les autres chassent l'anguille. ajouta Kina.
- Ah très bien, et ils vous ont laissés seules avec Deaglan ? N'est-ce pas imprudent ?..
- Avec Bladhaire pour nous protéger, que risquons-nous ?
- Bladhaire ?..
- Le renard !..

J'eus un frémissement perceptible.

-Vous ne vivez tout de même pas avec lui au fond de son terrier ?..
- Mais ce n'est pas son terrier, c'est là que vit toute notre communauté, Bladhaire en est le gardien, nous avons nos maisons plus profond encore sous la terre, avec d'autres entrées...
- Mais dites-moi, comment est-ce possible que vous soyez si proche des renards ? Nous les lutins en avons une peur sans nom...
- Hé hé ! Ça nous l'avons bien vu, tu as faillis prendre tes jambes à ton cou ! me dit Kina en riant.
- Hé oui, mais... Comment vous expliquer... Les renards... Ils mangent les lutins !..
- En es-tu bien sûr ?..
- C'est ce que nous racontes nos anciens... dis-je un peu penaud.
- Mais maintenant crois-tu cela toujours possible ?.. Kila ne pouvait me croire.
- Je n'essaierais pas de le vérifier même si je pense savoir maîtriser ma peur. Mais vous ?.. Ils ne vous font pas peur ?..
- Oh non!.. Les renards nous protègent et nous leurs rendons de menus services vois-tu ?..
- Et si je n'avais pu la sauver ?..
- Là ça aurait été terrible : Bladhaire serait sans doute parti chercher une autre compagne ailleurs, tu sais ils ne sont pas nombreux, leurs territoires sont vastes, nous aurions perdu notre protecteur...
- Et les renardeaux seraient morts... dis-je d'un air songeur...

- Mais tu les as sauvés !

C'était la voix de Deaglan, il venait à notre rencontre. (seul, heureusement me dis-je)

- Deaglan !.. Goulven affirme que les renards mangent des lutins ! lança Kina à l'adresse de son frère.
- Je suis désolé de te décevoir Kina, mais Goulven dit vrai, cela te permet de mesurer son courage : Il arrive parfois qu'un renard affamé par un hiver trop rude surmonte sa propre peur des lutins et en attaque un pour survivre... Mais sa tâche ne serait pas si facile si tous les lutins étaient aussi courageux que Goulven !

Je comprenais maintenant ce regard étrange que m'avaient jeté les deux renards, je m'étais bercé d'illusions, j'avais confusément imaginé qu'ils m'auraient remercié, léché les mains affectueusement comme l'aurait fait un bon chien... Mais non, ce sont des bêtes sauvages, des fauves farouches et fiers qu'il convient d'éviter.
Si le renard m'avait fait grâce de la vie, il n'avait sans doute pas complètement compris qu'il me devait celle de sa compagne. Peut-être est-ce ce que Deaglan était resté lui expliquer ?
En tous cas, de cette aventure je devais retenir deux leçons : Ne pas montrer sa peur face au prédateur, car il la sent et cela décuple sa détermination ; Ne pas haïr un être simplement parce qu'on le craint, fut-ce à juste raison...
Si le renard devait me croquer, ça n'aurait pas été par méchanceté gratuite, mais parce qu'il aurait eu faim, une faim plus forte que la peur que je lui inspirais moi-même sans même le savoir !..

- Te voilà l'égal des gnomes de chênes qui ne craignent ni les loups ni les renards ! ajouta Deaglan avec emphase et une pointe de fierté d'avoir accompli sa mission.
- Ainsi est-ce là ce que vous deviez m'enseigner ? demandais-je, tiré brusquement de mes réflexions par la remarque de l'elfe.
- Nous attendions ta visite en effet, bien que nous n'ayons pas prévu cet accident !.. Heureusement que tu es arrivé à point nommé. C'est pour toi que la communauté nous avait laissé ici... C'est une période importante pour nous : c'est le moment de nettoyer les frayères, nous contribuons ainsi au cycle vital des saumons. Puis quand ils seront là, à l'automne nous constituerons nos réserves de poisson pour l'hiver. Beaucoup seront trop fatigués pour repartir alors... Nous ne pouvons nous priver de ces réserves hivernales...
- Je comprends... Vous n'aimeriez pas devoir manger du lutin ! dis-je avec une grand sourire pour conclure.

Ainsi, ma chère lutine voulait parfaire mon apprentissage. Elle savait pour avoir souvent visité mes songes que j'avais une peur irraisonnée des renards, comme tous les lutins de jardin... J'allais donc à ses yeux de gravir une marche vers le piédestal où je voulais la rejoindre. Sans doute les prochaines marches me permettraient-elles d'apprendre encore, je devrais être attentif et studieux pour Elle... J'eus beau faire tout mon possible pour savoir comment ma princesse aux yeux verts avait contacté les elfes, ils gardèrent farouchement le secret.

Par une longue lettre, je lui contais mon aventure, je n'eus pas à attendre longtemps qu'une sterne vienne aux nouvelles et emporte ma missive. Depuis mon départ de Dingle, je voyais souvent des sternes ou j'entendais leur cri strident et aigre m'accompagner. Lorsque je le désirais, il me suffisait d'imiter ce cri pour que l'une d'elle s'empresse de me rejoindre.
J'attendis quelques jours sa réponse en compagnie des mes nouveaux compagnons, ils me menèrent jusqu'à une frayère en amont, et m'expliquèrent le mystère des saumons qui après avoir traversé les océans sont capable de revenir précisément là où ils ont vu le jour ; Comment ils pêcheraient ces poissons énormes rapportés à la petite taille des elfes grâce à des pièges astucieux. Mais toujours ils prenaient soin de ne pas entraver leur cycle reproductif.

Ils m'expliquèrent qu'ils attrapaient aussi des anguilles bien que ce fut plus dangereux car elles étaient capable de vivre assez longtemps hors de l'eau pour passer à travers les prairies d'un ruisseau à l'autre, et leur opposaient une résistance énergique : Gare à l'imprudent autour duquel elles parvenaient à s'enrouler comme un serpent !. Je fis bien sûr connaissance de quelques adultes du petit peuple des elfes, je leur trouvais un air plus juvénile qu'à nos anciens, et Deaglan m'expliqua qu'un elfe ne vivait pas aussi longtemps qu'un gnome, pas même qu'un humain !

Pendant ces quelques jours, une profonde amitié se noua entre Deaglan et moi, il était toujours un peu trop sérieux à mon goût, mais j'aimais sa façon d'expliquer les choses. D'une certaine façon il me rappelait l'instituteur de l'école des humains à Trégarvan en Bretagne, qui m'avait enseigné tant de chose sans savoir que les petits lutins qui fréquentaient son école étaient souvent plus attentifs à ses leçons que ses véritables élèves.

Je passais de longues après-midi avec l'elfe à étudier la faune discrète de la rivière. Il me montra comment son peuple prenait soin de préserver les équilibres fragiles des populations sauvages, comment ils surveillaient les naissains, il m'expliqua le cycle étonnant des anguilles qui remontent les rivières alors qu'elles ne sont que de petites civelles.

L'attention portée à leur rivière par ce petit peuple ne manqua pas de me rappeler avec un peu de nostalgie avec quel soin mes parents, modestes lutins, aimaient soigner les petits lopins de l'abbaye de Landévénec.
Avec la même patience que les elfes, au chevet de leurs ruisseaux protègent les différentes espèces, nous, lutins de jardin nous protégeons les plantations des attaques de nombreux insectes ; Nous écartons inlassablement escargots et limaces .
Un jour comme il me montrait comment attraper des grenouilles. Je lui fis remarquer que nous autres lutins ne mangions pas ces bestioles visqueuses, cela le fit beaucoup rire :

- Nous non plus ! Heureusement... Ce n'est qu'un jeu d'adresse hé hé !.. Souvent aussi nous les déplaçons pour qu'elles se rendent utiles ailleurs... Veux-tu essayer d'en attraper une ?
- Volontiers. Sais-tu que nous faisons la même chose avec coccinelles et chrysopes, afin quelles dévorent les pucerons là où la menace est la plus sérieuse ? De même nous invitons hérissons et crapauds dans nos jardins pour nous aider.

Quand enfin je lui fis part de ma surprise de voir des êtres si ... verts, mangeant si peu de plantes ! il me répondit sentencieusement :

- Sans doute sommes-nous plus proche des grenouilles que des bipèdes ?

Le temps de partir approchait, je proposais à Deaglan de m'accompagner :

- ...Tu me protégerais des renards.
- Pour ça je sais que tu n'as plus besoin de mon aide, et nous, elfes, ne sommes pas fait pour visiter le monde, trop de choses intéressantes restent à découvrir dans la rivière, bonne route Goulven, ma pensée t'accompagnera toujours...

- Et moi Goulven ?! Je peux venir ?.. Je veux t'accompagner toujours ! me lança Kila avec défi.
- M'accompagner toujours ?.. répétai-je... Tu sais bien que mon cœur est pris charmante elfette, Et mon amour répond toujours plus fort à son appel...

Kila ne dit rien, elle m'embrassa simplement sur les joues, elle devait savoir au fond de son cœur qu'elfes et lutins ne sont pas de la même espèce...

- Goulven ! Avant de repartir, tu m'avais promis de me montrer ton trésor ! me rappela Kina.
- Ah oui... J'espère que tu ne seras pas déçue, mais sache que c'est un très précieux présent que je dois offrir à celle que j'aime... Ne te moque pas de moi...

Je leurs montrai les trois glands, les manipulant comme s'ils me brûlaient les doigts ce qui les fit sourire avec indulgence. Je leur expliquai tout le mystère de leur origine, comment ils allaient me servir, sans leur parler de l'écureuil naturellement... Je fus un peu déçu qu'ils ne partagent pas mon enthousiasme, mais l'art de planter des forêt ne fascine peut-être que les gnomes ?..


elfettes d'après Adolphe Bouguereau
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