La Fée de Tory Island.

Maureen était aux anges !.. Margaret lui avait demandé d'être la marraine de l'enfant à venir. Elle m'écrivit aussitôt pour m'avertir de la réalisation de mon vœu, et me remercier encore.

...Continue longtemps généreux lutin de jardin de semer le bonheur autour de toi !..
Attentive à tes conseils j'ai renoncé à faire oublier leur aventure merveilleuse à mon frère et ma belle sœur.
Ils en reparlent parfois, me demandent de tes nouvelles, comme s'il s'était agi d'un rêve...
Bientôt Andrews viendra m'enlever à mes chers grands parents. Quel doux enlèvement !..
Alors reviendront à l'esprit de Margaret le minois charmant d'une petite lutine, les mines renfrognées d'un petit lutin sentencieux, puis elle les oubliera de nouveau !..

Tante May souhaite le bonjour à mon beagle-lutin.
Elle m'a écrit - Surtout dis lui bien que mes pensées l'accompagnent ! - J'espère qu'elles t'aideront à emmener Aednat en Bretagne !
Je ne ressens plus aucune gène de la perte de ma moitié féerique, et j'espère un jour prochain combler ce vide par une nouvelle présence en mon sein... Pour le plus grand bonheur d'Andrews !
Bien que ce soit prématuré, je compte sur toi pour faire un bon parrain, bien que tu sois encore jeune... Alors disons un grand frère ?

Je vous embrasse, ta petite fée Maureen.

Aednat qui lisait par dessus mon épaule ne put s'empêcher de relever :

- Trop jeune ! Hi hi ! un grand frère... comme c'est drôle !
- Et que dire de toi qui a deux ans de moins fillette ? répondis-je, sachant qu'elle espérait une occasion de me taquiner les oreilles...

Mais elle se fit rêveuse et sérieuse tout à coup :

- Ils vont se marier... quelle chance ! soupira-t-elle.
- Et oui, tout va plus vite pour les humains... il nous faudra patienter encore quelques années... le temps d'aller te présenter à ma mère ?.. puis de choisir un emplacement convenable pour planter notre chêne ?
- Puis que ta barbe se décide à pousser ! Hi hi ! ... Oh ! Goulven... quand partirons-nous ?.. j'ai tellement hâte de voir tes parents, tes amis là-bas, et le soleil se coucher sur ta fameuse baie aux sardines ! dit-elle en se blottissant contre moi.
- Moi aussi j'aimerai partir bientôt, mais il nous faut attendre que le lougre qui m'a amené revienne. J'attends des nouvelles... J'espère que Loïc, le charpentier qui l'a construit ne m'aura pas oublié après toutes ces années... Il me faut aussi persuader ton père et ta mère. C'est un voyage périlleux, ils le savent.

Liam m'avait dit que le vénérable Marc était reparti avec sa sœur Kaitlyn en enfourchant des oies sauvages, tout comme il était venu d'ailleurs ! Moi qui avait imaginé pour lui des aventures semblables aux miennes, j'en restais sur ma faim ! En fait il avait fait un vol de deux jours au printemps pour retrouver sa bien aimée, n'était resté qu'un été avant d'emporter la belle dans sa forêt au retour des oiseaux.

Aussi quand j'exposais à mon tour le désir d'emmener Aednat en pointe de Bretagne mais par la voie des hommes, je sentis toute l'appréhension hostile de ses parents. Je les comprenais très bien : n'avais-je pas risqué faire naufrage lors de mon seul voyage ? N'avais-je pas risqué être pris par les hommes d'équipage ? Oh ! comme j'aurais voulu trouver une autre solution...

Le champignon magique que Marc avait offert à sa lutine venait de Broceliande ! Cela avait beaucoup impressionné le père de Liam, qui s'en souvint lorsque je lui rendis visite avec sa petite-fille. Il admira néanmoins celui que j'avais offert à sa petite fille en connaisseur :

- Je connais bien la forêt d'où viennent ces glands. J'espère que vous trouverez un bon endroit pour ce champignon magique, plutôt ombragé, mais pas trop ! Une pente modérée, vers l'ouest, que la colline sur laquelle il s'appuiera le protège des grands vents ! Au sein d'une belle forêt comme Brocéliande évidemment, près du chêne que ton père a planté pour toi jeune gnome audacieux.
- Hi hi ! Merci Grand-Père, mais Goulven n'est pas un gnome des chênes, c'est un lutin de jardin, il plantera donc lui-même son propre chêne... et nous ne savons pas encore si nous nous installerons en Irlande ou en petite Bretagne ! répondit Aednat.
- Ah oui ?... il ne veut pas t'enlever comme a fait Marc de ta tante Kaitlyn ?! s'étonna le patriarche.
- Oh non Grand-Père !... sauf votre respect, pensez-vous que quiconque puisse dicter sa conduite à votre petite-fille ? dis-je en essayant de garder mon sérieux.
- Oh le vilain !... l'entends-tu Grand-Père ?! Comme il a bien caché son jeu, comme me voilà bernée !
- Ah ! ma chère petite Aednat... qu'avais-tu besoin d'aller chercher un magicien ?.. Un gnome ne te suffisait-il pas ? hé hé hé... lui dit-il tendrement.

J'avais envisagé en me penchant sur des cartes de faire le voyage par la voie des airs, mais cela m'aurait obligé à révéler à mes futurs beaux parents ma nature multiple, et nous ne pouvions nous y résoudre. De plus ce voyage m'aurait porté tout d'abord vers le nord, l'Ecosse, puis plonger vers le sud et franchir la mer au sud-est de la grande Bretagne, et enfin traverser tout le pays de France d'est en ouest ! Ma chère lutine remarqua que c'était un projet trop ambitieux, et que certaines régions traversée recélaient de dangers considérables pour des créatures comme les oiseaux de nuits, car les humains les tiennent souvent pour maléfiques... elle avait raison.
Il fallut donc renoncer à ce projet.

Enfin je reçus des nouvelles de Bretagne, j'espérai une réponse de Loïc le Charpentier de Roscanvel, et voilà que c'était Yannig, le korrigan de l'île Longue qui me répondait !

Bonjour petit lutin obstiné,
Ainsi es-tu arrivé à tes fins ? J'espère que tu as été bien accueilli par la lutine de tes rêves, car des lutins aussi téméraires et déterminé, il n'y en avait qu'un seul ici !
J'ai su par ton père que tu cherchais à rentrer par le même moyen qui t'a emporté voici presque deux ans.
Il m'a même affirmé que tu avais projeté d'envoyer une sterne à la rencontre du charpentier !
Alors j'ai guetté aux alentours du chantier... Tout a beaucoup changé depuis ton départ, Loïc a été contraint de se plier aux nouveaux désirs de ses clients, fini les beaux voilier...
Ta sterne est bien arrivée, hélas elle était trop effrayée par les bruits des nouvelles machines qu'utilisent les hommes pour travailler le bois pour se résoudre à se poser là-bas... Désespérée elle cerclait en piaillant au dessus du chantier, j'ai alors eu l'idée de l'appeler. Je me suis permis de me faire lire ton message par le gnome du presbytère, c'est à lui que j'ai dicté cette lettre.
Puis j'ai déposé ton billet dans la boite aux lettres de ton ancien maître.
J'ignore s'il répondra, bien que je lui ai donné toutes les instructions pour déposer sa réponse en un endroit discret.
Renvoie-moi vite un de tes oiseaux magiques, le bruit court ici que tu as fait de belles et grandes choses chez nos cousins d'Irlande, je ne serais pas surpris que tu commandes à toutes choses, tant ton esprit m'avait semblé vif !

Evidemment je lui répondis sur le champ, lui donnant quelques clefs pour comprendre ce qui se disait de moi de Landévennec à la forêt du Cranou. Puis nous restâmes sans nouvelles trois quartiers de lune. Et un matin, comme nous devisions avec Ketty dans la petite clairière de Davina, une sterne vint cercler sur nos têtes puis se poser devant moi. Yannig avait de nouveau dicté une lettre au gnome du curé.

Bonjour petit lutin merveilleux !
Ainsi tu as servi une fée !.. elle t'a enseigné la magie et tu domptes les sorcières ?
Il faudrait que tu nous reviennes très vite car ici beaucoup de vilains mériteraient quelques leçons de ta part.
Loïc s'est finalement résolu à répondre, alors que je n'espérais plus rien de lui, hélas tu verras que ce qu'il écrit ne pourra te satisfaire.
Je sais que tu trouveras quand même le moyen de nous revenir avec ta fiancée, que rien ne saurait t'arrêter !
Alors plein de confiance je te dis à bientôt ! Yannig

La lettre de Loïc le Charpentier de marine de Roscanvel

Cher Goulven,
Il y a si longtemps que tu es parti que je suis obligé de regarder les maquettes que je t'ai faites faire pour me persuader de n'avoir pas rêvé !..
D'ailleurs quand on me complimente pour ton travail, je n'hésite plus à dire en riant : "C'est un lutin qui les a fabriquées en paiement de son passage vers l'Irlande!"
j'ignore par quel miracle ton petit billet est arrivé dans ma boite, sans doute l'un de tes semblables très audacieux ?
Cependant j'ai tergiversé longtemps avant d'oser te répondre : Mes semblables nourrissent déjà entre eux de telles haines, que j'ai peur que tu ne t'enflammes et ne finisses par croire que nous, humains, puissions un jour accepter votre présence à nos côtés. Tu serais alors en grand danger !
Si tu me lis un jour c'est que ton zélé postier aura eu la patience nécessaire !
Tu me demandes si Goyen, le lougre que nous avons construit ensemble sera prochainement en cabotage vers l'Irlande, hélas je suis désolé de te dire qu'il a subi de graves dommages lors d'une tempête l'hiver dernier... Pour un voilier de nos jours, c'est presque le coup de grâce, son patron m'a demandé de l'équiper d'un moteur, il ne reprendra donc pas la mer avant le printemps prochain. Si tu trouves un moyen de venir me voir, j'espère que tu me présenteras celle qui a su capturer ton cœur...
Qui sait si ce jour-là je ne pourrai vous offrir un voyage retour vers son pays en cadeau de fiançailles ?

A bientôt, Loïc

Lire cette lettre m'émut aux larmes, bien sûr la nouvelle était contrariante, mais de voir qu'un humain puisse ouvrir son cœur à des êtres si différents de lui me remplit d'allégresse. Bien sûr il y avait Maureen ou Andrews, John et Margaret, mais eux avaient déjà ouvert la porte du monde mystérieux où les petits peuples évoluent, c'était différent. Cependant Loïc me mettait en garde, comme Aednat l'avait souvent fait, lui aussi affirmait que jamais les humains ne sauraient admettre de devoir partager la Terre avec d'autres créatures intelligentes...

Croyant, en me voyant pleurer, que j'étais désespéré, ma chère, ma douce lutine si attentionnée voulu me consoler en disant la première parole chaleureuse qui lui passa par la tête :

- Ne désespère pas mon petit fiancé... Après tout il te reste un vœu que tu n'as offert à quiconque ?.. Pourquoi te refuserais-tu de demander son aide à Daireann ?.. N'ai-je pas raison ? ajouta-t-elle à l'adresse de Ketty.
- Il est vrai que jusqu'à aujourd'hui, ton galant n'a guère pensé à lui. répondit Ketty, de douces harmonies dans la voix.

Indécis, je les regardais toutes les deux, me demandant si elles ne se moquaient pas de moi...

Alors Ketty voleta devant moi en faisant chatoyer ses couleurs, en même temps elle psalmodiait des paroles incompréhensibles. Peu à peu cela me donna le tournis, je me sentis glisser doucement, comme lorsque la vase de la baie de Sligo m'avait avalé, je perdais pied et m'abandonnais avec volupté. Elle était en train de m'envoûter avec tant de douceur que je ne résistai pas. La forêt s'estompait, j'entrevis ma lutine qui regardait la danse de sa marraine avec le sourire, confiante. Je n'eus à aucun moment la sensation de sombrer dans l'inconscient, le paysage disparut complètement, comme mangé par un brouillard blanc, puis revint progressivement. Ketty a son tour s'estompa...

Lorsqu'enfin je recouvrai mes esprits, elle n'était plus là, Aednat non plus, j'étais seul sur une lande sauvage, plus bas scintillait l'océan.
Espérant me repérer, je gravis instinctivement la pente douce sur laquelle je me trouvais pour avoir une meilleur vue d'ensemble de la région. Tout en gravissant la colline, je me fis la réflexion que j'étais sur le versant d'une longue crête plongeant doucement vers la mer. Mais quand j'arrivai en haut, j'eus la surprise d'être arrêté par une falaise à pic, presque aussi vertigineuse que les Cliff of Moher !

Et là je compris enfin où je me trouvais : j'étais sur une île, sorte de longue aile déployée sur l'océan, doucement inclinée... Dans un replis de la côte basse, je vis un petit hameau des hommes, tandis que le côté élevé de l'île, d'où j'embrassai tous ses contours d'un regard, était hérissée de roches déchiquetées, comme si elle avait été un jour violemment arrachée à la côte !

Que fais-je ici ? pourquoi Ketty m'y a-t-elle projeté ? Je n'hésitais pas longtemps sur ces questions car j'entendis sous mes pieds une voix lointaine :

- Ah ! enfin de la visite... entre mon garçon... est-ce Ketty qui t'envoie ?

J'avais beau regarder de toute part, je ne voyais aucune entrée dérobée. Mais ce que m'avait dit cette voix devait suffire pourtant à m'indiquer quoi faire (je commençais à connaître les habitudes des fées). Alors je répondis, parlant dans le vide comme la première fois que j'avais rencontré la fée de Dingle.

- Je suis Goulven de petite Bretagne, je ne demande qu'à vous obéir, hélas je ne vois aucun lieu où entrer !
- Pourtant il te suffirait de pousser la porte... me répondit la voix mystérieuse.

J'étais monté jusqu'au faîte de l'île, au bord de la falaise, sur un énorme rocher dominant l'affleurement, il n'y avait aucune issue de ce côté, je redescendis un peu, et quand je me retournai pour voir l'endroit où je m'étais hissé l'instant d'avant, je me retrouvai devant une coquette chaumière. Elle ne pouvait m'être apparut que par magie, je poussai la porte sans crainte (n'étais-je pas dans un rêve voulu par Ketty ?).

L'intérieur était aussi coquet que la maison, quoiqu'un peu désuet, la pièce et les meubles avaient une proportion gnomique, ce qui me surprit, car extérieurement la maison était plutôt de taille humaine !..

- Entre et assied toi Goulven de Landévennec, je suis contente qu'enfin tu me rendes visite.

J'obéis sans rien dire, et je n'osais pas explorer la maison du regard pour voir qui me parlait. Mon hôte dut sentir ma gène car elle s'excusa et dit :

- Ho ! comme je suis distraite... Hé hé.. tu ne me vois pas bien sûr ?..

Et disant cela elle s'illumina, comme un lampion qu'on allume le soir venu ! Elle avait l'apparence de toute les fées que je connaissais, fine, légère, aérienne, vêtue de rien, faisant danser ses couleurs à loisir comme une sylphide. Je la savais beaucoup plus âgée que Ketty, ou même que le père de Liam, et pourtant rien n'aurait permis de le deviner !
Voyant que je restais muet de surprise, elle reprit :

- Alors petit lutin, que me vaut ta visite ? Tu sais, je m'occupe très bien de ces gredins que tu as eu la grande bonté de me confier !.. Ketty, qui s'est chargée de leur transportation, m'a expliqué avec quelle habileté tu as réussi à les faire juger par le Tribunal des gnomes. Toutes les fées d'Irlande t'en seront longtemps reconnaissantes... nous avons beaucoup plus d'imagination que les gnomes en matière de punition.. Hé hé..

Un frisson perceptible me descendit l'échine, Daireann, puisque c'était-elle, s'en aperçut :

- Oh ! je te fais peur ?... désolée, on m'avait pourtant prévenu de ton grand cœur... même pour ces... Elle s'interrompit.

Alors pour couper court au souvenir de Ted et Tom Tublinn et pour éviter qu'elle me détaille les tourments qu'ils devaient sans doute endurer, je lui expliquai en propos chaotiques :

- Bonne fée Daireann, je suis venu un peu... involontairement, j'ai honte d'être là... je ne voudrai pas vous... vous obliger. C'est votre fille qui m'a... qui m'a ?..
- Transporté ? ajouta-t-elle en souriant avec indulgence.

Son sourire me ragaillardit.

- Oui..
- Elle a bien fait, je l'en remercierai ! Je suis si impatiente d'entendre de ta bouche comment tu as vaincu Mag, comment tu as tué Kiar !.. Mais raconte moi surtout par quel sortilège tu as réunis les gnomes de Maumturk Mountain !.. ajouta-t-elle avec gourmandise.

Elle fit apparaître des scones et du thé, m'invitant à me servir. Je lui racontais tout, elle m'interrompit souvent pour me questionner, ses questions étaient toujours précises et judicieuses.

Puis nous parlâmes longuement de Maureen et Ketty, ses "filles" comme elle se plaisait à dire.

Elles n'avaient pas été si rivales que j'avais pu le croire, et la grande sœur avait une grande tendresse pour la petite orpheline de Dublin, jusqu'à ce que sa mère envisage de lui faire don de permutation. L'enfant n'avait alors que quatre ans. L'époque où Andrews avait fait la connaissance de Ketty, me dis-je intérieurement. Dès lors Ketty s'opposa à sa mère, poursuivant sans relâche le projet d'empêcher que se perpétue cette pratique qu'elle jugeait stupide car trop dangereuse pour les fragiles humaines qui se voyaient offrir un tel pouvoir. Mais Maureen permuta pour la première fois à l'age de douze ans, au désespoir de Ketty.

- ...Et Ketty avait bien raison, conclut Daireann, quand elle fut attaquée voici des années par Kiar, ma fille avait réussi à se sauver en lui opposant l'innocence d'un jeune humain valeureux. Tu le connais n'est-ce pas ?
- Oui, Andrews et moi avons sauvé Maureen, il en est follement amoureux, mais vous ne pouvez l'ignorer ? précisai-je.
- Oh bien sûr et j'en suis ravie !.. s'écria-t-elle en prenant des couleurs tendres, je me demande si Ketty savait que tu allais sceller leur destin !
- Comment ?.. Mais je n'ai rien fait ! m'exclamai-je indigné.
- Vraiment ?.. Ne l'as-tu jamais souhaité ou simplement envisagé ?.. Tâche de te rappeler des belles pensées que tu sèmes à tous vents ! Hé hé hé !..

Cette révélation de Daireann, me parût incroyable, mais cela me rappela ce qu'Andrews m'avait dit au chevet de Mölinn : "autour de toi des amours naissent et s'embrasent".

- Ma pauvre Mölinn, elle, ne pouvait rien face à Kiar et ces leprechauns démoniaques ! S'exclama soudain la vénérable fée. Ils l'ont servi sans même avoir été ensorcelés, gronda-t-elle en prenant des couleurs sombres (Une vague de détresse me submergea encore en repensant à la mort de la fée... Daireann s'en aperçut et crut devoir tout m'expliquer), non seulement ils ont attiré la pauvrette dans le repaire de Kiar, et l'ont regardé se pétrifier sans pitié, mais comme le Sorcier Noir ne pouvait la toucher de ses mains, ce sont ces brutes qui lui ont coupé les ailes !.. Toi qui as plusieurs fois été serviteur des fées, tu dois comprendre que sans eux Kiar n'aurait pas fait ce qu'il a fait, qu'elle vivrait encore... (Que pouvais-je répondre, je n'avais plus que du dégoût pour mes semblables, pour moi-même... Encore une fois Daireann compatit à mon désarroi.) Ne te tourmentes pas inutilement petit lutin, ils n'ont pas fait ça pour se venger de toi, il leur avait donné de l'or, ils avaient vendu ses ailes pour de l'or !
- C'est ce que Tom a avoué, mais je n'imaginais pas qu'ils puissent avoir fait une chose pareille de leurs mains !

Elle hocha silencieusement la tête, alors je risquai une question indiscrète :

- Pourquoi les fées ou les sorciers ne peuvent-ils faire certaines actions qui me semble simple par eux-même, pourquoi leur faut-il un intermédiaire ?.. Quand Ketty m'a demandé de détruire ce grimoire...
- C'est souvent ainsi que s'opère la magie, nous avons besoin de médiums capable soit par innocence soit par noirceur d'âme d'accomplir certains actes impossible à celui qui en retirerait profit immédiat.

Alors je lui demandai si elle pensait que sa fille avait vraiment tout prévu, si finalement je n'avais rien fait par moi-même, elle rit beaucoup de ma naïveté :

- Oh ! voilà qui est amusant... un magicien aussi doué que toi qui pense n'être qu'une marionnette ! Hé hé ! Voyons ! réfléchis... si cela était si simple, pourquoi ma fille n'aurait-elle pas envoyé le premier lutin venu ? pourquoi aura-t-il fallu six fois vingt lustres pour obtenir la paix en Connemara ? Hé hé hé !
Non, mon petit bonhomme, Ketty t'a bien aidé, c'est vrai, mais elle a beaucoup douté aussi ! Sinon elle n'aurait rien pardonné à ma pauvre Mölinn, elle ne se serait pas pliée à me demander de t'aider pour sauver Maureen... et tu ne serais pas là devant moi ! Hé hé !

Puis elle reprit son sérieux et dit :

- Mon jeune lutin, je connais ta fiancée, elle m'a toujours enchantée pas son intelligence, je ne suis pas surprise qu'elle ait eu si bon goût dans son choix. Voyons donc ce que je peux faire pour toi que tu ne saches faire ?
- Voilà, je me désespérais de ne pouvoir emmener ma promise dans mon pays pour la présenter à mes parents. Le bateau des hommes que j'avais emprunté pour venir en Irlande, ne reviendra pas avant longtemps, et je ne connais pas l'art de mener les oies comme le grand Marc qui vint ici il y a fort longtemps par ce moyen... alors ma petite lutine m'a suggéré d'en appeler à vous !..

je lui lançai un regard hésitant, inquiet de ma hardiesse.

- Je n'en avais pas l'intention ! et... ajoutai-je très vite en voyant ses couleurs virer à l'indigo.
- Et Ketty t'a transporté ! Hé hé... parfait ! Ta petite fiancée a eu raison de te rappeler que je t'ai promis la réalisation d'un vœu. Bien... je t'écoute, prends bien le temps de réfléchir avant de parler, je ne t'apprendrai pas que nous sommes avares de nos bontés. Hé hé!

Je ravalai ma salive, bien que ma gorge fut nouée d'émotion, je pris une profonde inspiration et je dis d'un trait avec force conviction :

- Ô bonne fée Daireann, faites que je puisse avant l'équinoxe d'automne emmener ma chère lutine rousse aux yeux verts visiter la petite Bretagne de mon enfance !

La fée me regarda intriguée, et pencha la tête de côté.

- Est-ce tout ? quelle étrange bonhomme que voilà ! qui aurait pu demander bien plus ! Ah ! tu es bien tel que l'on me l'avait dit... juste et droit, modeste et désintéressé !

Elle se para de ses plus belles couleurs, me saupoudra de sa baguette magique en disant :

-Ton vœu s'accomplira mon cher petit lutin, en récompense de tout ce que tu fis au service de ma filleule, puis au service de ta lutine et de ma fille ! Mais...

Elle se tut quelques secondes pendant lesquelles mon cœur faillit exploser !

- ...j'ajoute que je vous protégerai tous les deux jusqu'à votre retour ! Car je pressens que vous choisirez de revenir en Erin...

- Vraiment est-ce bien ce qu'elle t'a dit ?! me demanda Aednat.

Je la regardais hébété... J'étais revenu dans la clairière de Davina !

- Comment ? comment sais-tu ce qu'elle m'a dit ? demandais-je surpris d'être là auprès d'elle.
- Eh ! tu viens de tout nous raconter...
- Qu'ai-je dit ? Mais depuis combien de temps suis-je revenu ?.. Je n'ai même pas pu la remercier !
- Revenu ?.. Tu n'es même pas parti ! Hi! Hi! Hi!

Je lançai un regard suppliant à Ketty pour qu'elle m'explique, mais elle se contenta de faire vibrer joyeusement ses couleurs en riant. Et Aednat recommença à me questionner :

- Il faudra que tu m'expliques comment tu charmes les fées !.. je commence à être jalouse : Mölinn a réalisé trois vœux pour toi, ketty deux dont un que tu n'avais même pas sollicité, et voilà que Daireann, qui te mets bien en garde, s'engage à en satisfaire deux au lieu d'un, bien modeste il est vrai !
- Mais tu en oublies... Andrews aussi a réalisé un vœu pour moi, et il y en a un autre... le principal !
- Ah bon ? quoi d'autre encore ?...
- L'amour indestructible que tu m'as offert en partage !... comment oublierai-je que tu es ma bonne Fée ?
- Oh ! Goulven... je t'adore...

Dès cet instant, gonflé d'une confiance nouvelle, je m'efforçai de trouver un moyen de partir : Si la fée s'y était engagée, c'est qu'elle savait qu'un moyen allait s'offrir ?! Ma lutine, elle, abordait la question différemment : elle préparait ses bagages ! tout simplement.

- A quoi bon t'agiter gros nigaud... attends sagement que le destin vienne nous emporter sur ses ailes.

A quoi je répondais invariablement :

- Heureusement que je ne suis pas resté les deux pieds dans le même sabot quand tu étais prisonnière ! Mais que comptes-tu faire de tout ça ? Il nous faudra trois serviteurs pour porter tes bagages...
- Oh ! mon cher petit lutin... ne voudras-tu me les réduire comme tu fis de ta précieuse bibliothèque ?

Comment aurai-je pu résister à son sourire ?...

- Mais tu vas rendre rouge de confusion mes parents avec toutes ces richesses étalées !
- Ce ne sont que quelques cadeaux... pour ta maman...

Et à quoi bon vouloir raisonner une fille de gnome des Chênes ?

- Et toi Goulven ?... n'emmèneras-tu pas de cadeaux à tes amis ?

Ainsi finit-elle par me convaincre de me laisser bercer par les évènements, comme si la solution allait nous tomber du ciel !..

Et pourtant... je dus me rendre à l'évidence que ma sage petite lutine avait été plus avisée que moi : Quelques temps plus tard nous reçûmes un message de Maureen :

Ah mes Chers amis, quelle nouvelle, quelle aventure !
Lorsqu'Andrews est venu demander ma main à mon grand père, avec force cérémonie au point que j'ai cru en mourir de rire, Grand père, en bon vieux loup de mer, nous a dit :
- Mes enfants il n'est pas de mariage sans voyage de noce !... Et il n'est pas de voyage de noce sans bateau !... Et l'on ne peut s'embarquer d'Irlande que pour aller ... à Venise ! J'ai l'un de mes anciens seconds, peut-être t'en souviens-tu Maureen, il nous a rendu visite une fois, il est originaire de Tory Island, bref il commande à présent l'un de ces nouveaux navires capables de traverser la mer d'Irlande en trois jours.
Je lui ai parlé de vous, Il a un tranport vers l'Italie au printemps : il partira de Dublin, direction Brest, Lisbonne, Tunis, et vous débarquerez à Naples ! C'est une chance inouïe vous ne trouvez pas ? Habituellement il ne fait pas de cabotage, mais cette fois il devra faire quelques escales de quelques jours, vous pourez faire du tourisme... Bien sûr c'est un navire marchand, mais je suis sûr que vous serez enchantés, vous aurez une belle cabine pour vous tout seuls !..
Ensuite vous visiterez Rome, Florence, Vérone et Venise !... et retour par l'Orient-Express et Paris...

Nous étions tellement ébahis, que nous n'écoutions plus grand père nous parler du merveilleux voyage qu'il avait organisé pour nous. Nous avons aussitôt pensé à vous, nous ne savions quoi dire. Grand père s'est inquiété :
- Ça ne vous plaît pas ? vous aviez peut-être formé d'autres projets ! C'est ça ?
Je lui ai répondu - Oh non Grand père ! Au contraire ! C'est inespéré, c'est magnifique ! -
J'ai aussitôt appelé Grand mère pour qu'elle montre à Andrews l'énorme malle cabine qui dormait au grenier. Tu t'en souviens Goulven ? Une fois tu t'étais caché dedans pour me faire peur !
Alors voilà. Cette malle sera à Buncrana, chez Andrews, il vous suffira de vous y glisser avant le départ, vous serez un peu secoués jusqu'à l'embarquement, mais trois jours plus tard nous serons à Brest. Le bateau restera à quai trois jours, largement le temps pour nous de voir la baie des Sardines !

Préparez-vous : nous nous marierons devant les hommes bientôt, devant les fées à l'équinoxe de printemps. Le grand départ est pour le 2 juin prochain, plus que quelques lunes !
Andrews est si impatient qu'il vous attend déjà !

J'étais tellement abasourdi du pouvoir de ces fées que je ne trouvais pas les mots en tendant la lettre à Aednat. Je me contentai de lui dire :

- Je crois devoir écrire à Daireann pour la remercier, qu'en penses-tu ?

La lutine lu la lettre, la relu, elle rayonnait de bonheur ! Elle triomphait une fois de plus et en profita pour me gourmander sur mon manque de confiance envers ses grandes fées... Puis elle essaya de me tirer les oreilles affectueusement...

- Arrête ! criai-je. Ma mère ne me reconnaîtra plus !..
- N'avais-je pas raison de vouloir préparer mes bagages petit entêté ? Ah ! si je t'écoutais, où serions-nous aujourd'hui... Mon père me l'avait bien dit !
- Oh ! moi aussi il m'avait prévenu... que ne l'ai-je écouté ? dis en riant.
- Oh ! gredin... attends un peu d'être enfermé avec moi dans cette malle ! Nous verrons si tu continues à faire le fanfaron... Hi hi !

Fin du troisième volume


lutin à dos d'oie, d'après une gravure sur lino de l'auteur
lutin et lutine d'après Cicely M. Barker
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