Le châtiment.

C'est une sterne de Ketty qui nous prévint que les quatre frères Tublinn, qui avaient fui Dingle après leur deuxième trahison, avaient été vus vers Tipperary puis plus au nord dans les environs de Tullamore. D'après les dires des gnomes de cette région, Ted Tublinn menait ses frères vers l'Ulster, naïvement peut-être pensait-il que la frontière des états des hommes pouvait être une barrière pour ses poursuivants ?
Je pense qu'il avait compris dès le début que je n'avais pas vraiment donné l'autorisation aux renards des elfes de les dévorer, il connaissait trop mes faiblesses... Lui et ses frères n'avaient eu aucun scrupule à nous condamner une deuxième fois, comme ils avaient condamné Mölinn !

Nous avions largement répandu la nouvelle de la mort de la fée par la faute des fugitifs, c'était un évènement tellement grave aux yeux des petits peuples, si rare, qu'une véritable indignation révoltait lutins et gnomes, elfes et fées, de sorte que les lâches ne pourraient espérer aucune aide.
De plus, il était important que toute nos communautés sachent que Mölinn la fée de Dingle était morte. Ce qui était la triste réalité à mes yeux. Ainsi protégerions-nous Maureen de la curiosité de tous.
De son côté elle et Andrews devaient aller tout d'abord chez les grands parents de la jeune fille. Puis elle l'emmènerai à Dublin faire la connaissance de Tante May... J'aurais aimé être là (et comme j'aurais voulu qu'elle voit une dernière fois ce beagle qui avait protégé sa nièce) pour voir si la vielle dame reconnaîtrait sinon le jeune homme, du moins sa façon de jouer inimitable, elle était tellement perspicace et intelligente !

J'avais continué à correspondre avec Tante May, par sterne interposée, Jusqu'à la renaissance de Maureen. La vieille dame de Dublin, continuait de penser que c'était sa petite nièce qui lui envoyait ces billets, mais gentiment elle me répondait et jouait le jeu de la naïveté. Quand j'avais montré à Maureen, les réponses de sa tante, elle m'avait chaleureusement remercié d'avoir fait en sorte que, ni elle, ni si ses grands parents ne soient inquiétés.

Même si je ne souhaitais pas leur chercher querelle moi-même, j'avais à cœur de retrouver Ted et ses frères pour leur dire ma façon de penser. Aussi nous-nous envolâmes de Tralee jusqu'à Athlone, volant de nuit, dormant le jour, les suivant presque à la trace.
Quand les félons approchèrent de lough Shellin, Nous fîmes en sorte qu'ils ne puissent plus remonter directement vers le nord sans être inquiétés, car je souhaitais que ce soit Liam et Daireann qui leur cherchent querelle : Liam avait failli perdre sa fille, et toute sa communauté avait risqué d'être asservie par le Sorcier Noir ; Daireann pleurait sa filleule, la petite fée Mölinn, qui était morte pas leur terrible faute.

Pour cela ils devaient entrer dans la région relevant du Tribunal des Querelles du Donegal, se jetant dans la gueule du loup en quelque sorte.
Ils furent donc repoussés vers l'ouest à leur insu de sorte qu'ils ne puissent faire autrement que de descendre le cour de l'Erne. Le discret filet tendu par les lutins de la région forcerait les frères Tublinn à tenter de franchir le fleuve par un pont situé entre les deux lacs, juste après avoir longé le Lough Erne supérieur, dernière frontière avant ce qu'ils espéraient être leur sauveté. Ils savaient par les alouettes qu'ils étaient recherchés, que nous les poursuivions activement. Tout autre passage leur était interdit de différentes façons : là des chiens les coursaient, ailleurs des lutins de jardin sortaient de leur réserve habituelle pour les chasser vers nous ou leur faire croire qu'ils étaient attendus au nord ou à l'est. Partout où il en résidait, les fées dressaient par sortilège une barrière infranchissable quoique impalpable...

Nous choisîmes de les attendre entre le lac Erne supérieur et le grand lac Erne.
L'endroit était propice à se cacher, les rives indécises du lac supérieur se découpent en de gracieuses broderies festonnées de bouquets de roseaux. Ici se célébreraient donc nos retrouvailles !

Nous y trouvâmes de précieux soutiens, en particulier les nombreux elfes vivant le long de ces eaux poissonneuses. La petite elfette tuée par Kiar, que nous avions ensevelie dans la forêt de Liam, était native d'un des innombrables îlots du Lac. Elle s'appelait Davina, on m'expliqua que c'était en rapport avec les biches, nombreuses dans les sous-bois autour du Lough Erne.

Personne n'avait assisté à son enlèvement. Pudiquement... nous tûmes l'humiliant traitement que le Sorcier Noir lui avait fait subir. Par contre nous leur expliquâmes comment nous l'avions inhumée, et comment l'ensevelissement de Davina dans la forêt avait rompu le maléfice du sorcier.

Comme Kiar était mort, le maléfice anéantis par ce fait, Aednat proposa à sa famille de la faire revenir sur les rives de son lac si elle le désirait. Les siens furent très touchés des soins que nous avions pris de leur sœur, et ils pensèrent préférable de la laisser en paix dans un si bel endroit que la forêt enchantée de Liam. De voir qu'ils étaient satisfaits de ce que nous avions fait nous réchauffa le cœur, et la princesse de Lough Swilly les remercia en disant :

- Je vais faire en sorte auprès de mon père que notre forêt soit désormais appelée "Forêt de Davina".

Nous n'eûmes pas à attendre longtemps l'arrivée de Ted et de ses frères : nous les trouvâmes un matin tombant presque nez à nez avec nous au bord du lac. Aednat était en train de regarder avec intérêt un petit banc d'alevin que je venais de repérer quand nous entendîmes du bruit dans les fourrées derrière nous. Elle se retourna et poussa un petit cri de surprise : ils étaient là, tous les quatre, la mine défaite, la barbe en désordre, en guenilles, presque méconnaissables tant ils semblaient souffrir de la faim.

- Oh ! regarde Goulven qui voilà... n'est-ce pas cette bande de chenapans de Dingle auxquels mon père cherche querelle ?

Ils étaient tellement surpris de voir des lutins, ici, dans le domaine des elfes, et de nous voir, nous, qu'ils ne surent ni prendre la fuite aussitôt ni même répondre à la lutine !

- Oui Tu as raison, ce sont eux !... ils n'ont donc pas encore été dévorés ? à la bonne heure messieurs, car j'ai là une convocation pour vous...

Disant cela je mis la main à la poche et j'en sortis ma baguette magique. Cela eut pour effet de leur délier la langue :

- Que vas-tu faire petit démon ? gronda Ted. Encore user de ta magie noire contre nous ?

Il n'avait pas oublié la dernière leçon que je lui avais donné.

- Démon ?.. magie noire ?.. sais-tu bien de quoi tu parles ? Il restait un démon, un Mage Noir en Irlande... Il vient de mourir ! Et c'est moi qui ai tué ce sorcier auquel vous-vous êtes si ignoblement inféodés ! Aussi Ted, tu ferais bien d'imiter tes frères, qui savent mieux que toi rester humble devant une princesse !

En effet nous reconnaissant, et me voyant brandir mon arme, les trois autres s'étaient déjà laissés tomber à genoux !
Ted les regarda avec un air si mauvais que ça lui déforma la figure de manière effroyable. il sortit d'une poche son couteau de cordonnier et se jeta sur ma petite lutine qui ne s'y attendait pas.

- Laisse-moi passer ! cria-t-il. Laisse-moi passer ou je lui tranche la gorge... Tu n'auras qu'a mener ces idiots devant Liam, il devra s'en satisfaire !

Et il tenta d'entraîner Aednat vers le couvert du sous-bois. Mais la mignonne ne l'entendait pas de cette oreille, elle commença à se débattre, tentant d'attraper la main qui la ceinturait pour la mordre !

- Lâche-moi ! Comment oses-tu porter la main sur moi ! criait-elle en se démenant vigoureusement. Et quand tu m'auras tuée imbécile ?.. Que te restera-t-il ?!.. hurla-t-elle encore en redoublant d'ardeur.
- Et bien !.. Puisque tu la veux Ted, prends-la ! dis-je en riant. Mais son père m'a déjà prévenu : elle a mauvais caractère et il ne convient pas de vouloir la commander !.. Gare à toi ! Ah ah ah !

Décontenancé par mon attitude, Ted relâcha son emprise juste assez pour que ma charmante fiancée puisse enfin happer la main tenant le couteau et la mordre, si violemment qu'il fut contraint de la libérer en hurlant de rage.

Aussitôt Aednat se précipita vers moi en criant :

- Ah ! Que je t'y prenne encore Goulven de Landévennec !.. Dire pareilles vilenies de moi !.. Attends-toi à subir le même sort !

Elle avait l'air si furibonde que je ne savais plus si elle se jouait de moi ou non !.. Ted voulut profiter de mon hésitation pour s'échapper, mais quand il se tourna vers les bois, il se retrouva entouré d'une dizaine d'elfes hostiles. Nous savions qu'ils étaient autour de nous depuis que nous observions la faune microscopique des bords du lac, mais ils s'étaient fondus dans le paysage, comme à leur habitude, quand les gredins étaient arrivés. Ted ne savait plus quoi faire, il menaçait chacun et personne de son couteau crochu, alors je lui dit :

- Lâche ce couteau Ted, ou range-le dans ta poche, tu pourrais blesser quelqu'un. Il faut te rendre... Nos amis, qui t'observent depuis que tu es entré dans leur domaine ont eu le malheur de perdre l'une de leurs sœur. C'est ton maître qui l'a enlevée à leur affection, il l'a tuée pour pouvoir ensorceler la forêt de Liam... ils sont donc en droit de penser que tu es responsable de ce malheur... à toi de décider : soit tu obéis à la convocation que nous allons te faire, soit je laisse mes amis te juger, et régler ton sort et celui de tes frères à leur façon...

Ted Tublin hésita peu, il regarda de nouveau ses trois frères qu'il devait juger bien lâches, puis il referma son couteau et le mit dans une de ses poches. J'avais visualisé l'arme suffisamment longtemps pour pouvoir la rendre inoffensive s'il lui prenait ne serait-ce que la fantaisie de penser s'en servir de nouveau contre nous.

- Bien, voilà qui me semble raisonnable... repris-je, alors que les quatre me faisaient maintenant face, serrés de près par les elfes. Vous êtes donc par moi informés, que Liam de Lough Swilly vous cherche querelle pour différents motifs qui sont consignés sur le document que sa fille va vous remettre. Sachez qu'au nombre de ceux-ci figure la complicité dans la tentative d'assassinat de sa fille cadette. Ce fait à lui seul doit vous faire comprendre ce que vous encourez ! Vous allez nous accompagner jusqu'au pont en aval du lac, des gnomes du Donegal nous y attendent.

Résignés, ils nous suivirent en jetant des regards apeurés vers les elfes armés de roseaux effilés. Visiblement ils n'avaient jamais vu d'elfes (tout comme moi avant que j'aille à leur rencontre). Et comme ils craignaient tout ce qu'ils ne comprenaient pas, tout ce qui leur semblait étranger, j'avais utilisé la peur prévisible que leur inspirerait le risque d'être livrés à des êtres si différents !

Aednat m'avait expliqué que le Tribunal des Querelles du Donegal se réunirait au sommet d'une montagne dominant Buncrana et Lough Swilly : Slieves Snaght. Un sommet, me précisa-t-elle, hérissé de rocailles qui auraient enchanté les gnomes du Connemara !

- As-tu souvent assisté à une querelle ? lui demandai-je.
- Non, jamais, ma mère me trouve trop jeune pour ça !.. enfin je crois que j'ai beaucoup grandi à tes côtés depuis deux lunes...
- Et tu n'as toujours pas envie de voir ces gredins... enfin, les voir jugés ?
- Je ne sais pas. Et toi Goulven ?
- Non, je crois que je manquerai de partialité. Il est temps que nos semblables prennent leur responsabilités.
- Tu as peur d'avoir envie de te venger, c'est bien ça ?..
- Oui et non, je pense arriver à maîtriser ce genre d'émotions malignes... grâce à toi qui m'a emmené à la rencontre de ce que je craignais et haïssais le plus au monde ! Tu m'as permis d'ouvrir les yeux et de rejeter la haine aveugle, au profit de la tolérance. Non, si j'avais du exprimer ma soif de vengeance, les Tublinn seraient sans doute déjà dans le ventre d'un renard !
- Mais alors ?.. je te sens inquiet, aurais-tu de nouveaux doutes sur la capacité de nos semblables de nous rendre justice ?
- Non, c'est autre chose... mais j'ignore quoi !... Quelque chose me dit d'éviter d'aller sur Slieves Snagh pour cette querelle, et je le sais depuis le début ! Rappelle-toi, je ne voulais leur chercher querelle moi-même...
- Si tu n'y vas pas, je n'irai pas non plus ! répondit la lutine farouche avec détermination.

Malheureusement, les gnomes envoyés par Liam à notre rencontre nous apprirent que nous étions convoqués également en qualité de témoins, et qu'il n'était pas envisageable de nous dérober !

- Si tu ne viens pas Goulven, nous serons obligés de te tenir pour menteur, c'est ainsi. Et tous ceux qui voudront évoquer ce que tu as fait, à charge de ces traîtres, n'auront plus qu'à se taire !
- Mais c'est stupide ! Tout le monde sait ce qui s'est passé ! m'écriai-je en colère. Ils ont provoqué la mort d'une fée ! Et personne d'autre que moi devrait en parler ?!
- Attention Goulven ! Liam cherche querelle à ceux-là (il désignait de son bâton de marche les quatre gredins qui nous écoutaient) uniquement pour l'enlèvement et les mauvais traitements sur sa fille !... La mort de la fée de Dingle est étrangère à nos lois.
- Vraiment ?! s'écria ma petite lutine exaspérée. Attendez que j'en parle à mon père !... A moins que je ne leur cherche querelle moi-même pour cet assassinat !!
- N'y comptez pas jeune lutine : vous êtes trop jeune pour ça ! lui répondit le gnome du tac au tac.
- Et je répète, dit un autre en me regardant, que la mort de la fée ne peut malheureusement être jugée par nous les gnomes.

C'était sans appel, je posai la main sur le bras de ma compagne pour la calmer, et lui éviter une nouvelle humiliation devant Ted et ses frères qui d'un seul coup paraissaient moins inquiets de leur sort.

- C'est inutile de s'entêter à parler avec eux, ils ne font qu'appliquer les coutumes de ton peuple, ils en sont les garants... lui dis-je à part.
- Puisque qu'il le faut, je viendrai répondre aux questions des sages du Tribunal des Querelles de Slieves Snagh. dis-je à l'attention des quatre robustes gnomes qui emmenèrent nos larrons sans ménagement.
- Faites attention ! Ted Tublinn a un redoutable couteau dans sa poche, il en a menacé mon amie ! leur criai-je avant que nous reprenions la direction du lac.
- Merci, ne t'inquiètes pas, nous les surveillerons bien...

Nous reparlâmes bien sûr de cet incident, les elfes, qui nous trouvaient bien compliqués avec nos règles, nos lois, nos tribunaux, nous signifièrent clairement que si nous n'étions pas satisfaits de l'issue de la querelle, ils se feraient une joie de nous rendre justice ! Je les en remerciais, leurs assurant que nous avions confiance dans l'équité des gnomes, même si d'expérience j'avais souvent mesuré leurs versatilité !

Ma chère lutine ne décolérait pas après son père :

- Il le savait !... il ne m'en a rien dit, quand je lui ai expliqué que nous ne viendrions sans doute pas assister à la querelle... qu'il ne vienne pas me dire le contraire, certaines de ces coutumes ont été voulues par lui et ses pairs !
- Peut-être n'imaginait-il pas que je veuille m'y dérober ? Il pensait sans doute que je voudrais les voir punis ? dis-je pour apaiser son amertume.
- Ah vraiment ? Et pourquoi ne nous a-t-il pas dit que nous ne pourrions parler de la mort de Mölinn ? Non vraiment je suis écœurée !... un crime aussi affreux ?
- Moi aussi je suis scandalisé, peut-être cela permettra-t-il de faire progresser vos lois ? Mais comprends que l'on ne puisse changer les lois à posteriori pour pouvoir plus aisément condamner... Si le tort qu'ils ont fait à Mölinn n'est pas jugé par ceux de ton peuple, ils devront en répondre tôt ou tard devant les fées... Daireann et Ketty ne les laisseront pas s'en tirer à si bon compte...
- Ketty ? Elle détestait Mölinn, et...
- Allons ! calme-toi... que me disais-tu quand je doutais de ta marraine ? Et maintenant c'est moi qui dois te rappeler que jamais elle ne nous a abandonnés ? N'oublie pas qu'elle nous a aidé, que pour sauver Maureen elle a pardonné à sa mère ! Elle a sans doute toujours eu une tendresse cachée, sinon pour Mölinn, du moins pour la fragile Maureen. Elle a même réalisé un vœu pour me remercier de l'avoir sauvée...
- Oui... excuse-moi... je suis simplement révoltée contre mon père...
- Nous verrons bien comment se réglera cette querelle, j'aimerai que tu ne t'emportes pas de la sorte ce jour là. Les gnomes sont si... (Je préférais ne pas en dire plus et me tus.)
- Ce sont de vrais girouettes ! Tu peux le dire !
- Oui ma chère petite lutine, mais les vents nous seront favorables!

Hérissé de rocailles, voilà comment Aednat m'avait décrit Slieve Snagh. Et en effet quand nous rejoignîmes le sommet de la montagne, elle était non seulement hérissée de bonnets pointus, mais aussi de pierres anguleuses, déposées là par je ne sais quel prodige !..
Un instant j'eus cette pensée fugitive que chaque pierre représentait le bonnet d'un lutin qui aurait été pétrifié lors d'un cataclysme : j'imaginais notre assemblée soudainement frappée par la colère d'un Mage noir, qui nous transformerait tous en cailloux épars...
Ensuite il me parût plus plausible que ces pierres représentent lutins et gnomes qui, venus ici pour de fausses querelles, auraient été condamnés à errer pour l'éternité sur cette étrange montagne...

Par endroit, des humains avaient empilé des pierres de façon plus ou moins ordonnée. Des tas plus petits témoignaient que les gnomes de la région les avaient imité... Liam que j'interrogeai à ce sujet me répondit que cette coutume pouvait s'apparenter au mur sacré des gnomes du Connemara, que ces empilements étaient sensés nous protéger de forces occultes qui soulèvent les montagnes, ou à protéger un proche... vivant ou disparu. Une tradition hérité de temps anciens qui existait dans beaucoup de pays montagneux. Lui-même avait érigé un cairn à la naissance de chacune de ses filles, plus par goût des traditions que par conviction...

Plus d'une centaine de gnomes du Donegal de Leitrim et Fermanagh, et quelques lutins des alentours s'étaient donné rendez-vous cette nuit là sur la montagne dominant la péninsule d'Inish Owen. Les gnomes des chênes avaient entouré le sommet de sortilèges nous protégeant de visites importunes des humains (précaution presque superflue tant ils répugnent à sortir la nuit).

A cette occasion, je me rendis compte de la diversité vestimentaire des lutins d'Irlande, les beaux habits que j'avais acheté à Killarney, semblaient ici bien désuets, je n'avais jamais abandonné mon bonnet pointu, mais je remarquais qu'ici, beaucoup avaient opté pour des sortes de casquettes de patchwork, et autres couvre-chefs inspirés des modes humaines. Seuls les gnomes des chênes semblaient attaché à perpétuer une tradition plus ancienne, assez proche des habitudes des lutins et gnomes de petite Bretagne, braies larges serrées aux chevilles ou pantalons courts s'arrêtant sous le genou, vestes de couleurs chantantes , vertes et jaunes ou rouge le plus souvent, avec des ornements brodés ou de passementerie.

Les lutines en plus grand nombre encore avaient délaissé le bonnet pointu ! Aednat en mettait un parfois pour me faire plaisir, ou volait le mien pour se moquer de moi gentiment, mais ses amies elles, préféraient libérer leur chevelures magnifiques, ou se coiffer de rubans multicolores... Les lutines vivant encore plus près de humains, se coiffaient de bonnets plats et vaporeux, et ne mettaient plus que rarement les robes de laines ornées de broderies compliquées chère à leurs mères. Cette foule bigarrée s'installa dans un gentil désordre, seuls quelques bancs avaient été installés pour les juges, et les parties prenantes de l'affaire.

Comme à Killarney, cinq sages étaient installés au pied d'un empilement plus haut que les autres. Glendan, un des gnomes qui était venus prendre les frères Tublinn était désigné pour présider la séance. La nuit était assez clair, près d'une lune s'était écoulée depuis la mort de Kiar, nous approchions donc d'une nouvelle pleine lune.
Après les présentations d'usage : du plaignant, Le très honorable Seigneur Liam de Lough Swilly ; des justiciables : Ted, Tom, Owen et Jack Tublinn, quatre frères de Dingle, leprechauns de leur état, qui, leurs mauvaises actions accomplies, ont cru pouvoir échapper à la justice en s'enfuyant ; puis des faits qui leur étaient reprochés :

- Il leur est fait reproche d'avoir divulgué à un sorcier humain, l'existence de deux jeunes lutins amoureux aux cœurs purs, aux âmes généreuses, qui par cette révélation devinrent les proies de ce Mage en quête d'immortalité, prêt à perpétuer le sacrifice de deux des nôtres pour accomplir son maléfice.
Il leur est également fait reproche de parjure puisqu'après s'être engagés à faciliter la capture de ce sorcier, ils ont trahi la fille de Liam mettant sa vie une deuxième fois en péril.
Il leur est enfin fait reproche, par leurs indiscrétions zélées, d'avoir permis au sorcier Kiar de percer le secret de la forêt magique et mis en danger de mort toute la communauté de Lough Swilly.

Un silence impressionnant accompagna ces dernières paroles terribles, je fus surpris du sérieux de cette assemblée, j'avais encore en mémoire le Tribunal de Killarney, et ses gnomes imprévisibles !
Comme je m'en étonnais auprès de la maman d'Aednat, elle me répondit qu'ici, les querelles étaient toujours suivies avec le plus grand respect des traditions. J'en profitais pour lui demander ce que signifiait "leprechaun", elle me répondit étonnée : Ne sont-ils pas cordonniers ? Puis je lui fit part de ma surprise de voir les Tublinn sans barbe, elle m'expliqua que cela les marquait au sceau de l'infamie pour avoir tenté de fuir !

Puis vinrent les témoignages. Aednat fut questionnée sur sa première capture et la façon dont je l'avais sauvée, sur le sort que lui réservait le sorcier. L'assemblée ne put retenir son émotion à l'évocation de l'elfette noyée dans le bocal.

Je dus ensuite confirmer ses propos, expliquer comment j'avais lancé les chiens à la recherche du repaire de Kiar, je dus convenir à cette occasion savoir communiquer par la pensée avec eux. La plupart des gnomes présents sachant le faire aussi, cela ne souleva pas le moindre émoi. Nous étions bien loin de la réaction des gnomes de Killarney à la révélation des Tublinn sur mon pouvoir de parole envers les souris.

Ensuite fut évoqué l'attaque du sorcier sur la vallée des gnomes. le témoignage d'Aednat se termina par l'évocation des funérailles de la petite elfe, façon dont j'avais défait le sortilège d'endormissement de Kiar.

Glendan fit lecture du témoignage écrit d'un des érudits de Dublin, qui expliquait le vol du Livre de Trinity Collège, et les maléfices qu'il celait, notamment celui de l'immortalité qui implique le sacrifice de jeunes lutins aux cœurs purs, liés par un amour indissoluble. Mon habitude des assemblées me fit remarquer toute l'angoisse des mamans réunies ici, et la tendresse qu'elles nous témoignaient d'autant d'Aednat s'était serrée tout contre moi. Je dus intervenir de nouveau pour expliquer comment j'étais parvenu à détruire le Livre. A la suite de ce témoignage, je fus remercié solennellement par Glendan de la destruction du grimoire.

Et le maître des débats en vint à la deuxième trahison des félons : Quand ils avaient bafoué la parole donnée à Aednat elle-même. Il fut souligné qu'à cette occasion, leur avait été offert la chance de racheter leur première faute, qu'ils ne pouvaient cette fois invoquer une quelconque ignorance des projets funestes de leur maître. Ce qui aggravait considérablement la forfaiture !
Une deuxième fois Aednat dut témoigner du sacrifice horrible qui avait été préparé pour nous. Cette fois elle eu la force de dire ces mots terribles :

- ...Il s'apprêtait à dévorer nos cœurs encore palpitants !

Cette fois, malgré le respect de la tradition, de nombreuses invectives fusèrent contre les voyous, et Glendan n'eut pas envie d'imposer le silence à chacun. A ma grande surprise, il laissa la colère légitime de ses semblables s'exprimer...

Quand le calme fut revenu, je dus expliquer comment j'avais tué le sorcier. Malgré moi, je laissais transparaître mon émotion, ma gène d'avoir ôté une vie, fusse celle du Sorcier Noir ! Mon récit impressionna fortement : Je prenais une stature de magicien redoutable, qui s'ajoutait à l'aura que m'avait valu la réconciliation des Abhacs !

Une nouvelle fois Glendan, au nom de tous les gnomes et lutins rassemblés, au nom de toutes les créatures ayant à craindre pour leur vie du fait de ce maléfice d'immortalité, me remercia d'avoir levé cette menace pour eux-même et les générations à venir... Ayant détruit le Livre et fait disparaître le dernier Mage en connaissant les secrets.

Ensuite Glendan donna la parole au plaignant :

- Seigneur de Lough Swilly, très honorable Liam, je vous prie de vider aujourd'hui votre querelle, ou de la rengorger à jamais !

Je trouvais leur protocole plutôt amusant, j'avais en tête les vives empoignades des lutins et korrigans de Bretagne, qui n'y mettaient pas tant de manières. Bien qu'ils arrivassent toujours à régler sans pratiquement d'autres violences que verbales leurs désaccords.

Liam, à peine plus grand que moi, me parut ce jour là gigantesque ! Et pour se donner plus de prestance encore, il grimpa sur une pierre plus haute afin que tous le voient. Il embrassa l'assemblé d'un regard à la fois paternel et serein, sans aucune arrogance, puis attendit calmement un signe du maître des débats. Il montrait là une telle déférence, un tel respect des juges, que les frères Tublinn se sentirent perdus avant qu'il n'ait prononcé la moindre parole ! Moi-même j'étais subjugué d'une telle présence.

- Le fait-il exprès ?... ou est-il toujours comme ça ? soufflai-je discrètement à sa femme.
- Oh ! il en rajoute un peu... heureusement il est plus naturel à la cuisine ou... à la chambre ! Hi! Hi! me répondit malicieusement la maman d'Aednat.

Sûr de son effet, Liam parla ainsi :

- Nobles juges, honorable assemblée, entendez aujourd'hui ma vindicte, entendez aujourd'hui la parole d'un père qui faillit par deux fois perdre sa plus jeune fille et son futur gendre. Écoutez par ma voix la douleur d'une mère, et la juste colère d'un père. Les quatre gredins qui sont ici devant vous ne sont pas de ces fauteurs de trouble involontaires ou maladroits, ils ne sont pas non plus des chicaneurs de récolte ou des tricheurs de cartes, pas même des voleurs de tourbe... ceux-là respectent nos coutumes, respectent la sagesse de nos juges et viennent d'eux-même prendre vos avis, écouter vos décisions. Non ! vous avez ici devant vous des criminels en fuite... conscients de la gravité extrême de leurs forfaits ils se sont rebellés, menaçant une troisième fois ma fille de mort, si bien que l'on a dû les traîner de force ici!
Vous entendrez les questions, vous apprécierez les réponses que chacun fera, certains d'entre-vous penseront peut-être qu'ils ne sont pas coupables d'égal façon ? Moi je réponds : Si ! Il ne m'appartient pas de porter leur défense, et je doute qu'aucun d'entre vous ose le faire devant moi....

Liam s'arrêta sur cette menace à peine voilée pour regarder les frères Tublinn avec une telle sévérité, que je fus surpris de ne pas discerner la moindre haine dans ses pensées ! Il maîtrisait parfaitement ses émotions, se montrant simplement inflexible.

- Aussi je réclame que l'on me donne raison. Et je demande pour réparation, non seulement le bannissement et l'exil sans espoir de retour, mais aussi l'angoisse quotidienne de la solitude, la morsure du froid, les brûlures du soleil, les tourments de la faim.

Un silence effrayé laissa résonner en nous les dernières paroles terribles du patriarche. Aucun des Tublinn n'osait affronter un regard.

Puis vint enfin l'interrogatoire des vilains. Comme je l'avais fait un jour, ils allaient devoir répondre sans détour aux questions des cinq sages selon la formule consacrée.

Depuis le début, je les observais remarquant que la hideur de leurs exactions ne s'était nullement effacée des visages de Ted et Tom, les deux aînés qui semblaient farouchement hostiles et haineux. Leurs frères cadets Owen et Jack, des jumeaux, par contre ne fuyaient pas mon examen, ils me regardaient souvent, avec une expression à la fois désolée et surprise qui en disaient long sur l'incompréhension de ce qui leur tombait sur la tête.
Aucune mauvaises pensées ne marquaient leurs traits. Cela me laissait perplexe : quelle complicité y avait-il vraiment entre les quatre frères ? quelle part de subordination avait peut-être entraîné ces deux-là à la suite de leurs aînés ? Je m'en inquiétai auprès de Liam, qui me regarda surpris :

- Cela fait-il une différence ?
- Je sais voir ces choses là ! C'est pour ce don de discernement des mauvaises âmes que la fée de Dingle m'avait pris à son service... Je ne voudrais pas que les jumeaux soient aussi sévèrement traités que leurs aînés s'ils ne sont pas coupables d'autre chose que de lâcheté et de faiblesse vis à vis de leurs frères.
- Je comprends, mais n'intervient surtout pas pour eux Goulven, ce serait malvenu. Moi, en tant que plaignant, je peux demander aux sages d'affiner le questionnement.

Liam alla trouver Glendan lui glissa quelques mots, il acquiesça en me jetant un regard interrogateur, puis il alla parler aux sages. Ceux-ci interrompirent la séance. Je vis que Ted avait deviné mon intervention, il savait en vieux querelleur que je n'avais pas à intervenir, et se douta qu'il se passait quelque chose.

Quand la séance reprit, il fut décidé que chaque frère serait interrogé séparément. Ted s'insurgea :

- Vous modifiez la procédure et niez la tradition suite à l'intervention du sorcier !... vous n'avez pas le droit !
- Que dites-vous Ted Tublinn ?... un sorcier ?... quel sorcier ?... ici il n'y a que des lutins et des gnomes... si vous désignez l'un d'entre-nous de la sorte, je vous prie de le nommer, et il sera en droit de vous en demander raison ! Est-ce bien cela que vous désirez ? demanda l'un des Sages, dérogeant encore au protocole.

Ted baissa la tête, il venait de comprendre qu'il n'était pas à Killarney, et qu'ici, la plupart des gnomes des chênes étaient peu ou prou magiciens eux-mêmes !

Chaque frère fut donc interrogé à son tour, sans que les autres puissent entendre ce qu'il avait à dire. Les jumeaux firent les même déclarations, presque mot pour mot, avec les mêmes expressions désespérées de regrets, les mêmes excuses sincères, sans chercher cependant à charger leurs aînés. Ils firent bonne impression, même si ils firent étalage de leur lâcheté coupable...

Liam me confia à part :

- Tu avais raison mon futur gendre, ta clairvoyance est remarquable... honnêtement nous n'aurions pas dû réclamer la même punition pour ces garçons égarés que pour leurs frères... Mais leur faute reste impardonnable !

Tom Tublinn, lui choisit d'accuser ses trois frères des pires méfaits : c'était eux qui avaient tout fait à l'en croire . Et il fuyait les questions avec une veulerie grotesque, sa bêtise l'empêchant de se rendre compte combien il s'enfonçait, et combien il étalait sa méchanceté indisposant toutes les lutines présentes !

Puis vint le tour de Ted. Agressif, hargneux et méchant, il n'était nul besoin de don pour se rendre compte combien il était foncièrement mauvais tant ses réponses étaient fielleuses ! Il commença par affirmer qu'il n'avait agi que sous l'emprise du sorcier, qui l'avait obligé par des sortilèges à lui obéir.
Il ne sut expliquer dès lors pourquoi il s'était enfui après la mort de Kiar, cette mort devant l'avoir libéré de son prétendu envoûtement. Cela n'expliquait pas non plus ses menaces de mort sur la fille du plaignant sur les rives de Lough Erne. Confondu, il bafouilla quelques excuses inaudibles.
Pour justifier sa deuxième trahison il évoqua les abominables sortilèges que j'aurais lancé contre lui une nuit sur la plage de Brandon Bay. Les juges m'invitèrent donc à expliquer exactement ce que j'avais fait et comment les elfes et leurs renards protecteurs nous avaient aidé à faire peur aux frères Tublinn, l'assistance manifesta par des sourires et des échanges de plaisanteries à mi-voix qui rappelèrent une fois encore à Ted, qu'il ne s'adressait pas aux lutins crédules de Killarney, et qu'ici mes tours ne les impressionnaient guère !

Quand le questionnement fut terminé, vint le temps pour chacun de se défendre. C'est alors qu'une chose inouïe intervint : au nom de ses frères Ted réclama le droit de choisir dans l'assemblée leur défenseur, selon une coutume ancienne et presque oubliée :

- Vous n'ignorez pas gnome du Donegal que le droit m'autorise à demander à l'un d'entre vous de prendre notre défense, sans qu'il puisse se dérober ?
- Voilà une bien étonnante requête Ted Tublinn... mais en effet tel est ton droit.. dut convenir Glendan.
- Alors je demande que Goulven de Landévennec soutienne notre défense !

Cette demande fut accueillie d'un brouhaha indigné des gnomes et lutins : Comment avait-il le toupet de demander à quelqu'un qu'il avait envoyé vers la mort de prendre sa défense ? Quelle honte ! Il fallut longtemps pour que Glendan obtienne le silence de tous, et quand enfin il l'obtint ce fut pour devoir demander piteusement mais conformément à la tradition :

- Un lutin ou un gnome ici présent s'appelle-t-il Goulven ?
- Oui. (je comprenais enfin toutes les appréhensions que j'avais eu avant de venir sur Slieve Snagh !)
- Goulven, es-tu bien originaire de Landévennec ? Je hochais la tête. Ces quatre gnomes te réclament en défense, il n'est pas loisible pour toi de t'y soustraire, sans risquer devoir aussitôt leur en rendre raison devant cette même assemblée... telles sont nos lois.
- Je comprends et je m'y soumets, puis-je obtenir quelques minutes de réflexions avant de parler pour eux ?..

L'un des sage, fait exceptionnel, se leva pour me répondre :

- Prends le temps qu'il te faudra jeune lutin, nous savons de quoi tes paroles sont capables, tu l'as démontré dans les montagnes du Connemara...
- Je vous en remercie.

A peine cette décision fut-elle prise que je me retirai à l'écart... Ma chère lutine qui ne pouvait m'abandonner en aucune circonstance vint me rejoindre :

- Que cherche donc ce fou ? demanda-t-elle.
- Il me connaît mieux que je ne le pensais, j'ai déjà eu grande indulgence pour lui à trois reprises : Lors de la querelle de Killarney, sur la plage puis au bord de Lough Erne... il sait que je ferais tout mon possible pour les sauver une fois encore !
- Mais vas-tu vraiment le faire ? Vas-tu défendre ces fripouilles ?
- Oui ma douce lutine, du mieux que je peux. répondis-je avec un sourire malicieux.

Je sentis toute la curiosité de l'assemblée lorsque je m'approchai de son centre pour plaider la cause de mes ennemis. Les frères avaient des mines contrastées, Ted jubilait presque, tandis que les jumeaux prenaient des airs pitoyables de chiens battus. Tom semblait rongé par une haine noire que je ne lui soupçonnais pas.

- Respectables gnomes et lutins des comtés de Donegal, Fermanagh et Leitrim, ici rassemblés pour voir réglée la querelle entre Liam de Lough Swilly et les Frères Tublinn, je vous remercie par avance de votre patiente attention...
Voilà bien une étrange affaire, où, pour se venger d'une humiliation subie devant le Tribunal des Querelles de Killarney, les Frères Tublinn ont voulu nuire à un jeune lutin de jardin. Ils l'avaient tout d'abord accusé de sorcellerie pour s'être montré capable de parler aux souris ! Il fut démontré que c'était déjà pour combattre Kiar le Sorcier Noir, que ce lutin fut métamorphosé en souris par une fée. Ils furent régulièrement Déboutés de leur querelle. Dès lors ils attendirent une occasion pour satisfaire leur ressentiment.
- Étant posés les motifs de cette querelle, vous noterez que leurs motivations n'étaient pas celles du lutin. Quand l'occasion de leur revanche se présenta, ils s'engagèrent volontairement au service du Sorcier Noir, comme le lutin s'était précédemment mis au service de la fée, pour combattre la sorcière Mag.

Je marquai une petite pose comme chaque fois que j'évoquais Mag, sachant qu'aucun lutin ne pouvait entendre prononcer ce nom sans frémir...

- Les effets de ces choix ne se sont pas faits attendre : le lutin a tué la pire des sorcières d'Irlande, il a réconcilié les Abhacs pour la sauvegarde de Claí Teorann et il a tué Kiar le Sorcier Noir pour sauver celle qu'il aime... Eux qu'ont-ils fait ? Ils ont espionné, ils ont trahi, ils ont vendu leurs semblables, ils se sont parjurés, ils ont mis en péril tous les petits peuples...

Je jetais un regard amusé aux quatre frères : Ted semblait déjà regretter amèrement son idée. Pourtant je n'avais fait que répéter quelques vérités, et il pouvait en aucun cas m'interrompre.

- Comment les défendre dès lors me direz-vous ?... de quelles indulgences pourront-ils bénéficier ? Hé bien... croyez-moi il en est plusieurs :
celle de ce jeune lutin tout d'abord dont ils ont bénéficié déjà trois fois et qui lui vaut d'avoir été choisi par eux pour vous parler maintenant ; celle des gnomes de Lough Swilly ensuite, qui pourront leur épargner le bannissement à vie sur un îlot où ne poussent que bernicles et pétoncles si, comme je l'espère, ils distinguent après moi le bon grain de l'ivraie ; celle des Sages qui sont devant moi enfin, qui sauront déceler parmi les quatre lesquels ne sont coupables que de lâcheté, et lesquels sont coupables d'avoir voulu à deux voire trois reprises la mort d'une de leurs filles...
- Pour les premiers, je réclame grande indulgence, car ils ne savent même pas être mauvais, ils ne savent pas être méchants, aussi pas de bannissement lointain, pas de lente agonie affamés sur un rocher soumis aux caprices des tempêtes. Ce serait un châtiment qu'ils ne comprendraient pas, qui ne les rendrait pas meilleurs !

Je vis Ted regarder ses jeunes frères si méchamment !..

- Pour les autres, ceux qui nourrissent la haine au fond de leur cœur, ceux qui souhaitent la mort, et ont menacé de la donner de leur mains, je réclame plus grande indulgence encore ! Car sinon que ne voudriez-vous leur voir subir ?... l'exil serait trop doux... la faim une jouissance... la mort une délivrance... que ne souhaiteriez-vous pas de pire encore ?

Je voyais bien que Ted et Tom comprenaient que j'étais en train de les berner.

- Alors montrez leur votre mansuétude, permettez leur de racheter leur conduite... Je connais une fée qui souhaiterait avec votre agrément parfaire leur éducation. Elle réside sur Tory Island, ce qui garantira la quiétude de vos communautés et de nos fautifs.
Comme toute fée elle est juste et bonne, autrement dit droite et sévère... elle m'a déjà assuré se faire un devoir de les accueillir sous sa bienveillante protection.

J'exhibais une lettre de Daireann, et la remis au premier Sage, qui la montra à ses pairs en acquiesçant... Tom s'agitait de plus en plus , je sentis qu'il pouvait céder à la haine.

- Ne craignez pas que leur redressement ne soit pas complet, certains d'entre vous connaissent cette fée car longtemps elle résida en Donegal, ils connaissent son exigence, sa rigueur. Elle se nomme Daireann, c'est la marraine de notre regrettée fée Mölinn...

A ces mots Tom se leva en rage, et malgré Ted qui voulait l'empêcher de dire l'indicible il cria :

- Est-ce là prendre notre défense ?.. Vouloir nous livrer à la marraine de la fée dont nous avons vendu les ailes ?!

Un silence de mort s'abattit sur Slieve Snagh, comme si nous avions tous été changés en pierre... un tel aveu ! d'un crime si abominable devant tant de gnomes... sans le moindre remords !
Alors que ni Aednat ni moi n'avions pu parlé du supplice de la petite fée ! Tom avait enfin avoué !.. J'en ressentis un soulagement formidable, et c'est cet idiot de Ted qui m'avait permis d'amener cet aveu !

Glendan laissa ce silence assourdissant résonner encore quelques secondes, puis il pris solennellement la parole :

- Tom Tublinn, tu viens d'avouer un crime qui dépasse notre entendement. cet aveu sera consigné, et l'assemblée des Fées en sera informée. Il faudra un jour que toi et tes frères vous-vous prépariez à en subir les conséquences...
Nos lois ne nous permettent malheureusement pas de vous juger pour ce forfait ignoble, mais il est probable que nos sages, choqués pas vos abjections en tiennent compte lors de leur délibéré... Que chacun reste en place, les Sages se retirent !

Ma plaidoirie m'avait vidé... Liam vint me secouer par les épaules :

- Ah ! quelles belles paroles... quelle éloquence... qui douterait maintenant de la réconciliation des Abhacs ? qui osera dire qu'elle tient du miracle ?... Permets-moi de t'appeler mon fils !
- Mais dis-moi ?... reprit Liam, quand avais-tu combiné ce plan avec la fée Daireann ?
- Oh ! il y a longtemps... lorsque nous étions au chevet de Mölinn. Elle m'avait promis d'exaucer un vœu, je lui ai demandé de punir les gnomes. Elle m'a écrit - Ça un vœu ? Ah non mon petit bonhomme c'est un cadeau que tu me ferais ! -. Malheureusement ensuite nous avons compris que nous ne pourrions pas leur demander raison ici... alors quand Ted m'a offert cette tribune...
- Magnifique ! Ma fille, ton fiancé est remarquable d'ingéniosité !

Aednat nous avait rejoint, elle bouscula presque son père pour se jeter à mon cou fidèle à son habitude :

- Oh ! Goulven... comme tu t'es joué d'eux ! comme ils regretterons de ne pas avoir choisi la justice des gnomes!
Ainsi tu as réussi le tour de force de les faire juger malgré tout pour la mort de Mölinn ? Je suis si fière de toi!

Je n'eus pas à chercher mes mots pour répondre : elle me bâillonna d'un baiser brûlant, à la grande joie des lutins qui nous entouraient !

Rapidement un murmure courut dans l'assemblée, chacun reprit sa place, les Sages allaient rendre leur verdict.

- Conformément à nos lois, ayant respecté les droits de chacun, Nous, Sages des comtés de Donegal Fermanagh et Leitrim réunis, ayant entendu exposition des faits, témoignages, et dépositions des accusés, ayant entendu la requête du plaignant, ayant écouté avec patience le défenseur, décidons :

- Raison est rendue au très honorable Liam de Lough Swilly dans sa querelle avec les frères Tublinn.
- Ne s'agissant pas d'un différent de terres ou de biens, mais bien d'une question de vie et, hélas, de mort, nous avons décidé néanmoins d'accéder à la demande express du défenseur de faire preuve de la plus grande mansuétude. Il est donc décidé que :

- Owen et Jack Tublinn devront résider le restant de leur vie dans les tourbières de Glenveagh. Ils extrairont la tourbe pour les communautés de gnomes alentour mais ne pourront en faire commerce : ils devront se satisfaire de la bonté des lutins et des gnomes qu'ils approvisionneront. Ainsi ils apprendront les valeurs qui forgent notre peuple à l'aune de sa générosité. Leur garde sera assurée par les renards, habituels protecteurs des habitants du lieu. Si l'un ou l'autre tentait de s'échapper, il encourrait l'exil à vie.

- Suivant encore les demandes d'indulgence du défenseur, nous ferons preuve d'une encore plus grande clémence pour Ted et Tom Tublinn. Ils seront donc confiés pour leur redressement à l'excellente fée Daireann, qui réside sur Tory Island, aussi longtemps que cette dernière le jugera nécessaire. Si toutefois elle venait à les libérer, il appartiendrait à la communauté des gnomes de cette île de leur choisir un autre lieu de bannissement jusqu'à leur mort.

- La nouvelle en sera répandue par les voies habituelles.

Un tonnerre d'applaudissement et de Hourra enthousiastes salua la décision, bonnets et casquettes volèrent en tous sens, les embrassades furent nombreuses !.. Je fus entouré de toute part si bien que je ne pus même pas voir une dernière fois ceux qui furent emmené avec rudesse vers leurs terribles châtiments.


gnomes d'après "the book of kells"
Page d'accueil
Index Gnome
Chapitre suivant