La mort de Mölinn.

Ketty m'avait tout particulièrement préparé à l'effroi que provoquerait en moi l'état de mon amie, mais elle savait que même en m'ayant tout expliqué, j'aurais du mal à surmonter cet instant. Ma petite lutine ne connaissait Mölinn qu'à travers mes lettres, et les aventures que je lui avait racontées, elle savait la fée courageuse, impulsive et téméraire, elle connaissait sa double nature et les liens secrets qui l'unissait à Andrews, elle savait surtout l'attachement que j'avais pour la fée, aussi ne voulut-elle pas me quitter, me laisser seul affronter la terrible vérité.

Lorsque nous arrivâmes, Andrews vint à notre rencontre.

- Elle dort. dit-il.
- Va-t-elle mieux depuis...
- Depuis la mort de Kiar ? mentalement oui Goulven, elle ne semble plus tourmentée la nuit venue, avant ça la terrorisait sans raison, particulièrement ces derniers jours de lune montante ! Sans doute avait-il toujours une emprise sur elle ? Mais pour son état de santé hélas...

Andrews détourna son regard, il voulait cacher sa douleur avec pudeur.

- Pouvons-nous la voir ?

Il ne dit mot, nous le suivîmes dans la petite maison de John, le frère de Maureen, il nous mena dans une petite chambre attenante à la cuisine.

Mölinn était couchée sur le côté, sur un gros coussin de taffetas, nue sans couverture à cause de sa blessure vive, ses couleurs oscillaient presque imperceptiblement, au rythme de son cœur. elle semblait si faible qu'elle me parut presque incolore. Andrews était auprès d'elle depuis si longtemps déjà qu'il en avait perdu le sommeil. Il nous expliqua qu'il avait essayé de nombreux sortilèges, de nombreuses préparations, Sans autre résultat que d'atténuer un peu les souffrances de sa chère petite fée.

Je fis un effort pour cacher mon agitation, et je montai sur le lit à ses côtés. Elle respirait faiblement, ses bras étaient doucement repliés sous sa joue, ses jambes légèrement fléchies, je n'osais regarder son dos... je regardais simplement son visage en penchant la tête de côte, elle semblait calme mais triste. Je me fis la réflexion que je n'avais plus vu Mölinn les yeux clos depuis sa bataille contre le troll dans les égouts de Dublin. Déjà j'avais cru la voir mourir, mais elle s'était réveillée.
Maintenant, tous disaient qu'il n'y avait aucun espoir ! Ça me révoltait. Ne pourrions-nous plus rien tenter ?

- Comment est-ce possible ! comment peut-on faire une chose pareille ?! s'écria ma petite lutine révoltée par ce qu'elle vit en ayant grimpé sur le lit par l'autre côté.
- Kiar en avait besoin pour sa potion, Ketty me l'a dit. répondis-je en essayant de maîtriser le dégoût et la détresse qui me submergeaient.
- Mais je ne comprends pas comment il a pu lui tendre un piège aussi grossier ! ajoutai-je en grondant comme un loup.
- Ce sont tes semblables... ces quatre gnomes de Dingle qui l'ont attirée. Ils sont allé à l'instigation du Sorcier Noir se lamenter sur la lande, ils ignoraient tout de Maureen... heureusement. Elle s'est naturellement portée à leurs secours, elle avait encore ton amitié dans le cœur Goulven... sa défiance pour les gnomes ? tu l'avais en partie gommée. Mais ce n'est pas de ta faute ! ces veules l'auraient apitoyée de toute façon, me répondit doucement Andrews.
- Et quand elle s'est trouvée précisément où ce criminel leur avait ordonné de l'amener, il l'a attaquée brutalement... et... et...

John, le frère aîné de Maureen, qui venait de parler et chez qui Mölinn avait trouvé refuge, se tut. Il était effondré, voici une lune il ignorait tout de la petite fée quand elle est venue une nuit frapper faiblement à sa fenêtre. Elle perdait son sang en une longue ligne argentée, luisant sous la lune, elle l'appela John.

Il recueillit donc la petite créature à l'agonie sans comprendre ce qu'elle disait, sans savoir quoi faire. C'est sa femme qui a tout compris. Il ne savait pas comment elle avait si vite deviné qui était cette petite chose blessée. (Moi qui me souvenais de Margaret, je comprenais : Elle devait avoir un souvenir confus de cette fée qui était venue la délivrer de l'envoûtement de Mag.)
Il nous expliqua avoir ensuite reçu une curieuse lettre de Tante May, qui lui confirmait que Maureen courait un danger, mais comment expliquer à la vieille dame ?.. Heureusement, Tante May lui écrivit une nouvelle fois qu'il ne fallait pas s'inquiéter, qu'un brave chien veillait sur elle et qu'elle se chargeait de rassurer les grands parents. (Aednat à ces mots me regarda avec fierté.)

Pendant qu'il parlait, je m'étais enfin résolu à voir le dos martyrisé de ma chère fée. Ce n'était plus qu'une plaie béante refusant de se refermer : Kiar lui avait arraché les ailes ! sans doute avec un poignard, l'avait-il laissée pour morte, négligeant de l'achever ? Ou bien avait-il besoin qu'elle vive ce calvaire et l'avait-il volontairement laissé vivre ? Cette possibilité me fit trembler.

Instinctivement je sortis ma baguette magique, dérisoire, aurait dit Kiar, puis je fis comme Mölinn avait fait pour moi... John et Andrews me regardèrent sans rien dire, ne voulant sans doute pas me faire perdre tout espoir. J'ignorai si la fée ressentait ma caresse irradiant un doux voile de couleur chaude, mais cela m'importait peu... sans doute était-ce mes propres blessures que j'essayais de panser ?
Pendant que je faisais cela, Margaret entra, elle me dévisagea, je sentis qu'elle reconnaissait le chat qu'elle avait eu dans les bras voici un an, quand elle-même était possédée par Mag. Elle invita tout le monde à sortir, accompagna Aednat en pleurs dans la cuisine, puis revint me parler.

- Tu es Goulven le lutin ? Tu es bien celui qu'elle avait transformé en chat pour m'espionner... n'est-ce pas ?
- Oui Margaret.
- Tu me connais... tu es déjà venu chez moi, elle me l'a dit... elle m'a dit pour ton don... suis-je toujours aussi laide à tes yeux ?
- Non, rassurez-vous, le mauvais esprit qui vous possédait, Mölinn l'a mis en fuite... Elle vous a sauvée comme elle m'a sauvé également la vie, et à bien d'autre encore... Et maintenant voilà qu'elle a besoin de nous, voilà que je me sens impuissant... inutile. Si je n'avais pas été si bon serviteur, elle aurait continué à se défier des gnomes de Dingle !
- Tu ne dois pas dire ça ! Elle m'a parlé de toi, elle m'a dit beaucoup de chose, elle m'a dit : "Fait venir Goulven le lutin. Lui seul pourra sauver Maureen...". Comprends-tu ce qu'elle voulait dire ? Elle me l'a répété plusieurs fois... tu vas la sauver n'est-ce pas ?

Je restai muet de stupéfaction : Chaque fois qu'une fée m'avait dit que j'étais capable de faire quelque chose, elle le disait en connaissance de cause, elle savait que j'avais les moyens de le faire !

- Que vas-tu faire ? crois-tu que ta baguette magique suffira ? repris Margaret en voyant que je continuais à caresser sa petite belle-sœur d'un halo rose et tiède.
- Non, hélas non... je dois réfléchir, si Mölinn a dit que je pouvais sauver Maureen, c'est qu'il doit y avoir un moyen de la sauver... au moins sous sa nature humaine... et qu'il me faut découvrir ce moyen...
- Mais Andrews dit qu'elle mourra si elle permute, comme il dit...
- Oui il a raison, nous devrons être prêts quand elle le fera. dis-je distraitement, déjà plongé dans mes réflexions...

Ses ailes ! Kiar lui avait arraché les ailes de papillon qui la rendait si belle ! Elle n'avait plus de dos, si elle ne saignait plus, sa plaie ne s'était pas refermée, elle était profonde. Sans doute ses ailes procédaient-elles de ses omoplates d'humaine. Voilà pourquoi elle ne peut redevenir une jeune fille. Une telle blessure sur un être aussi fragile qu'une fille des hommes... Un médecin de son monde pourrait-il lui rendre ce qu'on lui a arraché ? Non... Elle a dit sauver Maureen... ; pourquoi n'a-t-elle pas dit me sauver ? Elle a dit sauver Maureen...

- Se réveillera-t-elle bientôt ? demandai-je à Andrews quand prit la place de Margaret auprès de Mölinn.
- Difficile à dire, la dernière fois c'était le lendemain de la pleine lune, depuis elles s'est assoupie paisiblement, elle ne fait plus de cauchemars...
- Que penses-tu de ce qu'elle a dit à Margaret ?
- Bah... elle parlait beaucoup de toi, elle craignait à juste raison que Kiar veuille vous prendre aussi...
- Non... je veux dire ce qu'elle a dit : lui seul pourra sauver Maureen... Elle a dit Goulven pourra sauver Maureen... Réfléchit Andrews, elle pense que je peux sauver Maureen, pas la fée, mais la jeune fille qui est amoureuse de toi !
- Crois-tu que cette nuance ait une importance ? Ne penses-tu pas qu'elle délirait ? proposa Andrews avec lassitude.

Le pauvre ,il avait déjà tout essayé, me dis-je, il n'y croit plus !

- Moi je crois que la clef de sa guérison est là, il faut prévenir Ketty, il faut qu'elle vienne ici ! Insistai-je.
- C'est hors de question ! Ketty ne peux paraître dans le monde des hommes, sa seule vue pourrait faire perdre la raison à la plupart ! me répondit Andrews avec une autorité qui me surprit.
- Que veux-tu dire ? je ne comprends pas...
- C'est une fée, Goulven, pas une elfe, ni une sylphide, dans le regard d'un humain, elle peut apparaître comme terrifiante... monstrueuse. Toi tu la vois avec ton regard si particulier, et en plus tu est un lutin, tu appartiens presque au même monde !
- Mais toi ?... tu m'a dit lui avoir sauvé la vie... mentais-tu ?
- Non, non mais crois-moi, inutile de l'appeler ici, de toute façon elle ne viendrait pas, mais je vais lui demander son avis qu'en penses-tu ?
- D'accord, dis-lui bien les mots de Mölinn : je peux sauver Maureen... Chaque fois que Ketty ou Mölinn m'ont demandé de faire quelque chose, c'est qu'elles m'en savaient capable : j'ai trouvé seul le moyen d'exiler Mag, puis de la tuer, de réconcilier les Abhacs, de délivrer Aednat, de détruire le livre de Kiar, puis de le tuer...

Andrews commençait à comprendre, peut-être à reprendre espoir :

- Tu crois vraiment qu'il y a un espoir ?
- Que préfères-tu ?.. Voir agoniser une petite fée mutilée pendant des mois, des années qui sait ? ou donner sa chance à Maureen ?

Nous n'eûmes pas à attendre longtemps la réponse de Ketty, mais pour ce qui est du moyen de sauver Maureen, elle m'écrivit :

Goulven,
suis ton instinct, il ne t'a jamais trompé.
Défais ce que tu fis, fais ce qui doit être fait.
Ne doute pas de toi, ne doute pas des forces qui t'habitent.
Emmène la fée vers la mort, ramène la jeune fille à la vie.
Je sais que tu en est capable avec l'aide d'Andrews.
J'ai envoyé une sterne à la fée Daireann, la marraine de Maureen.
C'est elle qui avait donné son don à la petite orpheline de Dublin voici dix-huit ans.
Elle t'apportera son aide.

Ketty

- Il faut que Ketty garde un véritable espoir, pour s'adresser à sa mère ! dit pensivement Andrews en lisant sa lettre.
- Sa mère ?... la marraine de Mölinn est la mère de Ketty ?!
- Oui elles étaient par ce fait l'équivalent de sœurs, mais Ketty était farouchement opposée à sa mère sur la question d'octroyer de pareils dons à des humains. Aujourd'hui nous comprenons pourquoi, mais c'est trop tard...

Ainsi s'expliquait les craintes de Mölinn, lorsqu'elle m'avait imprudemment métamorphosé la première fois ! pensai-je.

- ...et Ketty, la grande a toujours mal caché sa jalousie pour la petite protégée de sa mère... ajouta Andrews.
- Mais, Andrews... Mölinn ne m'en a jamais parlé !
- Elle l'ignore, voilà tout... tout comme elle ignore presque tout de Ketty, de moi... Maureen, en sait plus à ce sujet que la fée... grâce à toi, conclut-il énigmatique.

La lettre de Daireann, la mère de Ketty, une vénérable fée vivant recluse sur Tory Island, au large du comté de Donegal tarda un peu, je me rongeais les sangs, mais Andrews restait confiant :

- Elle ne peut abandonner sa filleule ! C'est une longue distance pour une sterne...

Petit lutin,
bien qu'isolée sur mon île, j'ai entendu parler de toi...
J'ai l'habitude de tes semblables, il y a bien longtemps j'en ai même pris un à mon service.
Mais aucun n'avait jamais exprimé avec tant de force, la Vie qui le transporte ; aucun n'avait jamais montré une telle générosité, une telle tolérance envers ceux qu'il croise, si différents qu'ils soient par leurs natures, leurs apparences ou leurs croyances ; aucun n'est animé d'un tel amour pour celle qui l'a distingué entre tous.
Même si ma mémoire commence à défaillir, je n'ai pas souvenir d'un être plus ouvert et indulgent. Tu as su tisser des amitiés aussi solides les soies de l'araignée.
Enfin tu cèles en toi des forces mystérieuses héritées des êtres dont tu sais prendre l'apparence.
Par toutes ces qualités, par les forces insoupçonnables qui t'animent tu sauveras ma filleule.

Mais comprends bien jeune lutin intrépide, que tu ne pourras sauver la petite fée, transmets-lui suffisamment d'énergie pour qu'elle cicatrise, se régénère puis permute une dernière fois.

Défais ce que tu fis, fais ce qui doit être fait.

Maureen ne pourra plus jamais permuter, une fois que tu l'auras faite revenir à sa forme humaine.
Si par malheur tu n'y parvenais pas, ne te sens coupable de rien ! La faute m'en incombe de n'avoir pas écouté ma fille !
Vois comme la portée de ton grand cœur a peu de limites : puisque tu as obtenu de la Reine des Fées d'Irlande qu'elle pardonne enfin à sa mère les fautes qu'elle commit. En reconnaissance de cela, quoiqu'il advienne, je souhaite pouvoir exaucer un vœu pour toi.
C'est peu de chose, mais j'espère que ma fille, qui détient de plus grands pouvoirs fera de même.

Daireann

Andrews à qui je fis lire la lettre aussitôt me fit part de son étonnement :

- Comment fais-tu Goulven ?.. Quel est donc ton secret pour réunir les inconciliables, autour de toi se forge des alliances aussi fortes les meilleurs alliages des fondeurs, des amours naissent et s'embrasent, des communautés se ressoudent comme les branches de charmes qui viennent en contact et s'unissent pour toujours ! Ainsi après avoir réunis les abhacs de Connemara, voilà que tu permets à une mère et sa fille de se retrouver après dix-huit ans de colère !
- Mais... je n'ai rien fait... dis-je sans trop m'intéresser à ces étonnantes retrouvailles. Si elle me disait plutôt comment je dois faire !
- Elle te l'a dit Goulven, intervint ma petite lutine, tu dois donner à Mölinn suffisamment d'énergie pour qu'elle puisse se régénérer...
- Mais où pourrai-je trouver sortilège suffisamment puissant ! me lamentai-je.
- Et pourquoi pas dans les sortilège de son bourreau ? me proposa Aednat.
- Que veux-tu dire ?
- Tu n'as pas encore l'habitude de leur façon de parler : Défais ce que tu fis ! Voilà ce que te disent les fées !
- Cette arme avec laquelle il l'a mutilée ?.. Cette potion qu'il avait préparée avec ses ailes et que j'ai transformée en poison... dis-je réfléchissant à voix haute.
- Crois-tu ? mais... sauras-tu les utiliser ? dit la lutine hésitante.
- Nous devons retourner aux pieds de Carrantuohill, ramener la dague avec laquelle il voulait nous tuer... et le peu de potion que nous retrouverons. Pourquoi ne pourrais-je pas utiliser celle là aussi pour ...

J'hésitai à mon tour...

- Tu as raison Goulven, partons sur le champ ! Mieux vaut nous battre que de nous lamenter !

Il ne faisait pas encore nuit, mais je décidais d'aller par la voie des airs jusqu'au pied des montagnes. Je n'essayais pas de dissuader ma fière petite lutine de m'accompagner, elle aimait tant voler, j'aimais tant la sentir cramponnée à mon cou ! Encore une fois, j'usais de ma baguette magique sur elle, elle ne manqua pas de me dire :

- Attention mon petit magicien, je ne serai pas toujours prête à me plier en quatre pour toi ! Hi hi !

Retrouver ces lieux où nous aurions pu perdre la vie, nous mit mal à l'aise, pourtant nous ne risquions rien cette fois sinon rencontrer le fantôme de Kiar... Mais en mon fort intérieur, je pensais que mon poison était animé d'une telle force, qu'aucun esprit n'aurait pu lui résister !
Nous trouvâmes la dague effilée, au sol, la fiole du magicien s'était éparpillée en mille morceaux, et il était impossible d'en espérer la moindre goutte de la préparation ignoble. Les fées avaient réduit le corps de Kiar en cendres à l'extérieur de l'enceinte consacrée par les hommes d'église voici des siècles. J'en fus ému, car comme moi elles avaient sans doute voulu respecter les croyances des humains, et n'avaient pas laissé ce lieu souillé par sa dépouille.
Je réduisis la mallette de cuir du magicien et sa dague, de sorte que nous puissions les porter. Je prévins la lutine que le poison sur la lame devait être encore virulent...

Quand nous fûmes rentrés à Tralee, je montrai l'arme à Andrews. Elle paraissait très ancienne, gravée de motifs complexes, forgée d'une seule pièce dans un bronze parfait. Il pensa lui aussi qu'elle devait avoir servi au rituel morbide contre la petite fée :

- Quelle horreur, il faut la nettoyer ! S'exclama Margaret.
- Non ! Je n'en suis pas encore sûr, mais je crois que la potion du sorcier devait être assez puissante pour lui assurer une part d'immortalité... Il nous avait affirmé que ce qu'il avait versé sur le poignard suffirait à nous maintenir en vie quand... (je vis Aednat me supplier de me taire) ...le peu qu'il en reste sur cette lame pourrait favoriser la cicatrisation de Mölinn !
- Mais elle est empoisonnée... c'est toi qui l'a empoisonnée ! s'effraya Margaret.
- Un sortilège peut toujours être défait par celui qui l'a fait, répondis-je avec une assurance feinte.
- C'est un pari bien audacieux ! souffla John...
- Je suis de ton avis ! ajouta Margaret en serrant le bras de son mari.
- Attendez... laissez Goulven nous expliquer, proposa doucement ma petit lutine si prompt à prendre ma défense.
- Oui Goulven, va au bout de ton raisonnement... je vous comprends John, mais... il s'agit là de magie, et votre logique n'est pas la notre, les lois de notre monde sont différentes, expliqua Andrews avec un calme retrouvé.

Quand j'eus fini d'expliquer comment je comptais m'y prendre, une vive discussion s'engagea entre John que j'avais effrayé et Andrews que j'avais convaincu :

- Il va la tuer !
- Voyons John ! Comment pouvez-vous penser cela de Goulven ? Vous ignorez de quoi il est capable !.. Vous ignorez qu'il a déjà plusieurs fois sauvé Mölinn quand elle était sa maîtresse, et il a même sauvé Maureen une fois ! rétorqua Andrews.
- Je ne peux consentir à le laisser faire ça à ma sœur !
- Mais Chéri... c'est pour nous la rendre qu'il le fera, en plus il va risquer lui-même sa vie... murmura tendrement Margaret, je le connaît bien maintenant ce drôle de petit bonhomme, il est farouche et fier comme un chat... et en plus il possède l'énergie de l'amour ! Devrions-nous la laisser se mourir ?

Je sentis John se laisser fléchir, mais je me gardais d'intervenir, il ne m'appartenait pas de le convaincre, en parlant encore, je n'aurais fait que renforcer ses craintes.

- Goulven, je voudrais te poser une question, je n'exige pas une réponse, car peut-être trouveras-tu difficile voire odieux de devoir y répondre... mais... si... si par malheur tu échouais, est-ce bien le corps ma chère Maureen que nous pourrions ensevelir ?.. mes grands parents... sa tante... pourront-ils ?...
- Veiller leur chère disparue ? complétai-je les larmes aux yeux, oui assurément, je vais faire en sorte qu'elle ait les forces de redevenir elle-même... si nous ... enfin elle, si elle venait à mourir, elle sera aussi belle qu'à l'automne dernier lorsqu'elle vint vous amener un jeune chat.

Je compris à sa petite grimace qu'il venait de comprendre quel était ce chat qui n'était resté chez lui que le temps de la guérison de Margaret... Il ne dit rien, et sortit de la cuisine où nous discutions, sa femme le suivit, j'invitais Andrews à les rejoindre :

- Va leur tenir compagnie Andrews, je ne voudrai pas qu'ils entrent dans la chambre au mauvais moment.

Mais Andrews ne bougea pas :

- Tu ne veux pas que je tente de la sauver ? de te ramener Maureen ? si chère à ton cœur...
- Vous ne lui faites plus confiance ?! demanda Aednat avec étonnement, alors qu'il veut encore se sacrifier ! Moi-même, ai-je protesté ?
- Non... ce n'est pas ça mes amis... mes si doux amis... justement, dites moi à quoi bon faire un veuf et une veuve, quand je pourrais moi-même tenter ce qu'envisage Goulven ? (Nous le regardâmes surpris, ne sachant plus que dire.) Mölinn a dit à Margaret que seul Goulven pourrait sauver Maureen... ne voulait-elle pas me protéger ? Ketty elle, a écrit :tu en est capable avec l'aide d'Andrews. Quoi de plus naturel que ce soit moi qui offre mon sang ? la force de notre amour ne vaut-elle pas la votre ?
- Il a raison Goulven ! Maureen l'aime tant !

Je ne dis rien... réfléchissant intensément. Le projet que j'avais formé impliquait un grand danger de mort, devais-je laisser Andrews courir ce risque ?.. Moi-même, aurai-je supporté que quiconque coure un tel risque à ma place s'il s'était agi de ma douce lutine ?.. Je hochai la tête, et Andrews me suivit dans la chambre.

- Va leur tenir compagnie ma princesse, nous reviendrons bientôt...

J'expliquai à Andrews ce que je pensais faire, il acquiesça. Je me concentrai sur la dague, je lui avait gardé une taille compatible avec celle de ma main. Pensant très fort au sortilège mortel de Ketty dont j'avais chargé la potion magique de Kiar, j'espérai en annuler l'effet néfaste par la volonté et du bout de ma baguette.
Comme l'autre fois dans la crypte, je sentis une force se déverser lentement de mon corps vers cette lame souillée de poison...
Défais ce que tu fis !
C'était comme si je m'étais ouvert une veine au poignet, et que mon sang, filant doucement, emportait ma raison mon entendement...
Défais ce que tu fis !
Lentement je perdais pied, je revoyais tous ces visages que j'avais invoqués, toute ces forces vitales qui avaient été en moi et qui se vidaient vers le poignard...
Défais ce que tu fis !
Quand enfin le halo bleuté s'estompa, que la chambre retrouva sa pénombre apaisante, je regardais notre fée endormie, puis tournai mon regard vers Andrews toujours déterminé, et je lui dis :

- Forme ton incantation, nourrit ton chant d'espoir, récite le dans ton cœur et quand tu sera prêt fais moi un signe !

Pendant qu'il se perdait dans les méandres de sa mémoire, qu'il recherchait lui aussi toutes les puissances merveilleuses qui formaient son être, sa vie, son amour, je repensais avec reconnaissance au laboureur intemporel, celui qui m'avait enseigné comment retrouver toutes ces capacités en moi, en mon passé ! J'observais toujours la malheureuse fée... Je ne la verrai plus, pensai-je, ce soir Mölinn va mourir, et Maureen renaître. Je ne voulais pas penser ou craindre qu'Andrews rejoigne sa bien aimée dans la mort ! Cela ne se peut ! Ce serait trop injuste !..

Andrews posa sa main près de moi sur le lit, tendant son bras, prêt au sacrifice.

- Je suis prêt, tu as ma confiance, ne crains rien petit lutin, ne regrette rien de ce que tu as fait et de ce que tu vas faire maintenant !

Sans rien dire, je m'assis sur la paume de sa main, m'assurant ainsi qu'il ne bougerait pas. Puis tel un spadassin, je plongeai le stylet acéré jusqu'à la garde dans une veine de son bras...
Fais ce qui doit être fait ! Quelques toutes petites secondes qui me parurent éternité pendant lesquelles je perdis son pouls...
Fais ce qui doit être fait ! Je n'osais plus lever les yeux vers son visage, lui aussi si beau que j'imaginai basculant dans la mort comme l'autre !.. Quelques secondes pendant lesquelles je crus l'avoir tué !..
Fais ce qui doit être fait ! Je retirai la lame de bronze couverte de son sang, puis je sentis son cœur battre de nouveau !
Je levais les yeux, il me regardait plein de confiance. Alors je me tournait vers Mölinn, et chuchotai à son oreille...

- Mölinn... Mölinn, prépare-toi, ouvre les yeux regarde-moi je t'en prie...

Encore une fois nous attendîmes anxieux une réaction de la fée. Il me sembla que ses pulsations se faisaient plus fortes, plus rapides... Mais non! elle ne voulait pas se réveiller !

- Fais ce qui doit être fait ! m'ordonna Andrews.

Alors je plaquai l'arme qui avait peut-être mutilé la petite fée sur la blessure.
Et j'invoquai l'alchimie mystérieuse que lui apportait l'élixir de vie du sorcier mêlé au sang, à la vie de son amoureux... et je fis couler goutte à goutte du stylet cet onguent dans la plaie. L'arme empoisonnée qui aurait pu le foudroyer retourna à son bras... et je refis ce geste plusieurs fois. Le baume pénétrait dans le corps de Mölinn. Et de mon autre main, posée sur son front, je transférais mon énergie vitale vers son corps exsangue... Cela ne semblait pas vouloir finir... De nouveau mon corps se vidait. Je perdais notion de la réalité... et une étrange euphorie me transporta comme un vertige, faisant danser la pièce autour de moi. Mon corps se vidait... Le sang d'Andrews perlait toujours. Le temps passait.
Et Mölinn dormait toujours, se régénérant lentement... Je me vidais toujours. Et son corps d'enfant-fée devint lentement un corps de jeune fille en miniature... Andrews, assis au pied du lit pressait son poignet blessé et la regardait en souriant.
Et enfin Mölinn ouvrit les yeux et me vit !

Je fis alors ce qui devait être fait, je fixai Mölinn, la forçant à me regarder, et usant du pouvoir de séduction du hibou, je l'hypnotisai...
Lentement elle se rendit à ma volonté, doucement je sondais son esprit, sereine elle ne semblait plus souffrir.

Délicatement je relevai le bronze pleurant le sang d'Andrews, sa plaie semblait résorbée, son dos refermé. Elle avait perdu sa transparence féerique. Poussant encore mon ascendant sur la fée qui acceptait confiante mon pouvoir, je lui suggérai de permuter pour la dernière fois.

Mais au moment précis où je la sentis prête à faire revenir Maureen son cœur cessa de battre ! Elle perdit toute couleur, son regard se fixa sur l'infini, la pensée où je m'étais plongé s'évanouit en un néant glacial !..
J'avais échoué ! Elle avait échappé à mon emprise... Mölinn était morte !
Cette certitude, l'énergie incroyable que je venais d'exhaler et cette plongée vers la mort me firent perdre connaissance...


Quand je rouvris les yeux, je vis le visage souriant d'Andrews qui me tenait au creux de son bras comme on berce un nourrisson.

- Heureusement que je t'ai rattrapé avant que tu ne tombes du lit... dit-il en souriant.

Pourquoi souriait-il ainsi ?

- Je suis désolé... dis-je encore hanté par la proximité de la mort.

Il ne me regardait plus, un immense sourire continuait d'illuminer son visage... ` qui souriait-il ainsi ?! Mon regard revint vers le lit, Mölinn... Elle n'était plus !

Maureen recroquevillée et tremblant de froid regardait Andrews avec surprise, nulle souffrance ne semblait l'habiter, simplement une immense lassitude.

- Tu as réussi Goulven ! me dit enfin le jeune homme.
- Nous avons réussi... corrigeai-je.

Tout deux ne semblant plus me voir, je disparus rapidement, comme une petite souris !
Quand je retrouvai John, Margaret et Aednat dans la cuisine, j'étais épuisé, vidé, livide ; je devais avoir si triste figure qu'ils imaginèrent le pire ! John se dressa en criant "Maureen !.."

Heureusement je l'arrêtai d'un geste de la main, faisant "chut", l'index sur les lèvres :

- Ne dérangez pas nos tourtereaux !..
- Elle... elle est sauvée ? balbutia Margaret.
- Elle aura besoin de repos, tout comme moi... mais je crois qu'elle nous est revenue... pour toujours... ajoutai-je avec nostalgie.
- Veux-tu dire qu'elle ne pourra plus être une fée ? demanda ma petite lutine avec douceur.
La fée Mölinn est morte alors que je partageai ses pensées... répondis-je encore bouleversé d'avoir croisé le regard vide de la mort.
- Mon Dieu ! s'exclama Margaret en se signant à la manière des moines.
- Maureen ne pourra plus permuter, mais je pense qu'elle n'a pas besoin de ressembler à une sylphide pour exaucer des vœux... ainsi celui qu'une jeune fille a formé pour moi un jour dans le port de Cork, sera bientôt réalisé... ajoutai-je à l'attention d'Aednat.
- Quel vœu ?.. dis-moi ! commença à demander Aednat avec insistance pour la plus grande joie de John et Margaret, Allez... dis-moi ! quel vœu ?..

Je ne répondis pas, trop heureux de cette diversion.

- Puisse ce gentil messager accomplir son destin ! Voilà ce qu'Anna avait souhaité à un petit souriceau malin Hi! Hi! Hi !

Nous nous tournâmes tous vers la porte, Maureen était là ! portée par Andrews, qui l'avait drapée dans une chaude couverture et la fit s'asseoir dans le seul vrai fauteuil de la maisonnette.
John et Margaret l'assaillirent de questions, sur sa santé, sur sa double vie, sur le bien qu'elle répandait autour d'elle, sur les évènements de ces derniers mois, elle ne savait comment répondre, je dus voler encore à son secours :

- Laissez-la respirer ! il est des choses qu'elle ne peut révéler, comprenez-le... pour votre bien...
- Mais... quand elle est venue ici avec toi ?! enfin... avec ce chat... commença John.
- Cela aussi il serait bon que vous l'oubliiez. dis-je avec autorité, cela risquerait seulement de vous faire souffrir inutilement, ne croyez-vous pas ?
- Comme il est devenu sage mon petit lutin magique Hi! Hi! Hi! s'écria Maureen.
- Maureen ! Vous voulez dire mon petit lutin ! souligna Aednat avec indignation feinte.
- Oh ! toutes mes excuses jeune lutine enflammée... Voilà donc l'objet de ta quête Goulven ? je comprends mieux maintenant que pour elle tu trouves la force de soulever des montagnes ! Je n'ai jamais vu lutine plus jolie, on dirait une poupée de porcelaine !

La tension accumulée ces derniers jours s'évapora dans une gaieté générale salutaire !

Nous restâmes encore quelques temps chez John, car j'étais épuisé et nous attendions des nouvelles des frères Tublinn. Ils ne pourraient pas rester cachés bien longtemps tant il y avait de monde à leur recherche.

Maureen en profita pour me parler longuement, elle m'invita sur le muret clôturant le petit champ de son frère, voulant intentionnellement me rappeler nos longues conversations au fond du potager de grand-mère. Elle me fit part de son intention de repartir bientôt chez ses grands parents pour leur présenter Andrews.

- Il leur plaira beaucoup, dit-elle, j'en suis sûr, il est tellement cultivé tellement intelligent tellement...
- Tellement beau ! dis-je en riant. Il n'aura aucun mal à séduire grand-mère, surtout quand il jouera pour elle des uilleann pipes. Dis moi Maureen... maintenant tu peux bien me le dire... depuis quand sais-tu qui est vraiment Andrews ?
- Oh... il me l'avait dit à Dublin... dit-elle négligemment. Je ne t'en avait rien dit ? Hi! Hi! Hi!
- Tu est vraiment une cachottière incorrigible ! dis-je un peu bougon pour lui rappeler nos chamailleries enfantines.

Puis Maureen m'expliqua qu'il était préférable que son frère et Margaret, oublient tout ce qu'il était arrivé chez eux.

- J'ai un sortilège d'amnésie très utile dans ces cas difficiles, je préfère qu'ils oublient jusqu'à ton existence, qu'en penses-tu ?... Tu n'es pas d'accord ? ajouta-t-elle en voyant ma moue.
- C'est à dire... n'as-tu pas déjà usé de ce procédé sur Margaret l'an dernier ? Elle acquiesça d'un hochement de tête. Hé bien ! crois-moi.. elle se souvenait parfaitement de la petite fée qui l'avait désenvoûtée, et aussi de ce jeune chat que sa belle-sœur lui avait apporté peu avant. Ce sont ces souvenirs resurgis de sa mémoire qui t'ont sauvée !
- Vraiment Goulven ?
- Oui, et John aussi s'est souvenu du chat, il a finalement compris qu'il s'agissait de moi, lorsque que j'ai dû le convaincre de nous laisser tenter de te sauver... Je ne pense pas que tu puisses effacer presque une année de leur vie, ni surtout que tu doives le faire : tu me comprendras mieux quand je t'aurais parlé des Burrens...
- Je comprends, je vais encore y réfléchir et prendre l'avis de Ketty... je dois lui présenter mes excuse au passage, sans elle que serait-il advenu de nous tous ?...
- Tu trouves ?! m'écriai-je, alors tu es comme Aednat et Andrews ?! Ketty ! Ketty ! Pour moi Ketty est toujours arrivée trop tard ! Trop tard à Lough Swilly ! Trop tard à Carrantuohill, toujours trop tard !

Enfin je laissai éclater ma colère envers la grande Fée, toujours absente, toujours prompt à m'encourager à ouvrir de nouvelles portes sans jamais m'en donner les clefs... Maureen ne fut pas vraiment surprise :

- Je te comprend Goulven, moi aussi durant mon apprentissage, j'ai protesté, j'ai désespéré, j'ai pleuré ! Parce que ma marraine me disait : "Tu sais le faire... fais-le !".
Alors je devais chercher seule les moyens de la satisfaire... Oh ! que je me sentais seule en ces moments là, terriblement seule...
Mais c'est comme ça que les magiciens, les enchanteresses et les fées doivent être éduqués, car jamais il ne se trouveront devant une situation qu'ils connaissent déjà ! Jamais ils ne peuvent appliquer la même recette. Il y a des chose que tu sais faire Goulven, mais tu ignores en être capable avant de les avoir accomplies !.. Ainsi savais-tu comme tu tuerais Mag ? Pourtant personne ne t'a dit cette fois là "Fais-le, tu sais le faire !"... C'est ce jour là, lorsque tu nous est revenu épuisé, mais vivant que nous avons compris Andrews et moi, mais surtout Ketty, que tu avais d'immenses capacités en toi. Elle s'est donc résolue à te les faire découvrir à ton propre insu...

Je me tus pour réfléchir à ce qu'elle venait de dire. puis je lui demandai :

- Alors si j'en crois ton raisonnement, elle n'aurait jamais douté de moi ? Même quand les Tublinn nous ont trahi une deuxième fois et qu'elle s'est pourtant trouvée incapable de voler à notre secours ?
- Je ne sais pas... je n'oserai pas l'interroger là-dessus... je n'imagine pas qu'elle puisse se trouver en défaut !
- Pourquoi n'oserais-tu pas lui parler d'égal à égal ? n'est-elle pas comme ta sœur après tout ?
- Oui... Andrews m'en a parlé... voilà une chose nouvelle pour moi, je n'arriverai jamais à l'admettre, même si cela explique beaucoup de chose, pourquoi Ketty était toujours aussi sévère avec moi... Mais rappelle-toi l'assemblée des Fées, rappelle-toi comme elle fut impartiale ce jour là ! Elle est comme ça, avare de compliments, mais d'une grande justesse et d'une extrême clairvoyance. Mais malgré tout, Ketty restera tout pour moi sauf une sœur : une égérie, un mentor, une ligne directrice tendue vers une perfection inaccessible... Elle est si forte !
- Ah oui ?... pourtant Andrews prétend lui avoir sauvé la vie, dis-je presque en chuchotant, comme si Ketty allait surgir d'un buisson pour me tirer les oreilles !
- Vraiment ? Quel fanfaron celui-là! s'esclaffa Maureen.
- Alors depuis que tu m'as rendu ma liberté, j'étais sans le savoir l'élève de Ketty ?
- Et oui ! Et elle ne s'est pas privée, avec l'aide de Liam, de guider tes pas vers des épreuves que ta chère petite lutine n'aurait même pas imaginé ! Et Ketty ne s'est pas trompée : tu as surmonté tous les obstacles paraît-il ? tu as fait de grandes choses depuis ton départ... raconte-moi s'il te plaît...

Je lui racontai alors ma rencontre avec les elfes.

- Et tu n'as plus peur des renards ? C'est bien, mais ce qui est mieux, c'est d'avoir su trouver de nouveaux sortilèges pour guérir cette femelle...
- C'est grâce à toi !.. Tu me l'avais dit souviens-toi !
- Oui, mais je ne sais si j'y croyais vraiment... dit Maureen rêveuse.
- Et j'ai découvert aussi grâce à Deaglan, un jeune elfe, que la peur ne doit pas commander nos sentiments.

Maureen apprécia cette sentence et me pria de lui raconter la suite. Mon aventure sur les Burrens fut pour elle une découverte :

- J'ignorais totalement cette légende du laboureur solitaire, tu n'inventes pas un peu ?... tous ces personnages étranges... Enfin ! après le saule qui marche dans le Shannon... voilà un homme à deux visages... et quelle étonnante philosophie que celle de ce malheureux !

Je pris l'air boudeur qu'elle aimait autrefois :

- Ce n'est devenu une légende que parce que je l'ai libéré... mais puisque tu ne me crois pas, je ne te raconterai pas la suite !
- Ho ! le lutin susceptible... Ho ! le vilain garnement... s'exclama Maureen, en retrouvant un peu plus de cette joie de vivre que j'aimais tant en elle.
- Que se passe-t-il ? demanda Aednat en arrivant près de nous.
- Voici que ton petit fiancé essaye de me faire croire ses balivernes !..
- Mais si ce sont des balivernes, alors ma lettre magique en était une aussi ! protesta ma petite lutine aux yeux verts, toujours prompte à s'enflammer pour moi.
- Hi! Hi! Hi !... vous êtes vraiment bien assortis tous les deux ! Et moi qui ne pouvais croire qu'il existait une fille pour toi Goulven !... Allez, continue ton histoire s'il te plaît.

Alors je lui racontai le funeste destin auquel s'étaient liés les lutins de la gare de Galway. Maureen se tourna étonnée vers la lutine :

- Quand même Aednat ! N'est-ce pas cruel d'envoyer ton petit lutin au secours de ces sots ?!
- Ce n'était pas des sots ! dis-je offusqué, ils étaient simplement perdus, désespérés... Et c'est son père qui m'avait tendu ce piège !
- Vraiment ?
- Oui Maureen, déjà mon père voulait lui rappeler ses modestes origines en lui faisant croiser les sillons du laboureur, puis il a voulu voir de quoi il était capable... Je lui en veux beaucoup, car comme vous, mon pauvre chéri m'a crue capable de lui lancer pareil défi ! Il est quand même incompréhensible que personne parmi les gnomes du comté ne se soit soucié de leur sort ! Ah ! ça... depuis, il en a reçu des félicitations, des compliments, des cadeaux partout où il passait... Kiar n'a presque pas eu besoin de le chercher tant notre communauté s'agitait à son passage ! Beaucoup d'amertume teintait les derniers propos de de la lutine en colère...

Maureen ne dit rien un instant, puis satisfaite de voir ses propos confirmés, elle dit gravement :

- Tu vois Goulven, comme Ketty et Liam ont su te mettre à l'épreuve en profitant de ta petite lutine ! Et c'est ensuite que tu es allé réconcilier les abhacs du Connemara ?
- Oui.

Je lui racontais la façon dont j'avais provoqué les deux communautés rivales pour les voir réunies contre moi tout d'abord, puis pour leur mission...

- Là je pense que Ketty pressentait vraiment que tu en étais capable, c'était un problème tellement important pour elle : Cycliquement leur querelle menaçait de ruiner Claí Teorann... Cette année plus encore que nulle autre. On a ensuite entendu parler de ton exploit jusqu'à Dingle ! C'est vrai qu'à ce moment là, j'ai senti que votre petit peuple manquait de discrétion : Oublié le serment de Killarney ! Tout le monde savait désormais que c'était toi avais chassé Mag, et l'on entendait même dire que tu avais tué la sorcière, cela faisait partie du répertoire des alouettes ! Vos stupides semblables ne savent pas tenir un secret ! encore moins une parole !... (Maureen se tut, regrettant son accès de colère, puis elle reprit plus calmement.) Excuse moi Goulven, je ne voulais pas généraliser...
- Ne t'excuse pas, je t'en prie, j'ai faussé ton jugement sur mes frères, et ça a failli te coûter la vie... Que dis-je, tu as perdu une partie de ta vie à cause d'eux, à cause de moi... répondis-je embarrassé.
- Il a raison, ne vous excusez pas Maureen, certains de nos semblables sont stupides, d'autres ne pensent qu'à amasser des richesses semblables à celle des hommes sans même savoir quel usage ils pourraient en faire, d'autres enfin sont capable de trahir leurs meilleurs amis, les plus grands secrets ! ajouta Aednat, voyant mon désarroi.
- Mais il en est d'autres qui pensent aux leurs, qui sont généreux et fraternels, n'est-ce pas Goulven ? Pensons à Padraic et Conchobhar qui veilleront jalousement sur le mur frontière, pensons à Angus de Parnel Square, aux érudits de Trinity Collège qui auraient donné leur vie pour protéger le Livre, pensons à Gudwal, qui a couru trois jours et deux nuits jusqu'à Killarney pour prévenir tout le monde ! Soyons juste et faisons confiance à ceux-là pour retrouver les félons et leur infliger la punition qu'ils méritent... conclut Maureen avec un grand esprit de conciliation et beaucoup de tact.

Nous restâmes silencieux de nouveau, communiant tous les trois avec la nature environnante, John pourrait bientôt récolter ses choux d'hiver, les bruyères d'automne embrasaient encore la lande, nous vîmes passer très haut l'un des derniers vol d'oies sauvages vers le sud, ma petite lutine se blottit contre moi...

- Et ensuite il ne te restait encore à être confronté aux fées de Sligo ? interrogea Maureen.
- Hem... il s'agissait plutôt d'être confronté à mes fantasmes, mes lubies... Oh ! comme je sais créer de merveilleuses créatures parfois... Oui ! oui... elles étaient très belles, charmantes et enjouées... ces lutines nées de mon imagination, mais...
- Oh ! mais tu n'as pas honte ?! s'écria Aednat, oser dire cela devant moi ?
- Oui ! tire-lui les oreilles... visiblement sa mère ne les lui a pas suffisamment allongées, ajouta Maureen en riant, vois comme elles sont courtes ! Hi! Hi! Hi!
- Aie ! arrêtez... je n'ai rien fait ! Andrews au secours ... criai-je en bondissant vers la maison.

Les deux amies se tordaient de rire en rentrant derrière moi, si bien qu'Andrews prit généreusement ma défense :

- Voyons mesdemoiselles... que lui reprochez-vous encore ?... quoi ?... d'avoir succombé aux vertiges de la Baie de Sligo ?... mais vous savez bien qu'il n'en est rien et qu'il a appelé les fées chasseresses à son secours. (Il s'interrompit pour prendre un ton sentencieux.) Ainsi est-il bien là avec toi Aednat, après avoir surmonté maints périls... et... n'a-t-il pas déposé à tes pieds le champignon magique ?

Andrews marqua nouvelle une pose... J'avais du mal à garder mon sérieux en regardant la bouille médusée de ma chère lutine : l'on aurait dit qu'elle subissait une leçon de son père !

- C'est vrai Aednat ? Et tu ne m'en as même pas parlé ! s'indigna Maureen.
- Oh ! oui... c'était merveilleux, il s'était transformé en écureuil pour moi... comme il était beau...
-Voyons... reprit Andrews faisant mine de compter sur les doigts, N'a-t-il rien fait d'autre pour toi ?...
- Oh ! si... et bien plus encore ! Andrews je vous adore ! cria ma lutine rousse aux yeux verts avant de se pendre à mon cou, à mes lèvres...

Maureen pouvait-elle faire autrement que d'imiter sa nouvelle amie ? Elle enlaça son beau sorcier, puis après l'avoir embrassé, elle lui dit :

- Alors mon beau prince ? Tu racontes à qui est suffisamment crédule pour l'entendre que tu aurais sauvé la vie de l'immense fée Ketty ?...

Elle avait chargé sa question de tant d'ironie qu'Andrews me regarda presque courroucé, puis il sourit :

- Alors c'est donc vrai ce qu'on raconte ?... que les lutins ont du mal à garder un secret. Ah ! Goulven... si ce n'était toi mon ami, je me serais mis en colère !

Ils me regardèrent tous les trois retenant leur fou-rire naissant, car troublé par le reproche, j'avais ôté mon bonnet et j'étais en train de l'essorer sans pitié.

- Bon... rassures-toi Goulven, un secret est peut-être fait pour être partagé avec ses amis après tout ? et Maureen doit savoir elle aussi pourquoi je suis devenu l'élève de Ketty, moi un simple humain sur le berceau duquel aucune bonne fée ne s'est jamais penchée...
-Oh ! tu exagères Andrews... Euterpe ne t'accompagne-t-elle pas toujours ?! m'exclamai-je indigné.


jeune fille d'après Paul Bartholomé
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