Le sacrifice.

Nous reçûmes enfin le message que nous attendions de Ketty... il fallait nous préparer pour le sacrifice. Nous quittâmes à regret les rive de Lough Caragh, où l'eau est si limpide, les elfes si joyeux, et où les reflets de la lune brodent argent et mystère sur ses vaguelettes...

Nous gravîmes la montagne qui domine cet endroit : Carrantuohill, de son sommet, couvert d'une lande avare, si le temps le permettait, nous embrasserions tout Kerry : la baie profonde de Kenmare luisante comme une lame de couteau vers l'ouest, la baie de Tralee au nord, Killarney et son lac à l'est, et les montagnes au sud n'empêcheraient même pas d'y deviner la mer. Mais nous n'avions pas le cœur à folâtrer : Là-haut, Kiar le Sorcier Noir viendrai nous prendre, nous le savions...

Les Tublinn avaient réussi à tromper la méfiance du sorcier. Ils nous auraient de nouveau trahi à ses yeux... Pour quel prix ? Et à quel prix nous avaient-ils déjà vendus ? Ces réflexions faisaient monter en moi de nouveau une haine sourde et insidieuse, à mesure que nous nous élevions vers le sommet.
Des nuages bas remontaient les vallées, nous fûmes rapidement enveloppé d'une brume glacée, ma petite lutine serra plus fort ma main, je m'efforçais de ne rien laisser paraître de mon angoisse grandissante, mais elle lisait si facilement dans mes pensées quand l'envie lui en prenait qu'elle me souffla à l'oreille :

- Tout ira bien petit lutin, fait confiance en la plus puissante Fée d'Irlande... je reste à tes côtés, quoiqu'il arrive, car je sais que tu me protégeras.

Entendre ces paroles en ce moment fut magique, et je leur attribuai même la vertu d'avoir dissipé la brume lorsque quelques pas plus loin, nous passâmes enfin au dessus des nuages ! Le sommet nous apparut enfin, dressé comme une dent, abrupt et pointu comme une pyramide pharaonienne.

Là-haut nous n'aurions aucune échappatoire... J'en frémis à l'idée que Kiar pourrait ne plus songer qu'à sa sombre vengeance (Et s'il se désintéresse de nos misérables vies ?). Je sentis ma main serrer plus fort, et les doigts si fin d'Aednat me rendre ma pression... nous n'avions nul besoin de nous regarder pour comprendre nos appréhensions...

Une fois les nuages franchis, la pureté de l'air nous offrit un panorama formidable, au delà de cette mer cotonneuse sous nos pieds, nous distinguions la ligne scintillante où le ciel et la mer fusionnent. Les sommets que nous dominions déjà étaient ourlés d'une neige légère. Je cherchais à l'horizon un indice de la proximité de notre ennemi, mais ne vis rien quelque soit la direction où je plongeais le regard.

Ketty avait besoin qu'il nous enlève en son repaire secret, là-bas se rejoindraient tels les tourbillons d'un maelström les forces destructrices des Fées (lorsque j'aurais fait ce qui m'avait été demandé).
Mais que j'aurais voulu distinguer un signe venant de nos amis, une vibration dans l'air glacé de l'hiver approchant, un oiseau cerclant au dessus des sommets nous entourant ; même le vol hésitant d'une abeille n'ayant pas pu rentrer à la ruche eut suffit à me réconforter... mais je ressentais au contraire toute la viduité de ce lieu abandonné par le grand souffle de la vie... A moins que ce ne soit déjà une manifestation du Sorcier Noir ?
Pouvait-il avoir fait fuir toute présence animale ?.. Tout ici m'était étranger, même les plantes d'altitude ne ressemblaient pas à celles des vallées pourtant si proche ! Je m'en inquiétai auprès d'Aednat qui depuis quelque temps restait silencieuse.

- Oui je pense qu'il devrait y avoir des oiseaux, il ne doit pas être loin... Gardons notre naturel, n'oublies pas que nous sommes ici pour édifier un cairn aux pouvoirs magiques, du moins est-ce ce que Kiar croit savoir.

J'étais émerveillé par son calme, sa confiance en sa marraine, je ressentais là, toute la différence entre les gnomes les plus cultivés et les malheureux lutins de jardins, qui, finalement ne vivent guère différemment des rongeurs qui hantes les greniers, ignorants et craintifs.
En cet instant, j'eus une pensée émue et pleine de reconnaissance pour mes parents qui m'avaient permis de suivre les classes des hommes sous les bancs de l'école de Trégarvan... comme ils avaient eu raison, grâce à eux j'avais suivi mon destin mieux armé, avec discernement.

Nous arrivions presque au sommet, la petite lutine me montra un minuscule point à l'horizon :

- C'est lui, pensai-je.
- crois-tu ? (Elle aussi me répondit en pensée, soudainement effrayée.)
- Faisons ce qui est convenu, surtout pas d'improvisation Aednat.

Un vent glacé s'enroula autour de nous, tourbillonnant. Aednat poussa un cri strident. Nous y étions préparés et pourtant, de voir ainsi notre ennemi mortel, celui qui voulait nous arracher les cœurs de la poitrine, approcher en planant au dessus des nuages tel un rapace nous fit perdre toute assurance. La petite sterne qu'il nous avait semblé voir au loin s'était muée en une sorte d'immense forme ailée, noire, avec des ailes membraneuses comme celles des chauves-souris. Voilà donc comment il parvenait à aller du nord au sud de l'Irlande en une nuit !

Kiar se posa près de nous, et ses ailes semblèrent se fondre pour redevenir une lourde cape. Je m'étais déjà métamorphosé en chien, grondant et montrant les dents. Il me regarda d'un œil noir et dit :

- Princesse de Lough Swilly, retenez votre bête, elle a déjà goûté mon sang, il est probable que quelque rage ne l'emporte si elle s'avisait de recommencer. il parlait calmement, sûr de lui.

Je restais, bon chien de garde, entre elle et lui, et elle leva la main sur mon encolure.

- Ne croyez pas Kiar, qu'il vous laissera porter la main sur moi ! Il se ferait tuer plutôt !
- Le sacrifieriez-vous ?... Ne vous inquiétez pas, vous m'êtes trop précieux tous les deux... je vous cherche depuis si longtemps, heureusement certains de vos amis sont trop méprisables ah ah ah !
- Mais que comptez-vous faire ? Si vous osez me toucher vous serez obligé de le tuer, si vous vous en prenez à lui, je me précipiterai du haut de cette montagne et vous aurez tout perdu ! clama Aednat avec autorité.
- Je sais cela... j'ai justement de besoin de cette force qui vous lie, c'est elle que je veux... dites à votre molosse de reprendre forme gnomique, je n'ai que faire d'un cœur de chien...
- Et si je refuse ?
- Alors je le tuerai, il retrouvera en mourant sa forme première...
- En êtes-vous si sûr ?... Que savez-vous des sortilèges dont il est capable ?

Nous sentîmes une hésitation en lui, comme Ketty l'avait prévu. De constater que la grande Fée ne s'était pas trompé me réchauffa le cœur. Elle nous avait assuré que le Sorcier Noir ne pouvait imaginer que je sois capable de telles prouesses seul, il fallait donc que ce soit l'œuvre d'une fée.

- Et bien nous verrons s'il s'obstine à me résister quand il verra sa tendre maîtresse au supplice.
- Vous oseriez ?!
- Trêve de bavardage ! rugit-il soudain, partons! Disant cela, il nous lança un sort qui nous fit perdre connaissance...

Nous nous réveillâmes dans une vaste pièce froide et humide, je pensai aussitôt à une crypte ou la cave d'un château. Comment étions-nous arrivés ici ?.. Aednat était toujours inconsciente, Kiar nous avait passé à tous deux un collier de fer au cou, et une courte chaîne nous tenait à un anneau au mur de la crypte, juste sous une sorte de puits.

En voyant l'ouverture sur nos têtes que je pensai que nous étions dans une oubliette : ce puits était sans doute la seule issue possible ! Kiar avait particulièrement serré mon collier, sans doute pensait-il m'empêcher une métamorphose... certes je ne pourrais me transformer en âne ou mouton, mais en souriceau... pourquoi pas ?

J'en étais là de mes réflexions quand j'entendis la petite voix de ma lutine, elle sortait de son apathie, elle semblait avoir froid. Elle me fit grande pitié, je ne pouvais rien faire sinon me blottir contre son corps espérant que la chaleur animal lui apporte réconfort.

- Où ?.. où sommes-nous ? demanda-t-elle en pensée.
- dans l'oubliette d'un château ou une crypte. Je crains qu'on ne puisse en sortir que par ce puits au dessus.
- Il faut faire ce qui est convenu, sauve-toi Goulven... va faire ce que tu dois !
- Je... je ne pensais pas que notre prison serait telle... nous devrions partir tous les deux...
- Non Goulven, pas d'improvisation, rappelle-toi !

De mauvaise grâce j'acceptai, et je tentai de me changer en souris...

- Mais qu'attends-tu ?!
- Je ne peux pas... je ne peux plus me métamorphoser ! il aura trouvé un moyen de me contrôler...

Nous étions affolés, comment faire désormais ? J'enrageai :

- Ketty n'aurait-elle pu le prévoir ?!
- Changes toi en lutin... proposa Aednat
- C'est justement ce qu'il attend de moi, alors tout sera perdu !
- Il te restera ta baguette magique ?
- Rappelles-toi ce que disait Ketty : ne pas utiliser de sortilège de mort contre lui... mes autres pouvoirs sont dérisoires en regard de sa puissance, pensai-je au désespoir.

Ne sachant que faire, nous résolûmes d'attendre que Ketty et les autres attaquent le Sorcier Noir, bien que nous doutions qu'elle se résolve si facilement à nous sacrifier : elle attendait notre signal.
Le Sorcier venait regarder régulièrement par le puits en soulevant la lourde plaque de fer qui le fermait.

- Alors ?... le petit lutin n'est pas revenu ? il le faudra bien pourtant... que pensez-vous qu'il adviendra quand le chien mourra de faim ? Il laissera l'instinct de la bête le dominer, il perdra toute dignité, peut-être dévorera-t-il la lutine ? à moins qu'elle ne succombe sous ses yeux ? Ah ah ah !
Nous verrons, nous verrons... j'ai tout le temps. Vos amis vous cherchent en vain... j'ai mes informateurs, et des petits amis bavards qui les entraînent vers de fausses pistes ! bientôt mes petits amis...

Nous avions dès le début pris le parti de ne plus lui répondre, Aednat avait raison, il aimait parler et nous en apprenions plus qu'en l'interrogeant. Ce qu'il avait dit de l'extérieur n'était pas inquiétant, il était convenu que les frères Tublinn continuent de faire semblant de le servir, d'une certaine façon ils rachetaient leur faute, même s'ils agissaient sous la menace permanente des renards.

Mais les heures passaient... puis nous ne comptâmes plus les heures mais les jours, la faible clarté du jour se distinguait de celle des nuits par des interstices où la souris aurait facilement pu se glisser... hélas notre plan, laborieusement échafaudé, s'était écroulé comme un vulgaire château de carte !

- Combien de temps allons-nous tenir ? demandai-je à ma pauvre lutine qui souffrait terriblement du froid et de la faim.
- Je ne sais pas mon petit ami... mais je voudrais que tu me promettes une chose... une chose terrible...
- Non... inutile je ne le ferais pas, c'est au dessus de mon entendement... je sais à quoi tu penses...
- Il le faudra, si nous sommes perdu... il faudra que le chien affamé égorge la lutine, je ne veux pas qu'il m'arrache le cœur vivant de la poitrine ! Promets Goulven ! promets...
- Inutile, Aednat, je ne le pourrais pas, je me changerai plutôt en lutin que de devoir faire ça... je me changerai en lutin et je me donnerai le sortilège de mort... ajoutai-je sombrement.
. - Alors tu le lancera sur nous deux ! Je le veux !

Je ne répondis rien, je ne promis rien. Une idée venait de germer, la nuit... la nuit approchait, une nuit de lune gibbeuse, le temps du maléfice de Kiar approchait (la pleine lune, il ne pourrait attendre au delà), il devrait agir avant, ses menaces étaient illusoires. Il me fallait agir !

Quand la nuit fut installée, je demandais à ma lutine de tendre l'oreille :

- N'entends-tu rien ?...
- Rien que les bruissement de la nuit...
- Si nous les entendons... nous devrions être entendus aussi...

Je lançai un long et lugubre hurlement... Il ricocha sous les voûtes semblant décuplé. Je redoublai d'ardeur, Aednat m'encouragea de la voix :

- Plus fort Goulven ! Plus fort !

Notre geôlier ne fut pas long à venir m'intimer de me taire du haut du puits, mais ma maîtresse m'exhorta à hurler encore !
Voyant cela Kiar pointa sa baguette sur la petite lutine courageuse, l'éclair rouge grésilla vers son front, au supplice elle roula au sol en hurlant. J'arrêtais aussitôt de hurler mais il continua de la tourmenter cruellement en criant :

- Veux-tu encore la voir se rouler de douleur à tes pieds ?! Le veux-tu ?!

Puis il arrêta la torture aussi brutalement qu'il l'avait commencée. Je me tus, me recroquevillai contre ma chère lutine qui tremblait, m'efforçant de la protéger de mon corps.

La nuit avança, silencieuse et cruelle, je perdais peu à peu tout espoir, Ketty viendrait trop tard, nous mourrons de faim, ou je choisirai d'abréger nos souffrances... Aednat s'était endormie, malgré le froid et la faim, je me devais de veiller encore et encore...

Et soudain j'entendis un chien au loin... puis un autre et un autre encore...

- Tu as réussi ! eut-elle la force de penser faiblement en sortant de sa torpeur.
- Oui ! Ketty viendra bientôt. répondis-je pour lui redonner courage.

Mais je pensai en moi-même : Si elle comprend leur appel...

Au matin la plaque de fer fut projetée plus violemment que les jours précédent, si j'avais bien compté, ce soir serait pleine lune, Kiar l'impitoyable était en colère, lui aussi devait avoir entendu les chiens et il gardait sur sa main la trace de mes morsures, je crus un court instant qu'il avait décidé de nous tuer. Mais hélas non !
Il laissa le puits ouvert et nous rejoint par une porte que je n'avais pas remarqué jusque là. Il avait emmené avec lui une mallette de cuir. Il la posa sur la dalle qui fermait une sorte de sépulture humaine qui nous apparut dans le rai de lumière glissant de l'entrebâillement de la porte.

Négligeant l'enfant épuisée qui dormait en gémissant, il vint vers moi et s'accroupit afin de me parler tout bas :

- Allons petit lutin... Qu'espères-tu encore ?..
Même si tes chiens viennent ici en force, même s'ils résistent à mes maléfices de répulsions, même s'ils parviennent à entrer dans cette crypte, que crois-tu qu'il leur arriverait ?..
Te souviens-tu de ce jour si pluvieux Qu'il en pleuvait des étourneaux ?... t'en souviens-tu ?
Tu sembles très doué pour dresser les animaux et t'en faire obéir... sans doute grâce à ce don que te fit la Fée Mölinn...
Si j'avais prévu cela, je l'aurais tuée ! et tu aurais perdu ce pouvoir étrange de métamorphose...
Mais aujourd'hui tout est fini, à quoi bon résister ?... aujourd'hui vous allez mourir tous les deux, aujourd'hui si tu t'obstines elle mourra après une journée de souffrances telles qu'elle en perdra la raison !

Plus ses propos devenaient insoutenables, plus il chuchotait, plus sa voix se faisait caressante...
Elle apaisait le chien en terrorisant le lutin ! Il risquait, sans même en connaître les mécanismes complexes, de parvenir à briser ma double personnalité !

- Tu penseras avoir gagné ?... après l'avoir vue souffrir comme hier soir ?
Son cœur battra encore quand je le dévorerai... certes il ne m'apporteras pas l'immortalité, mais il me permettra de vivre aussi longtemps que toi et tes semblables.
Pendant trois ou quatre siècles je pourrais rechercher et pourchasser deux autres lutins aux cœurs purs pour m'en repaître jusqu'à satiété d'immortalité...
Penseras-tu avoir gagné alors ?... quand tu resteras enfermé ici avec son cadavre pour toute nourriture, que je t'aurais fais perdre tout espoir de redevenir celui que tu étais... tu as compris que je peux bloquer tes métamorphoses à ma guise.
Qu'auras-tu gagné quand sa chair permettra au chien de survivre quelques jours, alors que son cœur m'aura donné des siècles ?!

J'écoutais ses paroles, tendu comme une corde d'arc prête à se rompre. Il se tut, et son silence s'amplifia sous les voûtes, résonnant de ses terribles mots, devenant plus insoutenable que sa voix !

Voyant que je ne me métamorphosais pas, il s'écarta, brandit sa baguette, avec cette même théâtralité qui m'avait permis de terroriser les frères Tublin, instinctivement je me mis à gronder, me plaçant entre l'arme et ma pauvre fiancée.

Cela le fit sourire, dans ce visage hideux et haineux, j'arrivais à lire un sourire ! Alors au lieu de lancer son sortilège vers la petite lutine, il retourna vers le sarcophage, il ouvrit sa mallette et en sortit une petite souris vivante... Il la laissa chercher désespérément une voie de salut sur la dalle de pierre, joua un peu avec elle comme un chat cruel, mais quand l'animal fut près de se jeter dans le vide, il lui assena un coup violent du plat de la main !

Surprise dans son sommeil Aednat eut un sursaut terrible ! Puis elle hurla, elle hurla, plus fort que le chien ne l'avait jamais fait. Je devinais en regardant la suppliciée les tortures qu'il infligeait à la petite créature, la broyant entre ses mains ! Puis il martyrisa son ventre avec une sorte d'aiguille... j'entendais les cris de la pauvre petite bête, Aednat n'avait plus que la force de pleurer. Je fis des efforts désespérés pour arracher ma chaîne aboyant furieusement.

Et plus elle se tordait au sol plus il souriait... il fallait que cela cesse... je me mis à pleurer comme un chiot. Il arrêta et me regarda de ses yeux de reptile...

Sans un mot il sortit de sa mallette une longue fiole. Elle semblait remplie d'eau pure, le chien malgré moi manifesta sa soif, mais je retournais vite auprès de ma pauvre petite lutine suppliciée, je lui léchais les mains, le visage, elle était en sueur. Elle me regarda tendrement :

- Ne cède pas... Je n'ai déjà plus mal... Ne cède pas je t'en prie mon amour...

Je savais qu'elle mentait, je savais qu'elle redoutait qu'il recommence, je regrettai de la voir si forte. Il regardait toujours son précieux breuvage à la lueur d'un rai de soleil filtrant entre deux pierres. Il me fallait gagner du temps, mais je ne savais comment... Aednat me souffla en pensée à ce moment là :

- C'est la potion ! celle du chaudron... il va la boire pendant son rituel !
- Il devra attendre la pleine lune, en début de nuit... répondis-je de la pensée la plus faible possible (Je redoutais par dessus tout qu'il découvre que nous pouvions communiquer.) Il devra attendre, je peux lui donner satisfaction maintenant, il ne te fera plus souffrir...
- Non Goulven, non... attendons encore, attendons Ketty...

Le Sorcier Noir reposa la bouteille debout près de la mallette et nous regarda. Je priai qu'il recommence à parler, qu'il oublie ma lutine, j'étais prêt à boire ses paroles comme un poison plutôt que de la voir encore torturée !

- tu as dis comme un poison ? et si... interrogea Aednat , si proche qu'elle saisissait les moindres de mes pensées.

Mais elle n'en dit pas plus vaincu par la fatigue, elle restait figée, comme une marionnette le regard vide...
J'essayai de réfléchir à ce qu'elle avait voulu dire. Comme un poison... comme un poison...

- Alors ?... gentil chien fidèle, veux-tu encore la voir souffrir ? as-tu vu ce que je peux faire avec quelques cheveux de ta bien-aimée simplement noués autour du cou de cette souris ? Tu connais bien les souris, n'est-ce pas ? que penses-tu qu'elle ressentira lorsque j'arracherai les pattes de cette bestiole ?... lorsque je lui crèverai les yeux ?

Je tressaillis en entendant ses mots terribles... (elle veut que j'attende) je ne peux pas, c'est trop cruel, jamais personne n'a souffert par ma faute avant aujourd'hui !

- Le poison ! la pensée de ma petite lutine traversa de nouveau mon esprit.

Cette fois j'avais compris !

- Oui Aednat, j'ai compris...

Mais son calvaire reprit, avec ses effroyables plaintes, ses cris... ses supplications, ses pleurs... il fallait qu'il cesse ! Il le fallait !

C'est alors, quand je m'apprêtais satisfaire Kiar, que Ketty se manifesta enfin ! Un énorme fracas secoua la bâtisse au dessus de nous, comme si ses murs s'étaient abattus, ses pierres arrachées une à une ! Kiar se précipita en haut, je n'avais peut-être que quelques secondes mais il fallait essayer !
Je repris ma forme naturelle, le collier glissa sans difficulté de mon cou, je bondis jusqu'à la fiole

- Brise-la ! me cria Aednat dans ce qui ressemblait à son dernier soupir.
- Non j'ai mieux à faire !

Je tendis la main vers la fiole, pointant ma baguette, un halo violet enveloppa le récipient pendant que je psalmodiai mon incantation avec ferveur, appelant à moi toute les énergies qui me transportent :

Par mon amour indéfectible pour la lutine rousse, par la confiance d'Aednat, si courageuse, par la ténacité et la rage de vivre de la souris, par l'opiniâtreté paisible de l'âne, par l'indépendance et la fierté du chat, par la perspicacité du chien, par l'innocence de l'écureuil, par l'unité du troupeau et la prescience du mouton, par l'esprit mystérieux et pénétrant du hibou !..

A mesure que je lançai mon chant d'espoir, le sortilège passait dans le liquide, je le sentis aux forces se déversant en torrent hors de moi. J'invoquai alors tous les grands cœurs que j'aimais :

Par Maureen la gentille fille des hommes, par la compassion du gardien des esprits de la tourbière, par Tante May si juste et droite, par les sylphides insouciantes et simples, par Mölinn courageuse luttant contre la mort, par Deaglan et les elfes attachés à leurs rivières, par la joie de vivre retrouvée des lutins de Galway, par le laboureur des Burrens grâce à qui je trouve toutes ces forces en moi, par les gnomes du Connemara gardiens et protecteurs, par les Fées de Sligo bonnes et prévenantes !

Les forces commençaient à me manquer, j'en appelai enfin aux énergies vitales elles-mêmes :

Par l'instinct infaillible qui ramène le saumon vers la frayère, par l'inspiration mystérieuse qui pousse les anguilles vers le large pour y perpétuer la vie, par l'espérance subtile qui gouverne la nymphose des papillons, par la respiration puissante des grands chênes et des forêts, par la perfection de la Nature qui modèle les cristaux et les fleurs, par la Force de Vie qui traverse toute matière !

Aednat me pressait :

- Plus vite ! Il n'y a plus de bruit là-haut... Vite Goulven !
- Par l'Amour indestructible que me voue la lutine de Lough Swilly, que le sortilège s'accomplisse enfin !

Toute lumière disparut, nous nous retrouvâmes sous l'obscurité glacée des voûtes...

- Reviens ! Remets le collier, vite !
- Inutile Aednat, je ne peux pas refaire ce qu'il a défait, c'eût été trop facile... ne t'en doutais-tu pas ? dis-je en lançant un éclair bleu vers elle.
- Qu'as-tu fait ?
- Te voilà dix fois plus rapide que lui... n'en laisse rien paraître... peut-être cela te sauvera-t-il ?

Elle ne répondit pas. Elle testa ses nouvelles facultés et je la vis faire quelques gestes d'une précision et d'une vitesse incroyable. J'eus le temps de me tourner vers la petite souris martyrisée, elle vivait encore, je dénouai les soies pourpres qui la liaient encore à la lutine, lui dis quelques paroles apaisantes à la manière des souris (elle ne répondit pas)... elle ne pourrait survivre... aussi, pour la première fois de ma vie, je fis don de la mort d'un éclair violet de ma baguette. La pauvrette tressaillit faiblement sans un cri...

Nous entendîmes les pas du sorcier, il semblait moins en colère que ce matin... Je me plaçais en face de la porte et lui lançai un misérable sortilège sensé lui faire perdre sa taille. Je voulais qu'il voit combien j'étais inoffensif malgré ma baguette magique.

- Ah ah ah ! vraiment petit lutin, tu ne vaux pas mieux que tes amis ! dit-il en recouvrant sa taille normale.
Hou ! que j'ai eu peur de ton terrible mauvais sort... Ainsi tu as cessé d'obéir à ta princesse ? la bonne heure !
Mais... comprends que je ne te fasse pas confiance, comme à certains de tes congénères si serviables, ils m'avaient bien prévenu que certaines Fées voulaient m'attaquer, ils m'avaient bien dit que vous essayeriez de me tendre un piège...
M'avez-vous cru si naïf ?... Allez petit lutin, laisse tomber gentiment ton allumette magique Ah ah ah !
(J'obéis. Puis il se tourna vers sa prisonnière.) Vous m'avez dit un jour en espérant le sauver, qu'il n'avait pas votre pureté de cœur...
Cependant, il n'a pu supporter longtemps de vous voir souffrir, et il vient d'oser m'affronter avec des moyens dérisoires pour vous sauver !..
Je vous trouve bien exigeante, toute fille de Liam de Lough Swilly que vous soyez...
Allez... viens ici le héros, que je te remette un collier... Quel imbécile tu fais de n'avoir pas pensé à la libérer ?.. A moins... A moins que tu n'aies encore voulu me jouer un tour ?..

Il me regarda suspicieux pendant qu'il serrait mon collier de fer, il tenta de sonder mon esprit, je ne me défendis pas, mais j'occultais sa vision en ne pensant qu'à la chère lutine. Il reprit le fil de ses idées :

- Bien... Comme vous-vous en doutez, il n'est de meilleure magie que celle qui s'opère à la pleine lune. Nous allons donc attendre sagement, et si vous espérez encore du secours du dehors, sachez que plus aucun être vivant ne peut s'approcher d'ici à moins d'un mile... Soyez sages... Ah ah !

Il nous laissa seul remportant sa mallette, j'étais fou de rage : les frères Tublinn avaient encore trahi et s'étaient joués de nous !

- Calme toi Goulven, il faudra bien qu'ils rendent raison bientôt, si les renards de nos amis ne les ont pas dévorés avant !
- Comment peux-tu parler comme ça ?.. Parfois tu me fais peur.
- C'est que... maintenant... je crois que je sais ce que tu ressens en voyant la hideur de certaines âmes : je suppose que les douleurs qu'il m'a imposées sont également à l'image de cette laideur... alors je souhaite simplement être vengée ! (A ces mots je détournais les yeux instinctivement.) Que crains-tu ? que cela marque mon visage ?... Regarde moi !.. Mes noires pensées marquent-elles mon visage ?.. cria-t-elle d'un ton de défi.

Je la regardais attentivement... Je vis la fatigue, les marques de la cruauté subie, le lit des larmes sur ses joues, ses cheveux en désordre, encore plus magnifiques...
Elle était toujours aussi belle, avec son front haut et rond, la courbure harmonieuse de ses sourcils, la douceur de ses joues constellées de petites taches de rousseur, et le dessin délicat du voile de ses narines ressemblant à de charmants coquillages... et l'iris de ses yeux couleur d'émeraude... et cette bouche qui voulait encore rire de moi, et ses petites oreilles pointues et son menton tout rond, et...

Et elle vit dans mes yeux tout ce que je voyais en elle...

- Tu vois ? reprit-elle, vouloir un juste châtiment des méchants n'est pas être méchant soi-même !

Je hochai la tête et comme je continuais à me rassasier de son joli minois, n'y tenant plus, elle me prit par les joues et m'attira pour un baiser...

Pour toujours... l'entendis-je penser. Pour toujours...

Kiar nous laissa en repos jusqu'à la nuit, je pensais me souvenir que la lune serait pleine peu après le coucher du soleil, il ne restait plus beaucoup de temps... Ketty n'avait pas réussi à percer les défenses du sorcier, notre sort ne reposait plus que sur nous !.. Et je n'avais même plus ma baguette pour espérer nous immoler... Aednat, si confiante en sa marraine, n'espérait plus, quand je croisais son regard, elle me souriait doucement m'invitant à l'embrasser, que pouvions-nous faire d'autre ?..

- Debout mes enfants !

Voilà les mots incongrus qu'il avait choisis pour accompagner son maléfice d'obéissance. Une manière de plus de nous faire souffrir par le rappel de ceux que nous allions laisser. La douce vague orange qui nous avait fait perdre toute volonté propre, nous laissait parfaitement conscients, sans doute était-ce indispensable à son funeste projet... Nous nous levâmes en titubant comme ces petits pantins tenus par des ficelles, vaincus par le maléfice, la fatigue et les souffrances.

Je compris en ces instants troubles où la volonté ne commandait plus au corps, qu'il ne lui aurait été d'aucune utilité de lancer ce sortilège sur le chien... S'il ordonnait à nos corps, il ne maîtrisait pas nos pensées. Il ignorait tout de mes métamorphoses qu'il attribuait à un sortilège de Mölinn, comme l'avait supposé Aednat. Il ne pouvait donc les provoquer à ma place.

Il sortit de la mallette une fine et longue lame, la fit miroiter devant la lanterne qu'il avait amenée et s'approcha de nous. Je sentis la panique monter en moi ! Et s'il devait d'abord nous sacrifier !? Malgré le sortilège qui nous soumettait, je sentis la main d'Aednat qui cherchait la mienne, je m'agrippai à elle comme le marin dans la tempête se raccroche à la ligne de vie !

- Comme ils sont mignons tous les deux... Ils surmontent ma volonté ! C'est bien... Soyez unis, soyez forts... J'aurais besoin de cette force !..

Il retourna vers le tombeau, fit quelques incantations, versa quelques gouttes de la fiole sur son poignard, et revint encore vers nous avec l'arme.

- Voyez... Ces quelques gouttes de potion suffiront à vous maintenir en vie quand j'ouvrirai votre poitrine !
- Il veut s'amuser de nous ! Mais même s'il commence par le sacrifice, il finira par boire sa liqueur, et nous serons vengés !. me souffla ma lutine intrépide d'une pensée fulgurante.

Elle gardait courage malgré tout, et me communiquait sa farouche volonté de combattre ! Elle ne tremblait pas comme il s'approchait d'elle. Il nous libéra de nos cruels colliers de métal.

- enlevez vos vestes et chemises ! ordonna-t-il.

Puis, quand nous fûmes grelottants, épaules nues :

- voilà qui est bien... Avancez jusqu'au sarcophage, allez avancez !

Nous obéîmes comme des enfants à qui l'on demande simplement d'aller se laver les mains. Nous tenant toujours par la main. Il nous sépara pour nous hisser l'un après l'autre sur la grande table de pierre. J'eus le temps d'y remarquer des inscriptions latines... Nous devions bien être dans la crypte d'une des ces innombrables églises brûlées par les vagues successives d'envahisseurs de l'île. J'eus une pensée fugitive pour mes moines de Landévennec... Je les avais si souvent méprisés, et pourtant... comme ils auraient été horrifiés d'un pareil sacrilège !

Ensuite Kiar nous convia à nous coucher sur le dos à même le marbre glacé de la stèle, côte à côte. Nous le fîmes docilement (comment faire autrement ?). Nos mains s'étaient retrouvées, je sentais toujours ma petite lutine, si frêle, si vulnérable aussi calme qu'une statue... Luttait-elle pour qu'il ne devine pas ce que je lui avais fait ? Était-elle si forte qu'elle se soit résolue à la mort ? Le Sorcier Noir commença son rituel :

Incantations interminables...
Simulacres de sacrifice sur nos petits corps allongés devant lui...
Incantations redoublées...
Le moment approchait...
La miséricorde tranchante s'approchait...
La fiole s'approchait...

Un instant je m'abandonnai fermant les yeux... Le mouton paissait dans une prairie, un soleil radieux inondait la vallée... Des alouettes ! (Dont je comprenais enfin les chants) :

Un petit lutin, un méchant sorcier,
L'un est faible mais cœur juste
L'autre est fort mais âme noire
L'un est doux comme un mouton
L'autre a bu d'un trait le poison !

J'ouvris les yeux et je vis le stylet porté haut au dessus de la gorge de ma chère lutine ! Porté par mon amour, je parvins à vaincre le sort d'obéissance :

- Commence par moi qui n'ai pas sa pureté !.. Criai-je comme en transe.
- Et pourquoi pas ?.. Encore ce sourire improbable dans pareil masque hideux !

Il déplaça sa main de quelques centimètres et je vis le poignard empoisonné s'éloigner d'elle avec soulagement.

Le moment approcha, silencieux.
Le bronze suspendu s'approcha, envoûtant.
La fiole s'approcha de ses lèvres, caressante...

Il renversa la tête en arrière et la vida d'un trait ! Quand son front bascula vers nous, qu'il me regarda de nouveau, je vis enfin ses véritables traits !

Oui, il était beau comme un prince ! Plus aucune sombre pensée ne troublait son esprit, il me regardait l'air hébété, ne comprenant pas ce qu'il lui arrivait... il eut le temps de balbutier :

- Qu'as-tu fait ?! Qu'as-tu fait petit lutin ?...

Le sortilège qui nous tenait prisonniers s'évanouit en même temps que sa main vaincue lâcha la dague effilée, j'étais si fasciné par son visage que je ne bougeais pas... Il était si beau... si beau...

Mais ma petite lutine tenait semble-t-il trop à moi : elle m'arracha violemment vers elle et je fus plaqué contre son corps quand la pointe mortelle toucha le marbre à l'endroit même où je m'étais trouvé !
Elle rebondit et mit un temps infini à retomber au sol, tout comme la fiole qui éclata en mille morceaux.

Kiar n'en finissait pas de tomber lentement à la renverse comme un chêne gigantesque abattu par le bûcheron...

C'était moi maintenant qui était hébété :

- Qu'ai-je fait ?! Il était si beau... Qu'ai-je fait ?
- Tu l'as tué ! tu l'as vaincu tout seul ! tu l'as tué !
- Mais... je ne voulais pas ! je voulais te sauver...
- Viens Goulven, partons! Allez... Réveilles toi ! dit-elle en me rhabillant sans ménagement.

Elle m'entraîna avec vigueur, nous gravîmes l'escalier de pierres noires qui descendait à la crypte. Ah ! L'air libre... les frémissements de la nuit, nous étions au milieu des ruines squelettiques d'une église abandonnée. La campagne était mouillée de la clarté de la pleine lune qui s'élevait majestueusement au dessus de la montagne délinéée par la neige. Je sortis enfin de ma torpeur pour me métamorphoser ... en mouton !

Aednat ne me le reprocha pas et monta sur mon dos. Nous nous éloignâmes des ruines sinistres, laissant le mouton choisir prairie à son goût. Je m'abandonnai voluptueusement à sa quiétude couché dans l'herbe... ma douce lutine bien au chaud dans mon épaisse toison.

Au matin elle commença à trouver le temps long, mon enchantement la rendant si rapide faisait toujours effet et elle devait mourir de faim, aussi vint-elle me murmurer des mots charmants au creux de l'oreille...

- Mon cher petit édredon tout chaud, ma douce couverture... ne pourrais-tu quitter ton petit monde secret pour me rejoindre ?

Il n'en fallut pas plus évidemment, mais quand je redevins moi-même, je m'écriai :

- Ma baguette ! Je n'ai plus ma baguette magique !
- Ho ho !... est-ce cela que tu cherches petit lutin étourdi ? me nargua Aednat en brandissant fièrement ma précieuse baguette.
- Viens donc l'attraper si tu peux ! me lança-t-elle d'un ton enjoué.

Je me précipitai sur elle les bras en avant mais elle n'eut qu'un pas à faire pour que je me retrouve mangeant l'herbe à plat ventre..

- Raté ! Tu n'y arriveras pas... j'ai bien envie de garder sur toi cet avantage toute ma vie ! dit-elle en riant.
- Alors je crains que tu ne sois vieille avant que je ne sois en âge de t'épouser, chère lutine.
- Crois-tu vraiment que ?...

Elle parut indécise un court instant que je mis à profit pour m'élancer de nouveau à l'assaut !

- Oups ! Perdu... Ho ! le malin... Ho ! le rusé... encore un effort Goulven !

Aednat était aux anges, et ce jeu, qui nous permettait d'oublier les horreurs que nous venions de vivre, aurait pu durer plus longtemps encore si Ketty n'était intervenue.

- Enfin je vous trouve mes enfants !

A ces mots, ma petite lutine devint livide, elle se mit à trembler de façon incontrôlable, lançant férocement :

- Ne nous appelles plus comme ça ! Jamais ! Jamais plus !..
- Mais qu'as-tu Aednat, ma princesse ? Goulven a rempli la mission que nous lui avions confié, c'est fini, le Sorcier Noir est mort, tout ira bien...
- C'est en nous appelant mes enfants que Kiar nous a soumis à un sortilège d'obéissance, dis-je pour expliquer la colère d'Aednat qui commençait à se calmer.
- Rends-moi ma baguette s'il te plaît, je vais te désenvoûter, la priai-je en tendant la main.
- Nous avons attaqué Kiar après avoir entendu tes chiens Goulven, tu aurais pu choisir un autre moyen de nous prévenir ! Pourquoi vous êtes-vous sauvés ? demanda Ketty.

J'expliquai à Ketty et aux autres fées qui nous avaient rejoint comment Kiar nous avait capturés comme convenu, mais aussi comment il m'avait interdit toute métamorphose (dont ketty m'avait temporairement doté, précisai-je l'intention des autres), hormis pour redevenir moi-mme, ce qui m'avait empêché de mener à bien ma mission : Je n'avais pas pu détruire la potion du sorcier, ni ouvrir un passage magique vers son repaire. J'ajoutai que les gnomes nous avaient encore trompés, et que Kiar s'apprêtait à nous immoler...

- ...rien ne s'est passé comme nous l'avions prévu, nous avons été trahis, marmonnai-je sombrement.

Cependant Je n'avais pas parlé des tortures qu'il avait fait subir à Aednat devant moi, ni de la façon dont je l'avais tué... Me sentant coupable d'avoir laissé souffrir atrocement celle que j'aime et d'avoir donné la mort malgré moi...

- Qu'est-il arrivé à Kiar ? ses sortilèges se sont effondrés d'un seul coup ! et nous l'avons trouvé mort, dit une fée, il avait une expression étrange sur le visage : sereine et angélique, comme s'il n'avait nullement souffert !

Je reconnus cette fée toute violette qui avait combattu à nos côtés lors de l'assemblée des Fées. Comme je restais silencieux baissant la tête, Aednat continua mon récit :

- Goulven ne pouvait plus se métamorphoser autrement qu'en lutin, ainsi en avait voulu Kiar. Mais tant qu'il restait un chien, il ne lui servait à rien, et il était incapable de le forcer comme tu l'avais pressenti Ketty. Alors le sorcier m'a torturée devant lui pour le faire céder, mais il a tenu bon ! il est si fort...
Puis mon preux chevalier a profité de votre attaque pour redevenir lui-même et ensorceler la potion magique de Kiar, en en faisant un terrible poison, mais, même faisant cela, il reste incapable de méchanceté mon doux lutin, il n'a désiré ni la vengeance ni la douleur, pas même la mort... Il voulait juste nous sauver...
Enfin tu avais compris que tu ne pourrais pas redevenir chien n'est-ce pas ?
me demanda-t-elle, et elle poursuivit son récit sans attendre ma réponse :
- C'est alors que le Sorcier Noir nous a soumis à son maléfice d'obéissance : c'était affreux car nous restions conscients de tout... jusqu'à la fin, nous ignorions s'il allait boire ou... ou...
- Ou commencer par manger nos cœurs encore vivants, dis-je pour suppléer Aednat qui n'arrivait pas à décrire l'horreur d'une telle action.
- Le sacrifice d'immortalité... oui il devait boire tout d'abord, dit Ketty pensivement.
- Elle le savait ! me souffla ma petite fiancée.
- Combien de malheureux elfes et lutins lui doivent une mort prématurée ?! ajouta la fée violette en frémissant du parme à l'outre-mer...
- Et combien de fées martyrisées ? dit une autre, pensant sans doute à notre pauvre Mölinn...
- Heureusement le Livre est détruit, et la dernière personne capable de tenter ce maléfice est morte !
Goulven, les générations futures de lutins d'elfes et de fées ne te remercieront jamais assez de ce que tu viens d'accomplir !
conclut Ketty.


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