La lecture du parfum.

Notre retour de Doolin, après avoir une nouvelle fois écarté la menace de Mag fut particulièrement silencieux : Mölinn et moi volâmes de conserve sans un mot, la tension et la fatigue de ces derniers jours n'en étaient pas la seule cause, l'équinoxe de printemps approchait, le cycle des métamorphoses achevé et mon apprentissage de magicien consommé, nous allions devoir nous séparer...

C'était pour moi une nouvelle liberté qui allait me tendre les bras, bien que ma servitude auprès de la bonne fée de Dingle ait été un grand bonheur... Elle m'avait entouré de sollicitude, de gaieté, elle m'avait encouragé, guidé et appris tant de chose !.. Maintenant c'était de nouveau l'inconnu qui allait m'aspirer... Mölinn, elle, avait peut-être d'autres raisons d'être mélancolique, certes elle avait beaucoup d'affection pour moi, mais surtout elle venait de quitter Andrews, et je n'avais pas manqué de remarquer qu'ils avaient échangés quelques regards sans équivoque, et quelques mots à l'écart... Hélas je craignais qu'elle ne soit prise dans un dilemme peut-être insoluble : la fée était une jeune fille d'à peine vingt ans, et savait se transformer en sylphide, lui, jeune magicien dans l'univers féerique, était sans doute un vénérable musicien ambulant dans le monde des hommes... Maureen envierait peut-être toute sa vie Mölinn de pouvoir approcher le beau sorcier, peut-être pressentait-elle qu'il leur serait impossible de paraître ensemble dans le monde des hommes?!..

Enfin... Peut-être pouvais-je me tromper sur la véritable nature d'Andrews ?..

Cette nuit là, je ne dormis pas : d'avoir été si longtemps un hibou, de voler sur les campagnes en compagnie de la fée, m'avait laissé l'envie de veiller, je passais donc le reste de cette nuit à penser à ma chère lutine, la belle inconnue qui depuis si longtemps m'attendait dans une mystérieuse forêt de chêne du Donegal... Je lui écrivis ce soir-là, mon combat contre Mag, sa mort probable ensevelie à jamais sous la citadelle. Évidemment, comme me l'avait conseillé Mölinn je résolus de ne pas lui parler des métamorphoses qui étaient en moi pour toujours. Je lui parlai de ma peine de laisser Mölinn seule...

Puis j'organisais mon futur voyage, mais j'en ignorais encore les étapes, il me fallait attendre le moment décidé par la lutine pour lire ma destinée dans le parfum qu'elle m'avait envoyé avec sa première lettre : la lettre magique dont le texte changeait à chaque lecture !

J'avais craint que les transformations subies au service de ma maîtresse n'écartent son amour de moi, elle m'avait alors répondu :

chaque fois que tu doutes
Chaque fois que tu souffres
relis ma première lettre...
Veux-tu savoir mon amour envers toi ?
Veux-tu de moi témoignage d'affection ?
Toujours elle exprimera mes sentiments pour toi !

Ce soir-là je rouvris le petit tube de buis, en ressortis la lettre... Pourtant je ne doutai pas, je ne souffrais pas, j'étais satisfait et triste, comme le peintre qui vient d'apposer la dernière touche à sa toile, et qui se sent à la fois plein de certitude, et vidé par l'achèvement de sa tâche... Il a tout donné à son œuvre, il lui faut trouver un nouvel horizon inaccessible à poursuivre, un nouvel espoir à satisfaire...
La petite feuille de papier vert, couverte de sa belle écriture, exhalait toujours le parfum... Quel mystère me révélera ce petit flacon n'enfermant que quelques gouttes lorsque je l'ouvrirai bientôt avant de m'endormir ?.. Mölinn m'aidera-t-elle à déchiffrer les rêves qu'il m'aura inspirés ?..
Je déroulai la feuille et commençai à lire :

Très cher Goulven,
Je suis si fière de toi, quand je pense à Mag la sorcière qui dort pour toujours sous les pierres de Dún Fearbaighé.
Comme il te sera facile d'accomplir les derniers prodiges qui te rapprocheront de moi...
Dans trois jours tu ouvriras le parfum avant de t'endormir, cinq rêves te révéleront l'avenir, cinq aventures t'attendent, cinq marches tu devras gravir, et cinq fois me servir.

Cinq sont les doigts d'un pied
Cinq lunes tu devras marcher
Cinq lunes encore je t'attendrai
Cinq fois tu jureras m'aimer...


Cinq jours j'oublierai le soleil
Cinq nuits tu oublieras le sommeil
Cinq sont les doigts d'une main
Cinq seront nos enfants demain

Je restai perplexe, était-ce là prophéties ?.. Ou simplement gage d'amour renouvelé. Ma chère lutine m'avait tellement habitué à ces énigmes !..
Bien sûr je fis part à Maureen du souhait de la lutine de me voir libéré dans trois jours, elle n'en fut ni surprise ni attristée :

-Comme tu as de la chance Goulven !.. Ne sois pas triste pour moi, vois comme je suis heureuse de te rendre ta liberté !..
-Prendras-tu un autre lutin à ton service ?
-Je ne crois pas Goulven, j'ai beaucoup appris de toi, et si je n'ai pas ton don pour lire les visages, je pense tout de même pouvoir me débrouiller seule.
-M'aideras-tu à comprendre les rêves ?
-Nous verrons si j'en suis capable mon petit lutin...

Ces trois jours passèrent étonnamment vite, j'avais tant de chose à préparer avant mon départ !.. Qu'il était loin le petit lutin craintif pour qui s'aventurer dans les bois du Cranou avait été une expédition périlleuse... Comme j'étais ignorant du monde alors !.. Pauvre petit lutin de jardin, qui n'avait jamais appris à voir et reconnaître autour de lui toutes ces créatures désormais si familières !..
Comme j'avais été subjugué alors par la sagesse du vénérable Marc, il était venu avant moi en Irlande chercher Katlynn sa lutine rousse aux yeux verts... Avait-il vécu autant d'aventures que moi ?..

Le soir convenu, j'ouvris précautionneusement le petit flacon, je fus un peu déçu de ne pas être submergé par les fragrances automnales qui avaient imprégné la lettre, à peine sentait-il plus fort... Sans doute la magie s'opèrerait-elle durant mon sommeil ?.. J'eus tant de mal à m'endormir, que je crus un moment ne pas y parvenir ! Que se passerait-il dès lors ?... Je pourrais toujours rechercher Andrews... Il connaît la forêt secrète... Il m'a promis de m'y mener... J'irai à Buncrana... si... je ne... m'endors... pas...

Trois lutins verts, courent dans les ajoncs le long d'une rivière.
Trois aulnes dansent au clair de lune.
Un vieux saule entre en marchant dans l'eau.

Il pèse de tout son poids sur la charrue
Son vieux cheval s'arrache courageusement à la glèbe
Ils tracent de profonds sillons dans la pierre.

Ah ! la lente respiration de cette énorme machine
Elle crache la vapeur la suie et l'ennui
Qui la distraira de son existence monotone ?

Un muret de pierre coupe en deux une lande misérable
De part et d'autre l'on s'ignore ou l'on se morgue
Qu'une pierre vienne à tomber, et revoilà la discorde !

L'écume de vagues étincelle sous la lune en mille reflets d'argent
Des harmonies étranges font danser les mouettes le long des grèves
Ulysse !.. N'ai-je jamais entendu chant plus mélodieux ?

J'irai à Buncrana... Il m'a promis de m'y mener.. Il connaît la forêt secrète.... Je pourrais toujours rechercher Andrews... Je me réveillai en sursaut, le soleil devait être haut déjà : il caressait par la lucane du grenier le petit flacon sur mon chevet d'un fin pinceau qui éclatait en arc-en-ciel dans ma petite maison de poupée...
Les rêves !.. Je n'ai pas rêvé !... Saisi d'effroi, je crus un court instant n'avoir pas rêvé, ni même dormi, ou pire, avoir tout oublié !
Puis peu à peu me revirent les images fugaces et désordonnées de la nuit : cette belle et paisible rivière, ces incroyables sillons de pierre, cette étrange gare, ces collines sauvages et austères, cette vaste baie miroitant sous la lune... Ce drôle de poème...

-Alors Goulven ? As-tu fais de beaux rêves ?

Maureen était impatiente comme toujours de savoir. Surtout quand cela concernait mon amoureuse... Plus encore depuis qu'elle était elle-même tombée sous le charme d'Andrews, le beau sorcier musicien...

-Euh... je crois que j'aurais besoin de ton aide pour tout remettre en place...
-D'accord, raconte ! dit-elle avec gourmandise.
-je me suis endormi en pensant à Buncrana, à Andrews...

Je lui lançai un petit regard en coin, mais la mignonne ne manifesta aucun émotion contre toute attente et à mon grand regret...

-Et tout de suite, je me suis retrouvé au bord d'une rivière, il y avait là trois aulnes dansant sous la lune et trois lutins tout vert...
-Vêtus de vert ?..
-Non vert, tout vert, même leur visage et leurs mains !..
-Ah des elfes...

Maureen ne semblait pas surprise, presque déçue...

-Sais-tu où ils vivent ?..Devrais-je aller les voir ?
-La suite de ton rêve ne te le dit pas ?
-Je ne sais trop, c'est confus...
-Sans doute t'appartient-il de découvrir ce que tu pourras leur apporter ?.. Ou ce qu'ils pourront t'enseigner ?
-Vraiment ?.. Pourtant quittant ton service je redeviens un simple petit lutin de jardin n'est-ce pas ?
-Mais non Goulven, n'oublies pas que tu es devenu un magicien, la baguette de buis tournée à ton intention est à toi, les sortilèges dont elle est capable sous ton autorité t'appartiennent aussi, qui sait si tu ne sauras en inventer de nouveaux. Et tu resteras toujours capable de te métamorphoser, ne l'oublies pas !
-Comment l'oublierai-je quand dans mon rêve lui-même j'étais un écureuil !
-Ah tu ne l'avais pas dit, alors sans doute vaudrait-il mieux que le plus grand nombre ignore tes pouvoirs, évite de te changer devant les gnomes, elfes ou humains.
-Bien sûr, je resterai prudent, le tribunal des querelles m'a suffit pour comprendre, la naïveté et les craintes de mes semblables !...
-Et ensuite, ces elfes qu'ont-ils fait ?
-Rien de plus que de courir dans les roseaux au bord d'une large rivière alanguie où un vieux saule se lave les pieds...
-Le Shannon, ce sont les elfes du Shannon que tu devras rencontrer... C'est étrange comme tu parles des arbres tout de même...
-C'est ce que j'ai vu, un rêve a toujours une part d'illusoire n'est-ce pas ?


-Ensuite, j'ai rencontré un étrange bonhomme, un humain, mais pas comme les autres, ni pressé ou avide, ni impatient ou vorace, non, celui-là était laboureur, mais ce qui est très troublant c'est qu'il ne semblait pas se rendre compte que sa tâche était impossible, ils semblaient, lui et son cheval, impassibles devant l'énormité de leur labeur, le champ dans lequel ils s'efforçaient de tracer leurs sillons, n'était que roche !.. Et le plus extraordinaire, c'est que ce champ de pierre était presque entièrement labouré de profonds sillons bien réguliers...
-Ce sont les Burrens que tu viens de me décrire, ces sillons sont les cicatrices laissées au sol par le cheminement d'un glacier, charriant d'énormes roches ayant labouré ce coin du comté de Clare... Mais j'ai aussi entendu dire que ce pouvait être également l'œuvre du vent... Sans doute est-ce les deux ?... Ainsi un homme tenterait-il de labourer les Burrens ?
-Oui, seul, avec un cheval puissant mais sans âge, comme lui, et je t'assure qu'ils n'avaient pas l'air à la peine, simplement ils semblaient labourer inlassablement, sans espoir de semailles... Que devrai-je faire pour cet homme ?.. Pour cette terre désolée ?..
-Là encore, si le rêve ne t'en dit pas plus, ce sera à toi de le découvrir !

-Puis brusquement, alors que j'avais encore les champs de pierres à l'esprit, des gnomes incroyablement sales m'ont entraîné par la manche dans une gare !.. Une gare dans un port, au fond d'une baie où j'ai cru distinguer les îles d'Aran au lointain vers le sud.
-La gare de Galway !.. Etait-elle en hauteur à distance du port ?..
-Oui, Mais si ce n'est pas celle-là, je saurais m'en rendre compte... Ils étaient drôles ces gnomes, toujours joyeux mais toujours indécis, visiblement ils m'attendaient ou attendaient un des leurs pour prendre une grande décision à leur place ou faire un choix entre deux solutions qu'ils ne savaient départager.
-Au moins là tu sais ce qui t'attend Hi hi hi!
-Après j'ai eu l'impression d'entrer dans un nouveau pays, si différent du reste de l'Irlande, si pauvre, si désolé...
-De profondes vallées? Des lacs? intervint Maureen. Sans doute le Connemara !
-Peut-être... Vit-il des gnomes là-bas?
-Oui, mais d'après ce que tu m'avais dit des Korrigans de Bretagne, je dirais que les abhacs du Connemara, leur ressemblent beaucoup par le caractère et leurs disputes incessantes...
-Alors c'est bien cela, car je suis tombé en pleine discorde ! J'espère que je ne devrai pas réconcilier tout ces furieux...

-Et bien tu ne vas pas t'ennuyer ces prochaines semaines mon petit lutin !
-Attend, il reste le plus imprécis de ces rêves... Connais-tu des eaux plus noires et plus froides que celles alentour des îles d'Aran ?... une baie plus vaste et plus profonde que la Mal Bay ?.. Là-bas, j'ai survolé les flots, j'ai entendu des chants merveilleux, ils troublaient les cœurs, effrayaient les âmes...
-Les fées de la baie de Sligo... Les hommes les appellent Merrows (des sortes de sirènes), mais ce n'en sont pas, ce sont plutôt des fées...
-Sont-elle malveillantes ? J'ai invoqué Ulysse en entendant leurs voix !
-Pas exactement, nul marin ne s'est perdu pour elles, mais...
-Mais ?..
-Je ne peux t'en dire plus sur elles, tu devras être prudent, tu sembles déjà avoir goûté à leur mystère si tu as entendu leurs voix...
-Mais ce n'était qu'en songe !
-Pourtant tu as été troublé...

Que pouvais-je répondre ?..

- Et voilà !.. Une fois de plus je me retrouve face à une énigme... Que dis-je à cinq énigmes !
- Mais n'es-tu pas le plus rusé des lutin ? Hi hi hi !
- Et le poème ?.. demanda brusquement Maureen après un temps de silence.
- Quel poème ?
- Celui de la lettre, t'en souviens-tu ?.. Il parlait de soleil oublié, de nuits de veille...
- Eh !.. Sans doute aurons-nous beaucoup de choses à nous dire ! Répondis-je avec un clin d'oeil.

Mais je décelai un léger trouble dans le regard de Maureen qui ne sourit même pas à ma plaisanterie.

- Oui bien sûr tu as raison. dit-elle après une hésitation qu'elle espérait imperceptible.


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