Le Tribunal des Querelles.

Depuis mon aventure à Cork, et le retour à ma vraie personnalité, j'étais au repos complet pour quelques temps comme l'avait décrété ma maîtresse, la bonne fée Mölinn...
J'occupais donc mes loisirs de lutin de jardin malicieux entre le potager de la grand'mère de Maureen, l'extraordinaire bibliothèque qu'elle m'avait offerte en récompense, et la communauté des gnomes de la péninsule de Dingle.
J'évitais soigneusement d'aller mettre du désordre dans la bibliothèque de grand-père, comme la fée me l'avait fait promettre, et d'une manière plus générale, je réservais plutôt mes tours pendables à mes congénères, en ayant assez du commerce des humains...

Malgré quelques mauvais rêves peuplés de goélands affamés, et de visages grimaçant éructant des hordes de mouches, j'avais fini par retrouver un sommeil normal, et la petite lutine du Donegal, pour laquelle j'avais traversé la mer d'Irlande, revint tous les soirs converser avec moi en songe...
Et même si quelques petites choses continuaient à me troubler, la vie était devenue si douce chez les grands-parents de Maureen, que j'avais même suggéré à ma chère lutine de venir m'y rejoindre...
C'était là oublier qu'elle était fille de gnome des chênes !.. Avec douceur, mais fermeté elle me rappela que mon destin était d'aller en Donegal puisqu'elle m'avait choisi. Telle était la coutume...

Je lui avais raconté mon escapade à Cork, et surtout le vœu qu'Anna avait formulé pour moi et que Mölinn avait accepté de réaliser... Si mon destin était d'aller en Donegal retrouver ma mie, j'étais maintenant sûr qu'il se réaliserait, par contre j'ignorais si de nouvelles épreuves m'attendaient...

Mais un soir notre conversation roula sur mes inquiétudes...

- Ne suis-je pas encore le serviteur de la fée pour de longs mois ?
- Ne t'inquiète pas
, me répondait la lutine, si tu restes toi-même il ne t'arrivera rien !
- Justement... je... je ne suis plus sûr d'être le même depuis la métamorphose que m'a imposée Mölinn...
- Que veux-tu dire ?...

Je sentis un courant glacé d'inquiétude troubler la voix si claire de ma mie.

- Je ne saurais l'expliquer complètement... Mölinn m'a bien dit que c'était la première fois qu'elle faisait une métamorphose de ce genre : avant elle n'avait transformé que des animaux en d'autres animaux, et jamais ils n'avaient retrouvé leur identité initiale, tandis que moi...

Je ne trouvais pas les mots pour exprimer mon trouble.

- Parle, je t'en prie !
- Hé bien elle m'avait transformé en souris, comprends-tu ? En souris ! Je n'avais pas simplement l'apparence d'une souris, J'ETAIS un vrai souriceau, elle me l'a avoué !
- Vraiment ? Ce n'est pourtant pas l'usage... Nous avons une fée près de chez nous, veux-tu que je l'interroge ? Mais pourquoi cela te tracasse-t-il tant ?
- C'est que quand j'étais une souris, outre l'apparence j'en avais toutes les capacités : l'ouie, l'odorat, les réflexes... Et même l'instinct et les envies ! J'ai même parlé comme elles!
- Ne risquais-tu pas d'être démasqué sinon ?...
- C'est ce que Mölinn m'a affirmé, cependant... depuis...

Une fois de plus les mots restaient bloqués dans ma gorge.

- Depuis que tu es redevenu toi-même ? Il se passe quelque chose ?
Ma lutine était maintenant très inquiète.
- Parle à la Fée du Donegal je t'en prie, j'essaierai de parler à Mölinn... Ne m'interroge plus s'il te plait.

Plusieurs jours se passèrent après cette nuit là, sans que j'ose interroger Mölinn sur les conséquences de la métamorphose...
Plus troublant encore était la soudaine absence de ma petite lutine, qui ne me visitait plus le sommeil venu...
Au contraire, je refis plusieurs cauchemars terribles, revoyant encore et encore le masque hideux du sorcier crachant vers moi ses innombrables mouches noires... Comme si notre conversation, avait réveillé une part cachée de moi-même...
Je crains que ce ne soit une punition pour avoir pensé que ma fée s'était trompée... Sans doute savait-elle déjà que je l'avais trahie, elle lisait si facilement mes pensées !
Cela ne pouvait durer ! Je me devais de lui parler...

- Te punir ? Moi ? Hi Hi Hi !...

Maureen se moqua de moi une fois de plus, nous étions assis tous les deux sur le mur de pierres sèches au bout du potager, regardant le couchant sur l'océan.

-Pourtant, depuis que j'ai parlé de... (Je n'osais pas.)
- Mais quel secret si terrible n'oses-tu m'avouer ?... Elle semblait toujours amusée !
- Voilà, ma lutine dit que ce n'est pas l'usage que de transformer VRAIMENT les lutins en souris comme tu l'as fait !
- Je t'ai déjà expliqué que tu aurais été découvert sinon !...
des vibrations dans sa voix trahissaient un certain agacement.
- Ce n'est pas cela... mais depuis... comment t'expliquer ? me croiras-tu ?...

Je m'interrompis pour pousser quelques couinements discrets, trois souris sortirent leurs petits museaux interrogateurs d'entre les pierres...
Maureen devint livide :

- Tu parles encore aux souris ?!
- Et j'entends aussi bien qu'elles : Grand'mère vient juste de traverser l'allée gravillonnée, elle va entrer dans la cuisine et se mettre en colère car la confiture que tu devais surveiller...
- Mon Dieu ! La confiture !

Trop tard...

- Maureen ! MAUREEN ! Appela grand-mère.

Quelques minutes plus tard Maureen revint vers moi, l'air catastrophée.

- Ce n'est que de la confiture. dis-je pour la consoler.
- Je sais, mais c'est toi qui me préoccupe !
- Peut-être vais-je finir par redevenir normal ?

Elle resta silencieuse...

-Ce n'est pas si grave... j'apprécie la compagnie des souris, ajoutai-je maladroitement.

Je regrettais vraiment de lui avoir parlé...

-Si au moins ma lutine revenait...
- Elle ne vient plus te voir ? Lui as-tu tout dit ?
- Non, seulement que tu m'avais réellement transformé en souris... Elle m'a promis d'interroger une Fée en Donegal, et depuis plus rien !
- Hem... je vais me faire tirer les oreilles à la prochaine assemblée des Fées d'Irlande,
dit Maureen songeuse.
-Pourquoi ?...
- Non je plaisante !... Hihihi...
Son rire n'avait pas sa clarté habituelle.
- Ne suis-je pas ton serviteur ? j'ai le droit de savoir ! Ma lutine m'a-t-elle abandonnée ? Suis-je devenu un monstre ?
- Ecoute, ne cède pas à la panique, tu n'es nullement devenu monstrueux, tu as simplement acquis de nouvelles capacités dans l'aventure. L'assemblée des Fée, une fois l'an, se doit de recenser ceux qui comme toi ont de nouveaux pouvoirs. Mais Ketty la fée dont tu parles n'est pas, comme moi, une humaine dotée de pouvoirs, c'est une fée et rien d'autre !.. Elle n'aime pas beaucoup celles qui, comme moi, sont devenues des fées, elle déteste rien tant que de voir attribuer, sans raison impérieuse, des pouvoirs à d'autres créatures. Mais cela ne te concernera pas, moi seule serait 'jugée'.
- Mais tu n'as rien fait de mal!
- Tu n'es pas un lutin ordinaire, j'aurai dû le prévoir... au moins demander conseil.

Nous restâmes un instant silencieux...
Le soleil déclinait, il touchait presque l'horizon maintenant, je ne pensai plus au rayon vert pour lequel j'étais venu sur le mur au fond du jardin...

-Et pour ma lutine ? (Je n'arrivai pas à cacher mon angoisse.)
- Elle te reviendra, je le sens, cependant il te faudra peut-être convaincre son père, les lutins d'Irlande sont si craintifs...

Le samedi suivant, pour me changer les idées, j'allais écouter la musique au pub de Dingle. C'était presque devenu rituel et j'aimais tant les rythmes endiablés des reels et des gigues qu'il m'arrivait même de m'impatienter en attendant les musiciens, alors que c'était moi qui étais venu trop tôt !
Et ce soir là encore, je commençai à trouver le temps long, lorsque j'aperçus de ma cachette près du piano, une petite souris dans la réserve du pub. Elle s'approchait d'un de ces horribles pièges que les humains appellent tapette, comme si cet instrument était inoffensif, alors qu'il était capable de briser d'un coup la nuque des imprudentes ! Je descendis de mon perchoir, longeai le mur derrière le comptoir, et me glissai dans la pièce. La malheureuse flairait avec avidité l'appât.

-N'y touche pas ! couinai-je à son intention, n'y touche pas, attention !

La souris interdite se tourna vers moi, puis vint à ma rencontre. Ayant trouvé un morceau de bois, je m'approchai du piège et en déclenchai le mécanisme qui se referma brutalement effrayant ma compagne à moustache.
M'emparant du petit morceau de fromage, je l'appelai, nous échangeâmes quelques civilités à la manière des souris, puis elle disparût.

Les musiciens étaient arrivés, Davy le jeune pêcheur qui jouait si bien du tin whistle bien sûr mais aussi au piano, la jeune femme de Dublin.

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J'oubliai vite le petit service que je venais de rendre à la souris, c'était naturel pour moi qu'il y ait une connivence entre souris et lutins puisque nous vivions les uns et les autres de menus larcins au dépend des humains... Je passai donc une soirée agréable, quelques autres lutins habitués des lieux vinrent aussi, cependant aucun ne m'adressa la parole ce soir là. Sans doute y a-t-il trop de monde pensai-je sans me formaliser.

Mais dès le lendemain j'en compris la raison !
Maureen affolée vint me voir très tôt. Passant la tête par la trappe du grenier, elle m'interrogea sans prendre le temps de me dire bonjour :

-Qu'as-tu fait hier soir au pub ?!
-Euh... rien de particulier... que se passe-t-il ?
-Tu es sûr ? Tu ne me cache rien ? Et la souris ?

Jamais je ne lui avais vu une mine si sévère !

-Quoi la souris ? Ah oui, j'ai empêché une souris de se faire prendre dans un piège, quel mal y a-t-il à cela ?
-Mais tu lui as parlé ?
-Bien sûr ! Ne puis-je disposer de ce don librement ?

Je commençai à comprendre, quelqu'un m'avait peut-être vu en grande discussion avec la souris.

-Malheureux ! bien sûr que non ! Tu aurais dû prendre des précautions !
-Quelqu'un m'a vu ?
-Tous les gnomes de Dingle sont déjà au courant ! Il ne faudra pas trois jours avant que la nouvelle n'arrive en Donegal... si tu vois ce que je veux dire ! Et plus grave, si ces idiotes d'alouettes bavardes s'en mêlent, il y aura un sorcier à Cork qui n'aura plus besoin de te chercher.

Abasourdi par la nouvelle je me laissai retomber résigné sur l'oreiller, regardant les petites fleurs roses au plafond de ma maison poupées... Des larmes venaient troubler mon regard et elles commençaient à danser...

-Mais je n'ai rien fait de mal... Rien fait de mal... répétai-je plusieurs fois.
-Non bien au contraire, beaucoup en Irlande te doivent déjà beaucoup sans le savoir, mais tu reste un étranger ici, et tes congénères sont tellement peureux !..
-Que va-t-il se passer ?...
-Tu devras sans doute t'expliquer au Tribunal des Querelles à Killarney...
Elle baissa les yeux pour masquer son émotion.
-Le Tribunal des Querelles ?..
-C'est lui qui règle les différents entre gnomes dans toute l'Irlande, je n'aurais pas le droit d'y témoigner, seuls les lutins et les gnomes peuvent y aller...
-Je serai seul alors !... Ni Sam le Chien, ni Silver, ni le Roi des rats ne pourrons me soutenir ?...
-Tu auras le droit de produire leurs témoignages écrits, c'est déjà une chance...
Elle se tourna pour essuyer une larme...
-Demander à un chien un témoignage écrit ?!.. La belle affaire ! Me voilà bien avancé !

La colère me gagnait, et par là même appelait à la rescousse mon tempérament combatif...

-Tu auras mon témoignage, dit timidement Maureen. Et sais-tu qui préside le Tribunal des Querelles ?..
-Comment le saurais-je !
-C'est Lord Killarney. Un humain que tu connais bien n'est-ce pas ?

Lord Killarney !.. Cette nouvelle me fit l'effet d'une énorme bulle explosant en chassant toutes mes angoisses d'un seul coup comme celles qui remontent à la surface des étangs en repoussant un court instant les plantes aquatiques... (Lord Killarney ! J'étais sauvé !)

-Mais attention, il préside à la régularité des débats, pas aux votes des sanctions !
-Des sanctions ? Quelles sanctions ?
-Sans doute ton renvoi en Bretagne...
Maureen disant cela fondit en larmes. (Je n'imaginais pas qu'il soit possible de faire pleurer une fée !)

Pendant la semaine qui suivit, je restai très discret, n'allant plus à Dingle, j'attendais ma convocation. Tribunal des Querelles quel drôle de nom ...

Ai-je jamais cherché querelle à quiconque ?

Avec l'aide de Mölinn et de ses oiseaux, j'avais déjà recueilli le témoignage du Roi des rats et surtout celui de Maître Marc le vieux gnome des chênes de la forêt du Cranou, dont la sagesse était connue jusqu'ici : n'avait-il pas lui aussi dans sa jeunesse traversé les mers et l'Irlande pour retrouver sa promise rousse aux yeux verts ?!

Nous avions également évité le pire : que les alouettes ne répandent la nouvelle d'un gnome sachant parler aux souris à travers toute l'Irlande ! Le dicton populaire fait dire aux hommes "bavarde comme une pie" , mais croyez-moi, les alouettes le sont bien plus encore !

Finalement j'étais prêt quand le Tribunal décida de se réunir le premier jour de la nouvelle lune de septembre.


pianiste d'après Louise Abbéma
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