Les tourbières.

Davy, le jeune pêcheur arrivé en même temps que moi à Dingle, venait des tourbières du centre, au nord de Typperary. Passionné par la mer, il avait abandonné le dur travail d'extraction de la tourbe que poursuivaient son père et ses frères. J'avais eu l'occasion de l'entendre raconter aux autres pêcheurs la dureté de la vie sur les tourbières.
Quand la mer se faisait maussade, quand elle refusait ses faveurs aux pêcheurs, ou que les requins pélerins, ces géants débonnaires s'éloignaient mystérieusement des côtes, tous avaient coutume de se réunirent au pub, la nuit venue, pour chanter ou faire de la musique.
Davy jouait merveilleusement du tin wistle. Souvent la jeune femme, qui s'était prise d'amitié pour le jeune adolescent lors de notre arrivée ici, venait accompagner les musiciens au piano.
Pour ma part, j'avais pris l'habitude, ainsi que d'autre gnomes de Dingle, d'aller écouter la musique des humains. Un samedi soir, j'étais donc au pub, écoutant la musique. Davy était là, mais je sentis dans son jeu moins d'allégresse et d'insouciance que d'ordinaire... je m'en inquiétai et devinai sur son visage encore juvénile malgré les marques d'une maturité trop précoce, les signes d'un profond désarroi...

alt : forlornq.mid Maggie, la jeune pianiste, remarqua aussi que le jeune homme était troublé.

-Je t'offre une pinte Davy ? proposa-t-elle à la fin d'un morceau.
-Merci Maggie... Mais je ne sais pas si je ne vais pas rentrer maintenant... Il avait l'air vraiment tracassé.
-Qu'est-ce qui ne va pas ?.. Cela te ferait du bien d'en parler, allons faire une promenade sur la grève... Veux-tu ?
-D'accord, je ne préfère pas reste ici, de toutes façons... Tous s'amusent et moi...

Je n'entendis pas la suite, car ils allaient sortir, et de mon côté je me précipitai vers 'ma' sortie pour pouvoir les suivre...

Je les rattrapai alors qu'ils se dirigeaient vers les curraghs qui avaient été halés haut sur la grève en prévision d'une marée plus forte.
Avec les longs avirons étroits posés à leurs côtés, ainsi que les nombreux filets, Les longues coques de toile noires retournées, brillant sous la lueur rasante d'une lune gibbeuse se levant paresseusement, ressemblaient dans l'obscurité à d'énormes insectes aux carapaces luisantes, rassemblés là pour s'affairer à une tâche mystérieuse...
Une idée effroyable me traversa l'esprit : Et si Mölinn devait me changer un jour en insecte !..
Puis une autre idée apaisante ressurgit heureusement : Non... Cela doit être impossible...Nous sommes trop différents!

Ayant chassé ces préoccupations angoissantes qui venaient me troubler trop souvent, je me rapprochai suffisamment de Maggie et Davy. ils venaient de s'asseoir près des embarcations. Avec l'ouie que j'avais hérité de la souris, je n'avais aucun mal à entendre distinctement leur conversation... Mais je voulais voir leurs visages. La lecture d'un visage m'en apprenait toujours beaucoup plus que les paroles qui pouvaient être dites.
Ce n'était pas cette fois le fait de mon incorrigible curiosité, mais bien par intérêt pour mon protégé, J'avais en effet lors de notre voyage vers Dingle formulé le vœu que jamais infortune de mer ne vienne le frapper. Mölinn avait à cette occasion réalisé mon premier souhait...

-Et tu dis que ton père est malade ?... Il y avait dans la voix et le regard de la jeune femme quelque chose d'à la fois sincèrement inquiet et tendrement fraternel.
-Oui, mais cela serait peu de chose, si mes frères ou ses camarades étaient autour de lui...

Davy semblait désemparé.

-Tes frères ?.. Ne m'avais-tu pas dit qu'ils travaillaient avec lui à extraire la tourbe ?...
-C'était vrai, mais ils se sont mis en tête de partir en Amérique, comme tant d'autre... Que dois-je faire ?.. Abandonner ma passion pour la mer et la pêche ?.. Retourner auprès de mon père ?..
-Ne gagnes-tu pas assez pour faire venir ton père ?... Qu'il finisse ses jours auprès de toi ?
-Je le voudrais bien ... Hélas, pour rien au monde il ne voudra abandonner sa petite masure, même ma mère morte, il n'a pu s'y résoudre, il craint d'abandonner la tourbière aux mauvais esprits!
-Aux mauvais esprits ? Que veux-tu dire ?
-C'est aussi pour ça que je suis parti : la nuit tombée, il ne fait pas bon se promener dans les tourbières, elles sont peuplées de créatures étranges. Mon père et quelques anciens savent comment les amadouer, ils savent quelles parcelles il ne faut pas travailler pour avoir la paix...
-Ce ne sont pas là que des superstitions ! Ne me dit pas que tu crois à ces sornettes ?
-Tu ne peux pas comprendre !.. Déjà quand je t'ai raconté ce que j'ai vu sur les Cliffs lors de la course de curraghs : cette créature mi-femme mi-louve qui s'est jetée sur un gnome, et qui est tombée de là-haut en hurlant, mais n'a jamais atteint les vagues, tu t'es moquée de moi !..
Pourtant, quand nous sommes loin en mer, quand la brume se fait épaisse, que l'océan ressemble à un miroir au point que nous ne sachions plus où sont le haut et le bas, que tout est silencieux... J'entends son cri qui se prolonge, le sien, aucun autre !.. Comme si elle était prisonnière au large !... Mes compagnons aussi l'entendent avec effroi, ils pensent aux Merrows...

J'étais très étonné, ainsi Davy m'avait vu sur la falaise !... Il avait vu et entendu Mag, transformée en louve !.. Et il l'entendait hurler quand ils allaient en mer...

Quand je rapportai cette conversation à Maureen, elle commença par se mettre en colère :

-N'avais-tu pas dit ne plus vouloir te mêler des affaires des humains ?
-C'est que... Davy n'est pas comme les autres, il est jeune et solitaire, comme moi...
-Et que penses-tu qu'une fée peut faire pour lui ?!.. N'as-tu pas déjà gaspillé un vœu pour ce garçon ?
-Tu es injuste !.. Toi-même avais dit que c'était un beau vœu, sinon l'aurais-tu exaucé ?

Maureen, se radoucie brusquement.

-Tu as raison, excuse-moi, mais il y a tant de soucis pour les petits peuples en ce moment, toi-même tu viens de risquer ta vie, je ne comprends pas bien ce que tu attends de moi...
-J'espérai une aide... Une idée de ta part... Et puis d'après ce que disait Davy, il se passe des choses étranges dans les tourbières entre Limerick et Tipperary, je croyais que tu saurais de qui, de quoi il parlait ?

Maureen, fronça les sourcils, comme si je venais de lui demander une chose qu'elle ne pouvait me refuser...

-Tous en Irlande, nous savons que les landes et les tourbières du centre sont le refuge des derniers esprits malins, pour la plupart des fantômes, qui hantent ces lieux depuis des centaines voire des milliers d'années !.. Certains sont les fantômes de créatures inconnues !..
-Et crois-tu que le départ du père de Davy pourrait rendre la région plus dangereuse ?..
-Non Goulven : les anciens là-bas doivent bien savoir comment ne pas irriter les esprits, mais bien d'autres moyens peuvent permettre de les apaiser. Cependant la société a besoin de plus en plus de tourbe, Grand-père m'a dit que bientôt elle serait brûlée pour faire de l'électricité et certaines routes se trouvent déjà à plus d'un mètre de hauteur à force de gratter la terre, cela pourra-t-il durer sans provoquer la colère de la nature ou de ses hôtes les plus secrets ?..
-Est-ce inéluctable ?..
-Hélas : les humains deviennent de plus en plus insensibles au monde qui les entoure, vous autres petits peuples êtes contraints de vous cacher de plus en plus loin de l'industrie des hommes...
-Peut-être pourrais-je ramener le père de Davy à Dingle ?
-C'est une entreprise bien hasardeuse... Tes congénères ont fui les tourbières depuis très longtemps, les elfes eux-mêmes sont remontés au nord, le long des rives du Shannon, et il me sera difficile de t'y rejoindre la nuit...

J'avais sans doute la mine renfrognée que j'arbore toujours quand je suis contrarié, et ne savais plus que dire... Maureen me promit d'y réfléchir. Pendant plusieurs jours je respectais son silence, et elle finit par prendre une décision :

- écoute Goulven... je ne peux toujours t'imposer des métamorphoses qui mettent ta vie en danger, par deux fois déjà tu m'a remarquablement servi, aussi voici ce que je te propose : je vais te métamorphoser en âne, tu iras seul dans les landes de Tipperary, ceci dès que tu auras découvert où vit le père de Davy... à toi de trouver un moyen de communiquer avec lui, et de le convaincre... saches que les ânes sont, avant même les chiens, les plus aptes à lire les pensées des humains et à pouvoir parler ainsi !
- En âne ?! ...ça alors !

J'avais du mal à cacher mon enthousiasme ayant toujours voué une grande affection pour ces bêtes.

- Du calme... j'avais depuis longtemps prévu l'âne au nombre de tes expériences : c'est très important que tu acquières cette force si particulière de projection de la pensée et cette capacité à sonder l'esprit des tes adversaires. Cependant considère que c'est une liberté que je t'accorde, aussi, plus longtemps tu resteras éloigné, plus longtemps tu devras me servir... d'accord ?
-Oui bien sûr, je t'en serai toujours reconnaissant !

Une sorte d'impatience excitante s'était saisie de moi à l'approche de la métamorphose, au lieu de la redouter, je l'espérai ardemment !
Métamorphosé en âne ! Cette perspective me plaisait beaucoup : de tout temps, j'avais admiré cet animal sobre et travailleur, souvent j'avais été indigné du manque de respect que lui témoignaient les humains, et tout jeune, je m'étais souvent pris d'amitié pour les ânes des moines de Landévénec...

Je ne tenais plus en place, préparant activement mon voyage...
Je n'eus guère de difficulté, en écoutant les conversations rouler au pub, à en savoir suffisamment sur le père de Davy : il s'appelait Shaun et sa chaumière était à cinq miles au nord de Tipperary un peu à l'ouest de la route de Limerick.

Le grand jour était arrivé, Maureen le sentit bien comme je la pressai de me montrer l'itinéraire le plus rapide sur une carte d'Irlande. Il me fallait éviter autant que possible les routes des humains : il ne s'agissait pas de me retrouver sous un joug par imprudence !..

La fée me mit en garde une dernière fois :

-Attention mon petit lutin, c'est toi qui as voulu cela, il me serait très désagréable de perdre mon serviteur parce qu'il s'est laissé mettre la bride au cou par un humain brutal ou sans scrupules...
-Je serai très prudent, je sais que j'ai plus à craindre des humains que des fantômes !

Ma bravade cachait mal mon appréhension, mais j'étais persuadé que Mölinn ne m'abandonnerait pas...

-Tu te trompes, et tu raisonnes comme un gnome de presbytère ! répondit-elle ayant saisi mes pensées trop transparentes !
-Excuse-moi Mölinn, je ne te mettrai pas dans l'embarras.

Pendant cette conversation, nous avions parcouru quelque distance sur la route de Dingle à Killarney... La nuit était complètement tombée... l'endroit était désert et le moment propice...

-Et hop !

Sous le coup de la transformation, je perdis l'équilibre, et tombai lourdement : comment un âne aurait-il pu rester sur ses deux pattes arrières ?...
J'en voulus un peu à Mölinn de m'avoir pris par surprise, et lançai un braiment véhément.

-Chut !.. Souffla-t-elle Veux-tu déjà te faire remarquer ?..
-Voyons si tu arrives à communiquer en pensée ... Tous les ânes savent le faire...
-C'est étrange comme j'ai la tête lourde. pensai-je faisant des efforts désordonnés pour me relever.
-Très bien ! Bravo !.. Tu ne souffres pas ?

Sa pensée me parvint aussi claire que si elle avait parlé !

-C'est une vraie torture, j'ai encore cette sensation d'avoir été amputé des mains et des pieds... Jamais je n'ai été aussi grand et lourdaud, mes muscles ne m'obéissent guère !
-Tu vas y arriver, patience... Je te donne sept jours exactement, passé ce délai, je lancerai mes oiseaux à ta recherche... Si tu es en grande difficulté, pense aux alouettes qui sont si promptes à propager les nouvelles !... Mais pour notre sécurité tu restes un âne quoiqu'il advienne !

J'avais réussi à me redresser, je tremblai de tous mes membres, comme quand j'avais été transformé en souris, des frissons douloureux couraient sur mon échine jusqu'au bout de cette queue bien encombrante, que je maîtrisais si mal que je faillis en donner un coup à Mölinn !
Un court instant, je plongeai mon esprit dans les pensées de ma maîtresse. L'inquiétude et la compassion y occupaient une large place sous forme d'images désordonnées d'âne en détresse...

-Merci Mölinn, je suis heureux que tu penses à moi !

Mes dernières pensées avant de m'enfoncer dans la nuit furent pour ma lutine :

-Si je reçois une lettre, s'il m'arrivait quelque chose...
-Ne t'inquiète pas mon petit âne gris, je serai là ! Hi Hi Hi !

Comme il me tardait déjà de l'entendre rire à nouveau !..
Je m'éloignai en claudiquant assez maladroitement... Pourquoi ne laissai-je pas l'âne aller à sa guise ?... Cela dit j'eus beaucoup moins de difficultés !
Je passai cette première nuit couché sous un enrochement dans la montagne. Tôt le matin, je commençai à suivre la route vers Killarney en prenant soin d'en rester à l'écart, de cette façon je ne risquai pas faire de mauvaises rencontres !... Commençant à maîtriser toute la puissance de mon corps de quadrupède, j'accélérai l'allure, et mystifiait même les chevaux en liberté que je croisai, Quelle mouche l'a donc piqué ? Devaient-ils se demander en voyant passer un âne si pressé !.

alt : donldd_2.mid J'arrivai sur les tourbières le deuxième jour, ayant contourné Killarney pendant la nuit...
C'était un paysage étrange, à la fois désertique et débordant d'activité : en de nombreux endroits, de longs monticules de briquettes de tourbe séchaient près des longues tranchées d'extraction, profondes plaies faites par les hommes à la surface de la lande... Dans toutes les directions l'horizon était marbré de zones violettes, brunes ou noires selon que l'arrachage de la tourbe à la terre avait ou non fait disparaître les bruyères et la végétation...
J'évitai soigneusement de m'approcher trop près des groupes d'hommes au travail, ceux de mes frères à leur service qui me virent passer, ne manifestèrent pas, trop usés par leur bât ou les lourds chariots auxquels ils restaient attelés tout le jour...

J'attendis la nuit pour poursuivre mon chemin vers la route de Limerick. Marchant silencieusement, je repensais aux paroles de Mölinn ...ces fantômes hantant les tourbières... Les ânes devaient-ils les craindre ?..
Mais resterai-je un âne à leurs yeux ?.. Bah... Une grande part de légendes devait entourer la lande, les hommes, incapables de sentir certaines choses, incapables de comprendre, ont vite fait d'attribuer à des créatures n'existant que dans leur imagination des faits pourtant simples aux yeux des animaux ou des lutins...

Pourtant, Mölinn avait ajouté que ceux des petits peuples avaient aussi déserté les lieux !.. à cause des fantômes ?.. à cause de la pression de l'industrie des hommes ?.. Mon esprit balançait sans arrêt entre ces deux extrêmes, tout à ma réflexion, je ne le remarquai pas aussitôt... Il devait flotter à ma droite depuis quelques minutes sans doute, et je ne m'aperçus de sa présence que parce qu'un lièvre s'enfuit brusquement à mon approche... Tournant ma si pesante tête vers lui, quelle ne fut pas ma surprise de voir disparaître l'animal à travers un voile gris et faiblement lumineux !..
C'est une grande gène que de ne voir les choses que d'un œil !.. Mais c'est ainsi, et l'âne ou le cheval ne voient guère en profondeur. Il me fallut donc un effort d'adaptation pour appréhender le phénomène dans son ensemble. Car il était immense !.. Si ténu qu'il n'était pas étonnant que je ne l'aie pas vu plus tôt... Je compris par la suite qu'il pouvait à sa guise se diluer totalement dans l'air ou au contraire se contracter, comme il était justement en train de le faire à mes côtes, prenant peu à peu plus de consistance.
Enfin, quand il fut de la taille d'un très grand homme, il devint impossible de lui voir au travers. J'étais agité de pensées contradictoires, mais l'âne, lui, restait impassible... Je commençai, la stupéfaction passée, à l'observer attentivement : de la taille d'un géant, il aurait dominé Duncan, le plus robuste des pêcheurs de Dingle de la tête et des épaules ; il avait tout d'un humain, hormis ses mains énormes. Quand il lui prit l'envie de se gratter le front en ayant l'air de réfléchir intensément à ce qu'il convenait de faire, il parut avoir du mal à soulever son interminable bras. Il se tenait debout, mais avec difficulté, bien qu'éthéré et immatériel, il paraissait peser d'un poids que lui seul ressentait... Moi au contraire j'avais l'impression qu'il m'aurait suffit de lui souffler dessus pour le voir s'évaporer comme de la fumée.
Son visage n'avait rien de malsain. Mais mon don restait-il efficace face à un fantôme ?.. à le regarder de plus près, je me rendis compte qu'il ne pouvait pas avoir été un humain de son vivant : il avait quelque chose de simiesque et évoquait certaines gravures vues dans l'encyclopédie au chapitre préhistoire... Mölinn ne l'avait-elle pas dit ?.. Les fantômes de créatures mortes depuis des millénaires !.. Était-ce possible ?.. Et pourquoi resteraient-elle prisonnières des tourbières ?.. La fée avait peut-être donné la clef de cette énigme quand elle avait dit : cela pourra-t-il durer sans provoquer la colère de la nature ou de ses hôtes les plus secrets ?..
Il me parut plausible que l'acharnement des hommes à arracher sa gangue de tourbe à la terre ait réveillé ces esprits paisiblement endormis pour l'éternité... Et voilà que maintenant ils erraient pitoyables sur la lande !

L'effet qu'eut cette pensée sur le spectre fut étonnant : je ne puis dire s'il prit des couleurs, mais ce fut mon impression, je ne peux affirmer que son rictus fut un sourire mais je le ressentis comme tel, je ne peux affirmer qu'il me caressa, mais une sensation d'eau glacée me courut sur l'échine... Ensuite il se dilua, exactement comme il m'était apparu !..
Que penserait Mölinn de tout ça ?.. Qui sait si ces fantômes n'attendent pas simplement des vivants qu'un peu de compassion ?.. J'espérai qu'il en serait ainsi de tous les fantômes des tourbières !..

Le fantôme disparu, je m'aperçus que j'étais tout proche de la route que je cherchai, il était frappant de voir cette étroite bande qui dominait perpétuellement la lande de près de quatre fois ma hauteur (avec le bonnet!), ainsi au fil du temps, les hommes avaient creusé et creusé !.. Mölinn avait raison !.. Comment pouvaient-ils dès lors s'étonner d'avoir dérangé les esprits de la tourbière !.. Mais pourquoi les craignaient-ils ?.. Celui que j'avais vu semblait bien inoffensif, et au-delà pouvait-il avoir prise sur le monde physique ?.. Sur notre monde ?.. Le père de Davy, l'un des rares à vivre dans les tourbières, m'enseignerait peut-être ces secrets ?...

De penser à Shaun, me rappela que Mölinn ne m'avait donné que sept jours, et trois avaient été nécessaires au voyage !.. La nuit trop noire, et la vue assez basse de l'âne m'empêchaient de trouver rapidement la chaumière. Me faudrait-il attendre le jour ?.. Risquer d'être pris par les hommes pour travailler ?..
Je me désespérai !.. Mais soudain, en écho à mon désespoir me parvint une musique lointaine, j'avais mauvaise vue, mais excellente oreille! C'était de la flûte ! Passé minuit ? En plein milieu d'une lande désertique ? Mon instinct me dicta de suivre la musique... C'était sans doute un tin whistle, bien que la mélodie soit étrange, elle restait teintée de cette mélancolie propre aux airs irlandais, mais le phrasé en était différent : comme égaré dans un labyrinthe sombre et froid...
Plusieurs fois, inexplicablement, la source de la musique changea de place... Je ne m'en aperçu pas tout de suite, résolu à suivre mon inspiration jusqu'au bout... Ensuite il était trop tard pour reculer... Et même si la musique changeait de place, jamais elle ne s'éloignait, je l'entendais toujours plus distinctement, bientôt je crus distinguer la respiration du flûtiste... Il était là; tout près, derrière ce mur de tourbe ?..
Je ne m'étais pas trompé : derrière le long mur de tourbe exhalant une brume légère, je distinguai en levant ma grosse tête plusieurs fantômes, semblables à celui que j'avais croisé, en de lentes oscillations, ils se dilataient puis se rétractaient, répondant par une chorégraphie mystérieuse aux arabesques de la petite flûte...
Ayant déjà fait l'expérience de ces êtres, je n'avais pas d'appréhension... ne pouvant voir le musicien, je longeai le mur pour le contourner, le plus paisiblement possible...
Le spectacle était proprement merveilleux, un vieil homme était assis là, tout autour de lui les formes mouvantes tournaient lentement, l'un après l'autre les spectres me virent, aucun n'avait de mauvaise pensée imprimée sur la figure, ce qui me frappa aussi était leur ressemblance, comme quand on voit un troupeau, et qu'ils nous paraissent in différentiables, ces fantômes semblaient tous issus d'un seul moule... M'approchant plus près encore, je vis le vieux Shaun lever les yeux vers moi, sans cesser de jouer, nullement effrayé.
L'instant était tellement irréel que je m'en serais voulu de le gâcher, je me couchai le plus sereinement du monde à l'intérieur du cercle des 'danseurs', la musique devait être magique car une douce sensation de bien-être m'envahit, glissant sur mes flancs et mon poitrail comme la caresse d'un soleil matinal... Shaun me regardait avec une pointe de surprise dans le regard, j'essayai de sonder sa pensée :
Elle était pour l'instant peuplée d'étranges visions, nous étions dans une forêt comme je n'en connaissais pas, aucun arbre, aucune plante, ne m'étaient connus ; Çà et là d'étranges animaux paissaient ou mangeaient les feuilles des branches basses ; le soleil avait des reflets rougeoyants, comme s'il avait été couchant en plein midi ; je vis aussi des oiseaux improbables, j'entendis des chants! Des cris! Des appels !.. Plongé dans la pensée du vieillard, (ses souvenirs de terres lointaines ?) Je n'entendais plus la musique, j'avais fermé les yeux et ne voyais plus les fantômes, ou plutôt c'est justement en fermant les yeux que je les vis !..
Ils étaient là : vivant devant moi !.. Enfin je compris le pourquoi de cette apparence simiesque, leurs silhouettes grotesques avec ces longs membres touchant le sol, leurs fronts bas... Je les voyais au plus profond de la pensée de Shaun : des trolls !... Ils n'étaient ni hideux, ni méchants, comme le veulent les traditions, et menaient une vie paisible là devant moi dans ces paysages fantastiques...

Sous la surprise de ma découverte, je rouvris les yeux. Le soleil était levé !.. Avais-je dormi ?.. Plus aucun fantôme ne courait sur la lande... Mais je n'étais pas seul, Shaun me regardait avec intérêt : savait-il que je venais de partager sa vision ?..
Restant sur mes gardes, je me redressai, m'ébrouai un instant puis regardai alentour... Nous étions seuls...

-Nous sommes seuls... ne crains rien... tu n'as rien à craindre du vieux Shaun...

Sa voix était aussi apaisante que celle de Maureen, je me fis l'âne le plus doux, m'approchant du père de Davy en inclinant ma grosse tête pour solliciter une caresse.
Il se leva à son tour :

-Là... tout doux... tu es bien jeune pour te promener de nuit sur la tourbière...

Un regard éclair dans sa pensée me rassura, il me tenait bien pour un âne, et rien d'autre...
Après la magie de cette nuit, sans doute serait-il capable d'entendre 'parler' un âne ?...

-Es-tu bien Shaun ?... le père de Davy, le petit pêcheur de Dingle ?...

Shaun retira sa main de mon front comme s'il s'était brûlé en 'entendant' mes paroles !..

-Mais... m'as-tu vraiment parlé à l'instant !?

Ma pensée était-elle si claire qu'il l'ait perçue comme une parole ?!...

-Je ne veux pas t'effrayer... Suis-je plus effrayant que les fantômes de cette nuit ?..

Ma "voix" à son tour eut pour effet de le calmer...
Il s'assit sans rien dire, me regardant simplement avec une grande lassitude...

-Davy avait raison... Tu sembles très fatigué... J'ai une grande dette envers ton fils...

J'avais décidé de ce petit mensonge, depuis longtemps comme stratagème.

-...Il ne m'a rien demandé. Comme il souffre de te voir dépérir, qu'il rêve de te garder auprès de lui pour la fin de ta vie, voudras-tu rassembler tes affaires, les mettre sur mon dos que je te mène à Dingle ?...

Shaun me regarda toujours sans parler, l'idée que ce n'était pas son fils qui avait dicté ma venue devait le rassurer, l'idée que je puisse par cette action me racheter d'une dette envers Davy devait lui rendre plus facile d'accéder à ma requête...

-Dis-moi curieux âne... tu les as vu cette nuit ces fantômes ?.. ne crois-tu pas qu'ils souffriront de mon départ ?
-Oui, le nier serait mentir, mais j'en ai croisé un autre, que ma seule compassion a suffit à satisfaire... il faudra bien que tu t'en ailles un jour ?.. je suis persuadé que d'autres que toi, ou moi, prendront en pitié ces malheureux esprits... Quant à leur rendre la paix, c'est hélas impossible !... n'est-ce pas ?... Les humains n'abandonneront pas l'exploitation de la tourbe...
-je le sais que trop bien, tu es vraiment un animal plein de sagesse...

Il se tut, mais je savais qu'il fallait le laisser aller au bout de cette logique, sans le brusquer... Aussi le laissai-je reprendre le fil de ses idées sans une pensée.

-Peux-tu m'assurer que ce n'est pas Davy qui t'envoie ?...

C'était la dernière résistance de Shaun... Il était trop fier pour se rendre aux instances du plus jeune de ses fils...

-Je peux même t'assurer qu'il ignore jusqu'à mon existence, et si je lui suis redevable, lui-même l'ignore !.. Si c'est le prix de ton assentiment, je suis prêt à te l'expliquer.

Shaun hésita longuement, allait-il exiger plus d'explications ?..Allait-il simplement me faire confiance ?
Je ne cherchai même pas à sonder son esprit... Il luttait intérieurement, entre amour filial et amour propre, la balance oscilla doucement... Puis soudain il se leva :

-D'accord, partons !
-Comme cela ?.. Sans repasser par ta maison ?...

Il fit un grand cercle balayant l'horizon de la main :

-ma maison est ici... et tout ce que je souhaite emporter est dans ce sac qui ne me quitte jamais...
-Alors monte sur mon dos, je n'ai que peu de temps avant de rentrer à Dingle... Ensuite il faudra me rendre ma liberté... Veux-tu me le promettre ?...

Plus tard sur la route entre Tipperary et Killarney, je sentis sa main me caresser l'encolure...

-Tu n'es pas un âne n'est-ce pas ?... Je vois bien que tu n'as jamais eu de licol ni de bât, ni même de mors... Raconte moi ton histoire... Le voyage paraîtra moins long...

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