La nuit des sorcières.

Ma métamorphose en mouton restait un souvenir troublé : avoir senti si proche la menace de la sorcière que je croyais exilée pour toujours ; avoir si mal maîtrisé cette curieuse personnalité collective du troupeau...
Mon humeur n'était donc pas très joyeuse.
Je voyais croître la nervosité de Mölinn à l'approche de l'assemblée des Fées d'Irlande... De plus ses sternes n'avaient pas réussi à trouver où Mag se cachait, ni d'où elle envoyait cette harpie enlever des moutons du côté de Malbay, sans doute les oiseaux effrayés pas la créature n'osaient s'approcher de son repaire...
Maureen devenait inquiète et irritable.

-C'est vraiment tout ce que tu sais faire ?! s'était-elle écrié la dernière fois que j'avais caché les lorgnons de Grand-père dans le dictionnaire à la lettre 'L'. Des farces stupides de lutins de sacristie ?!

Elle savait le peu d'estime que les lutins en général et moi particulièrement portent aux bigots et autres grenouilles de bénitiers, pour se douter que ces paroles me vexeraient profondément...
Aussi avais-je pris le parti de bouder quelque temps en espérant que cette assemblée des fées lui serait favorable. Sinon quelle détestable ambiance devrai-je supporter encore de longues semaines !...

Mais étais-je capable de bouder ainsi ma chère fée en détresse ?.. N'était-ce pas finalement de ma faute ?.. Elle devrait s'expliquer de la légèreté avec laquelle elle m'avait lancé dans le cycle des métamorphoses en me transformant en souris la toute première fois, mais n'avais-je pas auparavant renvoyé Mag sur un îlot rocheux au large d'Inishmore, entraînant les catastrophes que l'on sait ?.. Voir Maureen malheureuse, Mölinn irritée ne pouvait durer, mais que pouvais-je faire ?!
Ketty, l'intransigeante fée du Donegal, contrairement aux craintes de Mölinn, nous avait aidés, et avait minimisé sa faute, cette attitude inattendue restait un mystère pour nous. Les succès indiscutables de la fée face aux serviteurs de Mag pèseraient en sa faveur... Cependant ce que mes frères lutins m'avaient appris sur la façon dont certaines fées traitaient leurs gnomes n'avait cesse de m'inquiéter ...

-Ne pourrai-je t'aider à mon tour ?... demandai-je enfin un jour à Maureen, surmontant mon amour-propre.

Elle arrachait les derniers poireaux pour la soupe de Grand-Mère, j'étais comme à mon habitude sur le muret, face à l'océan... Elle ne répondit rien comme je l'avais prévu, cela m'encouragea à continuer :

-Tu as témoigné pour moi au Tribunal des querelles... Ne puis-je faire de même devant l'assemblée des fées ?..

Mes paroles lui firent l'effet d'une porte qui claque, elle sursauta et me regarda avec de grands yeux étonnés :

-Tu le ferais ?.. Tu n'as pas peur ?.. Je n'osais pas te le demander!
-Bien sûr que si, j'ai peur !.. Mais je veux m'excuser de toutes les farces qui t'ont irritée ces derniers temps... Seulement...
-Oui qu'y a-t-il ?.. Parle sans crainte. Elle avait senti mon appréhension.
-Je dois savoir, pour les autres fées, pour les lutins maltraités... Je dois savoir et comprendre.

Maureen n'avait jamais voulu en parler, elle s'était même querellée avec moi sur ce sujet, mais elle comprenait que maintenant c'était nécessaire, si je devais l'aider... Nous parlâmes longuement ce soir-là. Si mes frères avaient noirci le sort des lutins et des gnomes qui étaient au service des nombreuses fées d'Irlande, ils n'avaient quand même pas complètement tort. Maureen m'expliqua avec maintes précautions qu'en effet les fées s'attiraient souvent les services des lutins par ruse, en exploitant leur attraction pour tout ce qui est d'or ou d'argent, et qu'elles ne leur offraient d'autre choix ensuite que l'obéissance ou la punition. Elle ne le dit pas par pudeur, mais je lus dans sa pensée, que la plupart de ces gnomes étaient des sots qui n'espéraient qu'amasser des richesses puériles comme des enfants. Je ne dis rien sur ce point, car j'avais moi-même connu certains lutins de manoir ou de négoce qui ne vivaient que pour entasser inutilement de l'or dont les petits peuple n'ont que faire !.. Quand elle m'avait parlé durement des gnomes de Dublin, je ne l'avais pas cru et finalement je m'étais aperçu qu'elle avait dit la vérité... Quel besoin aurait-elle eu de mentir, et ne venait-elle pas à l'instant d'éviter de risquer blesser mon amour propre en ne me rappelant pas certaines tendances fâcheuses de mes semblables ?..

-Mais pourquoi ne m'as-tu jamais puni ?
-Parce que tu ne l'as jamais mérité Goulven.
-Mais comment me punirais-tu ?
-Ça je l'ignore, je n'ai comme exemple que mes grands-parents, et ils ne m'ont jamais vraiment punie hi hi hi !

Puis la discussion roula sur l'assemblée des fées, toutes seraient présentes ainsi que magiciens et sorciers de l'île. D'après Ketty, ce que ma fée avait fait était impardonnable, jamais elle n'avait fait de métamorphose avant, et avait outrepassé ses droits. Si l'on oubliait qui j'étais avant, Mölinn n'avait aucune chance, avait-elle dit. Je devais donc témoigner : les fées pourraient elle-même juger de la justesse de la décision de ma maîtresse. La fée du Donegal, au grand effroi de ma petite lutine, avait même conseillé à Mölinn de m'obliger à venir, quitte à me mettre en cage !

-Tu n'as pas voulu le faire ?..
-Oh non ! Comment oses-tu penser cela de moi !
-Excuse-moi... Mais... Si j'arrivais là-bas en cage, cela faciliterait-il les choses ?.. Ou est-il préférable que j'y vienne librement ?...
-Tu es d'une malice extraordinaire Goulven !.. Faire semblant de t'avoir obligé ?... Moi-même je n'aurais jamais échafaudé pareil stratagème !
-Ce n'est donc pas une bonne idée ?... Il faudrait alors quelque chose qui montre le bon usage que je sais faire des dons que tu m'as faits...

L'un et l'autre nous tûmes pour réfléchir, nous étions d'accord pour que je me présente libre à l'assemblée des fées.

-Mais que se passera-t-il si j'y découvre quelques disciples de Mag ?..

Cette idée, qu'il puisse y avoir des fées inféodées à la sorcière, n'avait pas non plus effleuré Mölinn !.. Mais rien ne l'interdisait, le pouvoir de Mag avait été tel que nul n'était à l'abri d'un de ses sortilèges !..

-Si tu as raison Goulven, et donc si tu y vas sans méfiance, tu risques d'être identifié par les serviteurs de Mag, et tout sera perdu !
-Je peux me cacher... Mais comment témoigner alors ?...
-Toi seul peut démasquer les âmes noires : tu lis sur les visages comme dans un livre...
-Je pourrais m'assurer qu'aucune des fées n'est mauvaise, caché quelque part...
-Non, certaines ont de tels pouvoirs de double vue que même un mur de pierre est transparent à leurs yeux... Maureen réfléchissait toujours...

Depuis peu l'océan avait avalé le soleil, le fin croissant de la lune montante frôlait l'horizon près de disparaître, dans quelques minutes ce serait au tour de Vénus d'être engloutie...

-Il nous reste une métamorphose... dis-je timidement.

J'avais presque chuchoté tant il me paraissait audacieux d'envisager d'aller à l'assemblée des fées dans le corps d'un animal.
Maureen me regarda les yeux écarquillés d'étonnement, elle ouvrit la bouche sans pouvoir prononcer une parole, je crus un instant avoir dit la pire des grossièretés, avoir fait preuve de trop d'insolence !.. Inquiet je sondai un peu son esprit, cela eu pour effet de la faire sourire enfin !

-Mais oui!.. Voilà l'idée !.. Quelle meilleure preuve de ton allégeance, de ta maîtrise de la métamorphose ?... Et quelle meilleure cachette !.. Mais nous n'avons plus que quelques jours pour te préparer...
-Quelques jours ?... Mais les autres fois cela n'a pris qu'une seconde !
-Oui mais les autres fois, je t'ai transformé en un animal assez semblable à un lutin : deux bras deux jambes, un nez des oreilles une bouche...

Au fur et à mesure qu'elle parlait j'eus l'impression de tomber dans un tourbillon sans fin, ma tête tournait, le vide me happait...

-Qu'as-tu mon petit lutin ?... Tu es blanc comme un linge!.. Je t'ai fait peur ?...
-J'ai la sensation que tu veux me transformer en serpent... Comme l'avait prédit Ted Tublinn !
-Non rassure-toi, cela serait terrible pour toi, je sais que des fées l'ont fait à des lutins, peu y ont réchappé, Ted comme beaucoup de gnome d'Irlande connaît ces histoires anciennes, mais ces pratiques sont désormais interdites heureusement... Tout ira bien, je vais t'expliquer : tu vas devenir un hibou pour ta dernière métamorphose, l'adaptation sera plus difficile, plus longue, plus douloureuse qui sait ?.. Es-tu d'accord ?..

A ces mots, je fermai les yeux, respirai profondément...

-Merci Maureen de ta franchise, qui ne rêverait d'être, ne fût-ce qu'une heure, un oiseau ?... quand le feras-tu ?
-Dès maintenant si tu es prêt...un conseil pour faciliter peut-être ta métamorphose : penses fortement au hibou qu'il te plairait de devenir... Il me sera plus facile de te donner une forme proche de ta vision, et tu en souffriras moins je l'espère.
-Je comprends maintenant pourquoi je n'ai pas souffert quand tu m'as transformé en écureuil !.. En voyant tous ces arbres couverts de neige, j'étais en train d'imaginer de beaux écureuils roux courant sur leurs troncs !..
-Vraiment ?.. Je t'ai pourtant dit cela sans trop y croire !

Je suivis cependant le conseil de Maureen, regardant la nuit étoilée, Mars la rouge à son zénith, j'imaginai le vol soyeux d'un grand hibou...

-Je suis prêt...
-Et hop !

Je tournai la tête vers Maureen qui me regardait inquiète et émerveillée tout à la fois. D'un seul coup, je vis comme en plein jour bien que la nuit fut toujours aussi noire, la vision nocturne du lutin ou du chat me semblait bien faible maintenant... Levant les yeux vers le ciel, Mars me sembla plus brillante, elle errait désormais dans un champ d'étoiles dix fois plus nombreuses !

-Maureen... Toutes ces étoiles... Si tu voyais toutes ces étoiles !...
-Comment te sens-tu?.. Tu viens de me parler par la pensée.
-je ne souffre pas, j'ai l'impression de n'avoir plus de corps du tout...

Je fis alors un effort pour voir mes mains, la douleur fut fulgurante ! Comme si l'on venait de m'arracher les bras. Je ne pus réprimer un long hurlement, Maureen me pris doucement dans ses bras.

-Doucement, Goulven... tu es un oiseau maintenant, tu n'as plus de bras mais des ailes... pense en oiseau pour découvrir ton corps. Tu as vu... d'avoir pensé à la transformation comme d'aller vers une porte t'a aidé, tu n'as pas souffert comme pour devenir un chat... pourtant cette fois tu as beaucoup changé... repenses au hibou, repenses-y, tu es ce hibou, tu es un magnifique hibou...

Ces paroles m'apaisèrent grandement. Je déployai une de mes ailes pour en lisser les plumes, manier mon bec, si je l'imaginai comme tel ne fut pas douloureux... Comme il était dommage que ce soit à la fin du cycle que je découvre enfin la manière de maîtriser les métamorphoses...

Les jours et les nuits suivantes je fis de nombreux exercices, je découvris ainsi la faculté du hibou d'hypnotiser ses proies, j'avais toujours cru que c'était la peur qui tétanisait les souris face au prédateur, mais j'appris de lui le pouvoir de l'esprit, transmis par le regard. Je fis de nombreuses expériences sur les mulots sans jamais cependant céder à la sauvagerie du prédateur : Mölinn me donnait des restes de viande, que je répugnai à manger, mais au moins n'avais-je pas à tuer...
Cependant, par-dessus tout, j'avais hâte de voler et m'exerçais à faire des sauts de puces dans le grenier en fouettant l'air de mes grandes ailes. La nuit je m'élançais de murets ailes déployées pour planer sur quelque distance. Mais d'avoir un corps d'oiseau ne suffit pas à connaître l'art du vol plané ou battu. Et puis il me fallait vaincre la peur du vide que ma part de lutin éprouvait encore...

-Il ne reste que trois nuits ! Maureen me pressait, mais le plus dur restait à faire... Voyant mes piteuses tentatives, elle s'impatientait :
-Mais sois audacieux mon beau hibou !.. Je ne sais pas... Lance-toi de la lucarne du grenier !..

Je venais de m'élancer du muret du potager, et propulsé par un courant d'air marin, j'étais pour la première fois remonté plus haut que mon point de départ, pour finalement m'y reposer aussitôt, Maureen n'avait pas remarqué le progrès considérable que cela représentait pour moi...
Je n'y avais pas pensé auparavant, mais il m'était sans doute possible de prévoir ce qui allait arriver maintenant grâce au pouvoir de prémonition propre au mouton... Je fermai les yeux, et je vis un grand hibou planant sans effort dans la nuit...

-D'accord. Pensai-je en tournant ma tête vers elle d'un demi-tour comme les hiboux et les chouettes savent le faire.

Sans bruits elle remonta au grenier en me portant... un comble pour un oiseau !

-Attend que je sois retournée au fond du jardin pour t'envoler ! Elle m'avait posé sur le rebord de la lucarne.

Je regardai en bas, réprimai un haut-le-cœur, je ne comprenais pas pourquoi n'ayant pas eu peur étant un écureuil de sauter de branches en branches, j'avais cette crainte du vide...
Peut-être parce que je faisais confiance à l'écureuil ?... Oui c'était peut-être la solution... Laisser faire l'animal, lui faire confiance, comme quand j'étais un chien à Dublin ou une souris à Cork, à chaque fois l'animal m'avait sauvé !... Je plongeai en moi, repoussai le lutin... Recherchai des sensations d'oiseau... Laissant les plumes m'indiquer la force et la direction du vent, j'ouvris les ailes les sentant me soulever... Une poussée résolue des pattes !.. Voilà... Je vole.. Rester calme... Quelques secondes plus tard je tournai au-dessus de Maureen, je vis qu'elle était enchantée... Je vins passer plusieurs fois tout près d'elle, puis me posai à ses côtés.

-Bravo Goulven, j'étais sûre que tu réussirais.

Aussitôt je déployai de nouveau mes grandes ailes et d'une légère poussée me propulsai en l'air... Le hibou, merveilleux planeur silencieux, s'éleva majestueux sur la lande... De là je voyais tout, mulots et musaraignes courant entre les bruyères apeurés à mon approche, papillons de nuits fuyant les chauves-souris aux trajectoires imprévisibles et soudaines, j'étais le roi de la nuit... Pas étonnant que les humains superstitieux eux-mêmes me craignent !

Mon osmose avec l'oiseau s'affirmant, je passai désormais mes journées à dormir, Et je fus fin prêt le soir de l'assemblée des Fées...
Maureen vint me rejoindre dans le grenier, s'y changea en fée, je lui fis remarquer que ses couleurs trahissaient la crainte : Elle irradiait de mauve et de fushia. Elle prit le temps de se calmer, et de se raisonner, bientôt elle fût resplendissante toute d'or et d'argent vêtue. Où irions-nous ?.. Je l'ignorais, pour un tel rassemblement, ce devait être un lieu bien éloigné de la pensée des humains.

Je pris mon envol le premier par la lucarne, c'était une nuit noire et pluvieuse, pleine de menaces imaginaires pour mon esprit de lutin rêveur... Mölinn me rejoint rapidement et piqua vers le sud contre toute attente : j'avais imaginé que nous irions dans quelque château mystérieux et hanté au centre de l'Irlande... Ne regardant même pas si je la suivais, elle accéléra sous la pluie , laissant derrière elle une traînée de paillette d'or comme une étoile filante. Le temps exécrable m'interdisait complètement de savoir vers où nous volions... Confusément je pensais à Bantry Bay que nous survolions peut-être... Au noir rocher du Fastnet... Ma fée ne ralentissait pas, et malgré ses qualités le hibou n'est pas un oiseau migrateur, capable de voler longtemps si vite... Mais la crainte de la perdre, était trop forte, alors je forçai moi aussi l'allure face à un vent de suroît forcissant à l'approche des côtes.

Enfin quelque chose me fit pense que nous arrivions : à l'horizon une tache plus claire indiquait une éclaircie dans la tempête, en nous rapprochant, je vis qu'une petite île, non loin du phare de sinistre mémoire pour moi, semblait épargnée par les éléments hostiles... Là il ne pleuvait ni même ne ventait, ce prodige ne pouvait être que l'œuvre des fées, elles avaient provoqué une tempête autour du lieu de leur réunion. Quel plus sûr moyen d'en éloigner les indésirables ?... Avaient-elles choisi une île pour se protéger de Mag ? Si parmi ces fées se trouvaient des sorcières, ne craindraient-elles pas d'y venir à cause de l'eau ?... Pourquoi malgré tous ses pouvoirs, Mag était-elle incapable de voler ni de se mouiller ?!..

Ces questions m'agitaient encore quand je piquai pour rejoindre Mölinn qui était sur le point de se poser. Pour la première fois depuis notre départ, elle sembla s'inquiéter de moi :

-Tu n'as pas eu de mal à me suivre ?.. Tout va bien ?..
-Oui Mölinn, j'ai un peu mal aux épaules, tu allais si vite...

Puis j'observai avec curiosité le lieu où nous venions de nous poser, c'était une sorte de vaste hémicycle minéral, ceinturé de hauts escarpements, comme les gradins d'un théâtre antique, de nombreuses fées étaient déjà arrivées, mais je ne vis aucun lutins ou serviteurs, cela me rassura, je craignais toujours d'être vu sous une forme animale par mes semblables... Cela était arrivé à Dublin, mais dans des circonstances tellement dramatiques... Et comme ces gnomes ne m'avaient paradoxalement connu que sous ma forme canine, cela m'importait moins... Les fées, contrairement à mes idées reçues ne ressemblaient pas toutes à Mölinn : certaines étaient des humaines ou des humains, car il y avait aussi beaucoup magiciens ici.
Je m'en inquiétai auprès de Mölinn qui me dit en riant :

-J'aurais dû te prévenir, parmis les fées humaines telle que moi, je suis la seule qui ait choisi une forme de sylphide, proche des pures fées... d'ailleurs cela ne leur plaît pas trop de me voir ainsi ! Mais dis-moi, les as-tu déjà tous observés ?.. Peux-tu exercer ta perspicacité en retrouvant Ketty ?... Attention souviens-toi de ce que je t'ai dit, ne t'avise pas d'essayer de lire leur pensées !

Et Mölinn fila saluer ses semblables, me laissant seul. Je commençai à percevoir les regards pénétrant de tous ces magiciens, sorcières et fées assemblés, tous avaient la même curiosité, mais je ne sentis aucune hostilité, je profitai de leur stupéfaction de me voir ici sous cette forme pour les observer moi aussi sans ciller.
Qu'elle était drôle cette sorcière, ressemblant à s'y méprendre aux sorcières des contes pour enfants humains !.. Elle avait même le fameux balai... Comme ils devaient être effrayés quand ils la croisaient sur un chemin de campagne !.. Et pourtant, comme son visage était doux et franc !.. Aucun sortilège affreux n'aurait pu lui venir à l'esprit !
Et cette autre, toute ronde et joufflue comme une lutine, avec ses yeux rieurs et ses pommettes roses, en plus elle me souriait, sans doute prendrait-elle la défense de Mölinn ?..
Ah !.. Voilà la fée carabosse ! Me dis-je en voyant cette vieille très vieille magicienne, toute vêtue de bleu nuit, avec une énorme bosse sur le dos, mais elle ne semblait pas s'en soucier, et son regard pur me fit moi aussi rapidement oublier son infirmité.
Ketty !... Voilà Ketty j'en suis sûr !.. Mon regard s'était arrêté sur une belle sylphide rouge et or, qui dégageait une majesté et une prestance hors du commun... Son regard croisant le mien, je sentis qu'elle sondait mon esprit, sans malveillance, mais avec insistance... Je fis un bref vol, et me posai devant elle, la saluant de plusieurs mouvement de tête... Mölinn vint aussitôt se poser à mes côtés.

-Bravo mon petit lutin, c'est bien Ketty. Elle jubilait de m'avoir fait faire ce tour !
-Tu as un bien bel animal Mölinn, veux-tu me le présenter ?... Et le présenter à notre assemblée qui semble être au complet maintenant ?..

Ketty avait une voix extraordinaire, elle n'avait pas parlé fort et cependant tous l'avaient entendue, et sa voix m'était parvenue comme décuplée, comme si dix gorges avaient prononcé ces paroles dans dix tessitures différentes, le tout en parfaite harmonie !

Un silence de cathédrale se fit instantanément, ma gorge se serra un peu, Mölinn, déterminée comme face au troll de Dublin était d'un calme rassurant.

-Mes très chers amis, je vous dois des explications, vous le savez, j'ai usurpé certains pouvoirs, qui ne m'étaient pas encore complètement acquis. Voici devant vous l'objet de cette faute, ce hibou, est l'ultime métamorphose de mon serviteur, un jeune lutin de Landévénec en petite Bretagne.

J'observai attentivement les visages des présents, si l'un d'eux avait de mauvaises pensées, il me faudrait le démasquer... Ne pas sonder leurs pensées... Rester de marbre... je m'accrochai à ces deux pensées pour vider mon esprit.

-S'il vous plaît d'entendre mes explications, et ce qu'il est advenu, je vous en remercie.

Ketty intervint aussitôt, elle avait déjà choisi le camp de Mölinn, je le sentais.

-Je vais résumer les faits avec impartialité Mölinn si tu veux bien :
Peu après l'équinoxe de printemps, a débarqué à Bantry un petit lutin. Aussitôt sollicité par un chien, il a en toute ignorance des conséquences de son geste, usurpé l'identité du Roi des rats, pour sauver de l'empoisonnement un cheval. Cela nous montre sa malice et sa générosité. Pris dans la tourmente de sa supercherie, il s'est retrouvé pourchassé par la plus terrible sorcière que l'Irlande ait jamais portée... Mais il a trouvé le moyen par ruse d'attirer celle-ci dans un piège, qui a permis à Mölinn et au Roi des rats d'unir leur forces pour l'envoyer en un exil que nous espérons tous définitif. Ce faisant, il n'a pas hésité à risquer sa vie, ni à sacrifier une année promise au service de Mölinn.

Je m'aperçus seulement à ce moment que le Roi des rats faisait parti de l'assemblée... Lui aussi me regardait avec étonnement.
Ketty poursuivit :

-Ce deuxième acte de bravoure, nous démontre le courage et l'abnégation du lutin. Mais l'exil de Mag, vous le savez a plongé toute l'île dans le désordre, tous les serviteurs de la sorcière, privés de sa protection cherchent désespérément à survivre ou à la faire revenir. C'est dans ces circonstances, que Mölinn, appelée au chevet d'un malheureux nourrisson humain, à découvert qu'une nouvelle menace pesait. Dans l'urgence, elle a envoyé son serviteur espionner, mais les dangers étaient tels qu'elle lui a fait subir sa première métamorphose sans les précautions d'usage.... Le lutin a rempli sa mission au delà de toute espérance, permettant à Mölinn de nous sauver d'un nouveau retour de Mag... Une preuve de plus s'il en était besoin de son intelligence et de son dévouement... Conclu Ketty.

J'étais très impressionné par le calme de l'assemblée, personne, à aucun moment, n'avait réagi ou manifesté d'hostilité, je repensais au Tribunal des querelles, à tous ces gnomes qui changeaient d'avis aussi vite que de bonnet !... Oui il faudrait être très prudent avec ces magiciens et ces fées, ils savaient sans doute dissimuler leurs vrais sentiments sous les apparences...

Mölinn repris la parole :

-Voilà pour les faits, je n'ai rien à contredire en cela... Depuis, mon serviteur à accompli avec succès son cycle de métamorphoses, cependant, c'est un être à la destinée hors du commun, c'est le seul lutin que je connaisse qui ait si courageusement affronté des dangers inouïs... Vous savez tous comment gnomes et lutins sont couards et peu serviables, puisque nombre d'entre-vous doivent les enfermer, ou même les ensorceler pour les garder à leur service ?...

Je regardai Mölinn subjugué, comment osait-elle opposer à ses pairs leurs propres méthodes ?

-Lui est entré volontairement à mon service, rien ne l'empêchait alors de retourner d'où il venait pour fuir la colère de Mag, mais il a fait front, mieux il l'a mystifiée, ridiculisée... Mais il y a autre chose que vous ne devez pas ignorer : de chacune de ses métamorphoses, pour des raisons que j'ignore sinon grâce à ses qualités exceptionnelles, ce lutin a acquis des pouvoirs magiques, et à ce titre, je dirais qu'il est devenu l'un des nôtres... C'est pour ça qu'il a tenu à m'accompagner, il est venu de son plein gré.

Cette fois l'assemblée sembla enfin se partager, et s'agiter un peu, mon instinct de mouton, distinguait parfaitement une cassure se dessiner dans le groupe, c'était fantastique... J'essayai d'anticiper sur les évènements, le Roi des rats allait parler pour nous... Puis cette fée dont les couleurs commençaient à virer au violet s'emporterait et insulterait méchamment Mölinn... Pourtant elle reviendrait à la raison des arguments de ... Je n'arrivai pas à discerner qui parlerait ensuite !
Pas un instant je n'avais imaginé que le mouton en moi se révélerait si précieux !... Je communiquai à Mölinn toutes ces informations, elle aussi était impressionnée.
Tout se passa exactement comme je l'avais prévu, la fée violette venait de se rasseoir furieuse contre ma maîtresse, le mystérieux soutien que j'avais pressenti intervint. C'était un magnifique jeune homme, il avait l'allure d'un prince charmant digne de Charles Perrault !..

-C'est sans doute là son apparence féerique... Quel dommage, il irait si bien avec Maureen ! me surpris-je à penser...

Et j'avais même pensé si fort que Mölinn me tapota sur la tête en fronçant les sourcils !
Il expliqua à l'acariâtre ce que j'avais fait à Dublin dans les moindres détails!.. La fée violette, se radoucie, et s'excusa de s'être emportée... Mölinn et moi étions incapable de comprendre comment ce garçon savait tout cela.

-Qui est-il ? Soufflai-je à Mölinn.
-Je l'ignore, je ne le connais pas...

Ketty repris la parole :

-Merci Andrews de toutes ces précisions. Vous le voyez, mes amis, ce lutin n'est pas ordinaire, et même si Mölinn ne l'avait pas fait, un jour où l'autre, il aurait acquis quelques pouvoirs, même sans l'aide d'une fée...

Elle s'interrompit car Mölinn venait de s'évanouir !... Est-ce en entendant le nom d'Andrews ?.. Moi-même je n'avais pas manqué de comprendre qui était notre mystérieux défenseur... Une grande agitation régnait dans toute l'assemblée, certains masquent commençaient à tomber, je sentis que l'on essayait insidieusement d'entrer en moi pour me faire perdre mon apparence...

J'avais beau résister, la pression devenait trop forte !...
Il fallait faire quelque chose...
Vite !..

Et si Mölinn venait d'être attaquée ?.. Le seul soutien possible c'était Andrews !... Je m'envolai et vins me poser sur son épaule, je lui glissai mes craintes en pensées désordonnées, il me répondit calmement :

-Vide ton esprit, oublies le lutin !.. Vide ton esprit !
-Les valets de Mag...Ils commencent à se dévoiler... Je peux les démasquer... J'ai le pouvoir de lire la laideur de l'âme sur les visages.
-Alors désigne-les... envoles-toi et DESIGNE-LES !..

Andrews avait crié, assez fort pour que tous l'entendent et que nos adversaires se sentent menacés... Ketty et les autres me regardèrent m'envoler, incrédules... Je gagnai en altitude en cerclant au-dessus des têtes... Il m'était facile de voir maintenant la haine sur certains visages et l'espoir sur d'autres !

-Que va-t-il faire ? Interrogea Ketty.
-Il va désigner ceux qui ont l'âme noire, ceux qui servent encore Mag dans cette assemblée ! Répondit Andrews d'une voix forte.
-Ils viennent d'essayer de lui faire perdre sa forme actuelle...

Se sentant menacés, mais doutant de mon pouvoir, ceux qui tentaient de m'attaquer, ne savaient plus quoi faire, ils se croyaient toujours à l'abri de leurs masques, mais leurs visages se déformaient déjà à mes yeux :

Ce débonnaire berger, que nul n'aurait soupçonné, il avait maintenant le visage boursouflé de verrues violacées, je fondis sur lui et le piquai du bec... Il sortit sa baguette magique, mais elle n'eut pas le temps d'agir car Ketty venait de le paralyser comme une statue de cire!

Alors je désignai la deuxième, une fée qui m'était apparue telle une institutrice charmante et enjouée en arrivant, mais maintenant que la fureur et la peur l'emportait dans son esprit, ses yeux s'étaient injecté de sang, ses lèvres se retournaient en un rictus découvrant des dents noires et repoussantes, elle était devenue plus laide que la pire des sorcières !.. D'un coup d'aile je fis tomber son chapeau, d'où s'enfuirent trois crapauds... Elle aussi essaya de m'atteindre mais n'en eut pas le temps, sa voisine, la fée violette, la figea dans une gangue de glace...

Poursuivant mon vol, je désignai les trois derniers gredins : ils s'étaient dispersés et menaçaient l'assemblée de leurs baguettes, en fait comme chacun brandissait sa baguette magique dans le plus grand désordre, moi seul savait...

L'homme énorme aux allures de banquier cousu d'or transpirant du sang de ses victimes me vit fondre sur lui avec une telle rapidité pour lui faire tomber le haut-de-forme, qu'il n'eut que le temps de sentir trois éclairs éblouissants le figer l'air ébahi : Ketty, Andrews et la fée violette suivaient mes évolutions avec grande attention, et agissaient avec une rapidité foudroyante !

La fée ailée, ressemblant aux anges du paradis des humains avec son visage enfantin, mais qui maintenant crachait des guêpes vers moi, et son compagnon, un nain que l'on aurait pu confondre avec un innocent lutin farceur tout à l'heure, mais qui maintenant avait une figure difforme, essayèrent de m'atteindre de deux rayons rouges qui furent déviés par Andrews. Puis ils furent neutralisés par les deux fées.

Je n'eus pas à désigner le dernier : un sorcier noir de pieds en cape dont le visage à mes yeux apparaissait comme une tête de mort avec des orbites vides. Se sentant perdu, il m'envoya un sort qui me fit perdre l'usage de mes ailes !... Je tombai exactement à ses pieds, il s'apprêtait à m'achever, lorsqu'un éclair bleuté jaillit de la baguette de Mölinn et le foudroya sur place. Il tomba lourdement basculant par-dessus moi, au fond de théâtre de pierre... Un filet de sang glissa de son oreille sur sa joue... son visage était redevenu normal : plus aucune pensée ne l'habitait désormais.

Tout s'était passé tellement vite que Mölinn avait à peine eu le temps de recouvrer ses esprits.

-Que s'est-il passé ?.. demanda-t-elle.
-Ces six-là ont essayé de faire revenir le gnome à son enveloppe naturelle, mais il a résisté, alors ils vous ont attaqué Maureen. c'est Andrews qui venait de lui répondre...

Il parlait bas, mais avait particulièrement insisté sur le prénom humain de ma maîtresse... Depuis l'autre côté du cirque de pierre, malgré le brouhaha, j'avais parfaitement entendu ses paroles... Ainsi depuis le début Andrews s'était peut-être joué de nous ?.. Etait-il venu à Dublin envoyé par Ketty ?.. Ils venaient tous deux du Donegal, il connaissait ma forêt mystérieuse... Connaissait-il aussi ma chère lutine ?..

Le calme revenant, Ketty s'interrogeait aussi sur ce qui venait de se passer.
J'étais toujours paralysé, C'est Elle qui la première s'en inquiéta, elle vint près de moi, posa sa baguette doucement entre mes deux épaules, une douce chaleur gagna mes ailes, je secouai mes plumes, la remerciai.

-Il me faut tout expliquer... mais...
-Parles étonnant lutin... par ma voix tous t'entendront. Proposa Ketty, et elle parla sous ma dictée.
-J'ai un pouvoir : celui de reconnaître la noirceur de l'être sur les traits de son visage, j'ai ce pouvoir depuis toujours peut-être, mais je l'ignorais... J'ai découvert ce don grâce à Mölinn, qui dès lors a voulu que je la serve pour reconnaître les âmes méchantes...

Elle m'a changé en souris, j'en ai gardé la langue, l'odorat et l'ouie...
En chat ? j'en frémis encore, tant la colère est capable de me transformer désormais...
En âne, et j'ai appris à lire dans les pensées, et à projeter les miennes telles des paroles...
En chien, et j'en ai gardé la perspicacité, et le pouvoir de voir la neige ou la pluie arriver...
En écureuil, et je sais maintenant planter des arbres magiques et parler aux sylphides...
En mouton enfin, celui qui paraît le plus ordinaire des animaux, peureux et sot... Pourtant depuis, je peux prévoir ce qui interviendra dans l'instant, comme j'avais pressenti l'attaque de ces valets de Mag, mais j'ai également vu grâce aux dons du mouton votre assemblée se déchirer quand les mauvais ont commencé à se scinder de l'ensemble...
J'ignore encore ce que m'apportera cette dernière métamorphose, mais n'est-il pas déjà tellement merveilleux de pouvoir voler?..

Je m'étais tu, Ketty s'envola près d'Andrews, lui glissa quelques mots à l'oreille, puis demanda à l'assemblée :

-Pouvons-nous faire autre chose que de remercier notre invité d'avoir démasqué parmi nous ces canailles ?..
Pouvons-nous faire autre chose que de remercier Mölinn d'avoir eu l'intelligence de deviner en ce petit lutin le magicien qui sommeillait ?... Rendons justice à l'une et l'autre, jurons de toujours combattre Mag et ses serviteurs...

Les fées, magiciens, sorcières et enchanteurs fêtèrent ensuite la fin de l'hiver, la victoire sur Mag... Ils riaient et s'amusaient, j'avais comme souvent des questions qu'il me démangeait de poser, Andrews était-il ce vieil homme que nous avions vu à Dublin, ou ce beau jeune homme que Mölinn ne quittait plus de yeux ?.. Connaissait-il ma lutine ?.. Était-il sorcier ou simple serviteur de Ketty ?..
Avec ceux-là, en avions-nous fini des sbires de la sorcière ?.. Pouvais-je seulement évoquer ces questions ?...
Je voletai de-ci de-là , frustré de réponses... Ce fut le Roi des rats qui s'en aperçut, il m'invita à me poser sur son bras, il était toujours aussi beau et aimable, nous-nous écartâmes un peu, en un endroit d'où nous pouvions voir l'océan. Là-bas le vent et la pluie formaient toujours une barrière aux yeux des indiscrets.

-Qu'est-ce qui te tracasse mon bon ami ?

Je lui exposai toutes mes interrogations, il ne parut pas surpris :

-Tu restes malgré tout un lutin, curieux de tout !..Je vais te faire une faveur, je vais répondre à une, mais une seule de tes questions, choisis-là bien !.. Pour les autres je sens que les réponses viendront en leur temps !..

Je réfléchis longuement, puis me décidai :

-Andrews vit à Buncrana, il m'a invité chez lui lorsque j'étais un chien, connaît-il ma chère lutine ?.. Est-ce lui qui me mènera à elle ?..
-Hé tout doux lutin malicieux !.. Voilà deux questions au lieu d'une !.. Aussi vais-je te faire deux réponses au lieu d'une... Mais je ne te dirais pas à quelle question chaque réponse correspond ... Alors je te réponds : Oui et Non...

J'ignore si ma tête de hibou pouvait exprimer la stupéfaction et le sentiment d'avoir été berné, mais le Roi des rats rit longtemps de sa farce à mes dépends !


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