Le gnome de Parnell square.

Dès que nous fûmes seuls, Maureen soulagea efficacement mes douleurs avec sa baguette magique, et je dus lui raconter ma mésaventure dans les moindres détails

- Et tu t'es donc assommé en retombant dans la cour du pub !.. Tu as eu une chance incroyable d'arriver à sauter ce mur !..
- Je ne sais plus vraiment ce qui s'est passé J'ai pris peur, si bien que l'animal en moi s'est révolté, c'est sans doute pourquoi je n'arrive pas à remettre mes idées en ordre
- Tu les as bien entendus parler d'un homme qui n'avait pas bu de sang depuis trois jours ? C'est justement depuis trois jours que cet enfant à été assassiné !..
- Ils n'ont pas parlé d'un homme, ils ont juste dit 'Le Maître va être content'.
- Ainsi Tante May a raison
- Crois-tu que ce sont les enfants qui l'ont tué ?
- Ou leur maître qui pour survivre, n'ayant aucun animal à saigner, aura sacrifié un des ses serviteurs !

Maureen frémissait devant l'horreur d'un tel crime Moi-même j'avais lu des histoires de vampires, mais cela relevait du grand guignol des humains !

- Pourquoi as-tu dit 'pour survivre' ?.. Maureen, les vampires existent-ils vraiment ?
- Non Goulven tu as raison, ce n'est que de la littérature, non Notre adversaire est sans doute l'un de ces nombreux serviteurs de Mag qui sont aux abois depuis que tu as condamné leur souveraine à l'exil. Plusieurs fées avaient rapporté que Mag les avait ensorcelés pour les asservir, de sorte qu'ils ne puissent vivre sans boire du sang Je n'avais pas prêté attention à ces dires jusqu'à ce que tu me montres le sorcier de Cork
Elle devait se servir de ses armées de rats pour satisfaire la soif de ses sujets, mais maintenant ils sont livrés à eux-mêmes A Cork, ce puissant sorcier, malgré tous ses pouvoirs était devenu infirme : Incapable de se nourrir par lui-même Tu avais remarqué qu'il demeurait toujours assis Je l'ai délivré de son envoûtement, libéré de l'emprise de Mag, cela ne l'a pas fait revenir du côté du bien, mais je l'ai rendu inoffensif Tant que Mag restera exilée.
- Il dirigeait aussi des meutes d'enfants ?
- Non, lui n'avait réussi qu'à se faire servir par quelques chats, qui lui amenaient rats et souris vivants. Il était très faible, mais aurait réussi à ramener Mag sans ton intervention.

-Dans le corps de Janet...

Un frisson me hérissa le poil le long de l'échine ! Ainsi si Flush m'avait emporté aurai-je été dévoré par une créature de Mag ? !

-Et Margaret ?... Elle aussi ?...
- Calme-toi mon brave chien calme-toi, tu as fait du bon travail. Si tu le désires, tu pourras rester ici en sécurité jusqu'à notre départ.

Je sentis que Maureen voulait éviter de répondre, aussi n'insistai-je pas...

- Merci maîtresse, mais je ne peux imaginer de laisser cette créature tourmenter mes semblables, quelle que soit mon enveloppe corporelle, chien, chat, souris ou lutin sans rien faire ! Et puis ne m'as-tu pas dit qu'il y a des gnomes à Dublin ?.. Dans quel monde ces malheureux doivent-ils vivre ? Puis-je t'adresser une requête ?
- Bien sûr Goulven, à quoi penses-tu ?..
- Tante Mag vit seule ici, aidée par ses pensionnaires certes, mais la maison est si grande, avec ses caves, ses combles, son potager à l'abandon
- N'en dit pas plus brave toutou, j'ai compris, c'est une excellente idée, à condition que tu les trouves et que tu saches les convaincre !
- M'aideras-tu ? J'étais anxieux, Maureen le sentit.
- Oui Goulven. Je te le promets.
alt : colonel frazer.mid

Le lendemain, nous fûmes réveillés, non par la cloche de Tante May, mais par le doux chant du Uilleann-pipe d'Andrews !
Je me précipitais de la chambre de Maureen au deuxième étage jusqu'au salon de musique du rez-de-chaussée, où Andrews s'était assis pour jouer entouré de tous les garçons et les filles du refuge subjugués !..
Oubliant presque que j'étais un chien je repris conscience de mon état en entendant les rires des enfants quand je vins m'asseoir au milieu d'eux face au musicien !
Il finit sa phrase musicale, mais laissa les bourdons ronronner, et s'adressa aux enfants :

- Mes enfants, voici un chien extraordinaire

Il ponctua sa phrase d'aboiements parfaitement imités sur son instrument !.. Ce qui déclencha l'hilarité générale.

- figurez-vous qu'il a su deviner d'où je venais, quel était mon métier

Comme s'il racontait un conte fantastique, il avait pris une voix basse et semblait presque chuchoter, comme s'il leur confiait un secret de la plus haute importance... Il joua une petite phase suspensive

alt : lillibul.mid - Mais il avait aussi deviné que je n'avais nul endroit où dormir cette nuit Alors, il est venu me chercher

Tous étaient captivés par le récit.

- Mais des garnements l'ont pris pour cible, alors pour se sauver il a sauté un mur de six pieds de haut !..


Les enfants me regardaient avec des yeux exorbités Cela amusait beaucoup Andrews qui poursuivit :

- Cependant, cependant vous ne savez pas encore pourquoi il est monté dans le train à Killarney pour venir à Dublin !..

Quelques notes interrogatives..

- Mais il va nous le dire, Car c'est un chien qui parle.. Oh!.. Il ne parle pas comme nous, et nul ici ne le comprendrait, non !.. Seule celle qu'il s'est lui-même choisie pour maîtresse le comprend !

Maureen qui était encore debout près de la porte, rougit de confusion comme tous les regards se tournaient vers elle, Et Tante May n'était pas la moins surprise ! Andrews l'invita silencieusement à s'approcher de lui..

- Maintenant interrogeons ce brave beagle.. Voulez-vous les enfants ?
- OUI ! dirent-ils tous en chœur !
- Et bien le chien, dis-nous donc d'où tu viens ?
- Autant dire la vérité, ne racontons-nous pas un conte pour enfants ?.. suppliais-je du regard ma belle fée.
- Il nous dit qu'il vient d'un petit village de Bretagne, en France, il a traversé les mers caché sur un bateau, pour débarquer à Bantry.. dit Maureen avec le plus de conviction possible, même si ses talents de conteuse n'égalaient pas ceux d'Andrews.
alt : voyage.mid

Le piper entonna une danse de Bretagne, puis un air évoquant les chants de marins.. Ensuite il reprit laissant toujours les bourdons nous envelopper de mystère :

- Voilà le voyage accomplit.. Mais dis-nous le chien.. Il n'est pas facile pour un chien de se cacher sur un bateau ?.. Alors qui es-tu vraiment ?..
- Cet Andrews est un diable d'homme ! Je vis dans son regard que Maureen partageait mon incrédulité.
- Il s'appelle Goulven, ce n'est pas un vrai chien, il a pris cette apparence pour pouvoir vivre auprès des hommes, en fait il est un petit lutin, pas plus haut que trois pommes ! Comme ceux qui hantent nos jardins..

Cette fois l'excitation des enfants était à son comble, ils ne doutaient pas un instant de la véracité de l'histoire, et Tante May semblait, elle aussi, tomber sous le charme du conte.

- Maintenant, le plus important ! Même les bourdons se turent pour que tous entendent la dernière question :
- Dis-nous, Goulven, petit lutin de Bretagne, pourquoi tu es venu sur notre belle terre d'Irlande !
alt : brianbra.mid

Il remit ses bourdons en marche, et ébaucha une lamentation sur son instrument..

- Dis-lui la vérité. insistais-je auprès de Maureen.

Elle attendit la fin de la pièce, qui se prêtait fort bien à une histoire d'amour...

- Notre lutin, recevait chaque nuit en songe la visite d'une lutine irlandaise. Mais il ne le saura qu'après avoir rencontré le vieux Marc, le plus vénérable des gnomes de Bretagne.. Elle vit dans une mystérieuse forêt de chêne du comté de Donegal..

Quand elle commença son récit, Andrews lui improvisa un accompagnement discret.

- Marc lui ayant dit de voguer à la rencontre de sa promise, voilà ce petit lutin courageux affrontant les mers déchaînées, sauvant un valeureux cheval à Glengariff, chassant une vilaine sorcière d'Irlande, rendant leur liberté aux animaux, se métamorphosant sans cesse pour parvenir à ses fins, toujours encouragé en songe par sa belle lutine du Donegal !..
alt : cisco.mid

Maureen se tût, la musique emplit la pièce, je vins poser ma tête sur ses genoux..

Quand le musicien finit de jouer, une fillette se leva alors :

- Et la fin de l'histoire ?..
- Pour ce que nous en savons.. Cette histoire n'est pas encore finie ! Hi hi hi ! conclu Maureen en riant.

Tante May proposa à Andrews de rester chez elle s'il le désirait, à la condition de raconter des contes aux enfants, il en fût enchanté, et vint demander à Maureen s'il pouvait utiliser son histoire pour animer des veillées..

- Mais n'est-ce pas plutôt à Goulven qu'il faut le demander ? répondit-elle en riant.
- Maître Goulven, énigmatique chien errant, puis-je me souvenir de ton histoire, et la raconter à l'envie ? demanda-t-il cérémonieusement.

A quoi je répondis d'un aboiement bref et sonore! qui rappela à chacun que tout ça n'était qu'un conte de fée..

Dans la matinée, Maureen voulu refaire le trajet que j'avais fait dans la nuit, je la menais jusqu'à Connolly, puis dans Talbot, et enfin dans l'impasse, que j'eus du mal à reconnaître sous la fine couche de neige qui lui donnait des reflets argentés, de plus toutes les portes étaient ouvertes, ou éclairées, et la vie humaine avait repris ses droits.. Je gardais une rancœur contre tous ceux qui vivaient là, et qui auraient pu me porter secours.. Mais ils étaient restés lâchement barricadés chez eux la nuit dernière !.. Que leur importait la vie d'un pauvre chien ?..
Quand nous fûmes au pied du mur, derrière le bar, Maureen resta perplexe.

- Et tu affirmes avoir franchi ce mur d'un bond ?..
- Je ne m'en souviens plus, c'est le chien qui l'a fait.. Je crois !

Comme moi elle remarqua les trous de souris, mais n'en tira pas les conclusions que j'espérais, elle n'envisagea pas un instant de me transformer de nouveau en souris.

- ces gosses, sauras-tu les reconnaître ?..
- Non, je ne les ai pas vus, mais je n'oublierais jamais leurs voix !

Maureen acheta des petits pains garnis de viande que nous mangeâmes dans la salle des pas perdus de Connolly Station. Puis elle m'emmena à Parnell square.. J'ignorais pourquoi nous allions en ce lieu, rien ne semblant le prédestiner à devenir le refuge d'une bande d'enfants des rues : ses massifs trop ordonnés, ses allées trop strictes, ses magnifiques arbres, où je reconnaissais la façon dont les gnomes savent s'occuper des arbres..

- Bon sang Maureen !.. Ces arbres, ce parc !.. Il vit des lutins ici !..
- Enfin Goulven ?.. Je me demandais si mes souvenirs étaient exacts ! Hi hi hi !
- Tes souvenirs ?..
- Oui, c'est ici que j'ai rencontré mon premier gnome !.. En fait c'est lui qui était venu se jeter dans mes jambes comme je jouais dans ce parc.. Je n'étais pas encore devenue complètement fée comme ma marraine l'avait prédit, mais j'avais déjà suffisamment de sensibilité pour voir ces choses, sans m'en épouvanter, alors que les enfants de mon âge eux ne comprenaient déjà plus rien.. Crois-tu qu'il en vit encore ici ?..

Je regardais et flairais autour de moi très excité, puis partis vers les buissons, mais Maureen me retint par la laisse.

- Tout doux le chien, laisse-moi le temps de te suivre, je ne peux te détacher, vois le gardien là-bas, et tu laisserais trop de traces !

Docilement, je suivis les allées, me servant de mon odorat.

- Oui Maureen, il en vit au moins trois ici ! .
- Hé bien tu reviendras ici cette nuit ?..

Nos attendîmes que tous fussent couchés et endormis, Maureen craignait par-dessus tout que sa tante ne s'alarme inutilement.
La neige avait recommencé de tomber, je me fis la réflexion qu'ainsi mes traces seraient plus vites effacées, et qu'il serait plus difficile de me suivre ou de me surprendre.
Cette fois je filais directement vers Parnell Square, évitant soigneusement le quartier de la gare, je remontais tout O'Connell Street puis Parnell...
Une fois entré dans le parc, je restais caché, attentif, nul doute pour moi que si des gnomes vivaient ici comme j'en avais la certitude, je n'aurais aucun mal à les trouver !..
Au bout d'une heure d'attente, je vis enfin la neige remuer au pied d'un grand orme. Puis une figure ronde et rougeaude, exprimant une forte anxiété, émergea sous son bonnet vert. Après avoir regardé de droite et de gauche, être resté tenaillé entre le désir de s'aventurer dehors à la recherche de nourriture, ou celui de rester en sécurité, mais le ventre vide dans son gîte, il s'enhardit enfin... Fis quelques pas à découvert, je me doutais qu'il allait s'abriter sous les buissons à sa droite, aussi l'y avais-je devancé silencieusement...
Quand il tomba nez à nez avec moi, il resta figé, comme si j'avais été un renard !.. Comment une telle terreur pouvait être inspirée à un gnome par un chien ?!
Je profitais de sa stupeur pour l'apaiser, profitant comme Sam l'avait fait pour moi, des étranges pouvoirs de parole des chiens d'Irlande.

-Ne crains rien petit gnome, je suis moi-même un de tes frères... Je suis là pour proposer un refuge sûr à ta communauté...
-Qui t'envoie ?.. Comment être sûr que tu ne me mens pas ?

Le bougre était sur ses gardes !

-N'as-tu pas entendu parler de Mölinn ?.. La fée de Dingle ?.. C'est elle qui m'a amené ici. Nous devons trouver qui dirige les enfants des rues, les pousse à capturer des proies..
-Tu penses savoir beaucoup de choses ! Mais tu ignores de quoi tu parles... Ne compte pas sur nous pour t'aider, nous l'avons déjà dit à Mölinn... Nous préférons que les humains continuent de nous ignorer, quant à la bête...
-Quelle bête ?!.. Sais-tu qui est leur Maître ?.. Et vous n'en avez rien dit à Mölinn ?!
-Je ne peux rien dire ! Je ne peux rien dire ! Laisse-moi... Le malheureux était terrorisé !
-Mais si je te conduis, toi et les tiens, et tous les gnomes de Dublin dans un endroit sûr ?.. Où Mölinn vous fera une place, et vous protègera ?... Alors parleras-tu ?.. Je m'appelle Goulven, et toi ?
-Goulven ?... C'est toi qui as libéré les rats ?..

Que n'avais-je prononcé mon nom plus tôt !.. Comme le sésame d'Ali Baba, l'évocation de celui qui avait mystifié Mag la sorcière suffit à le rassurer pleinement.

-Me pardonneras-tu Maître Goulven ?... Comment aurais-je pu reconnaître un si grand lutin sous les traits d'un chien ?.. Je suis Angus, le patriarche de Parnell Square, ton serviteur.

C'était bien la première fois que l'on me faisait l'honneur de m'appeler 'maître', Si ce gnome avait su que j'aurais pu être son petit-fils !...

-Combien êtes-vous ici à Parnell Square ? Et dans tout Dublin ?...
-Ici nous sommes huit, et il n'y a plus que trois communautés dans Dublin, tous ceux qui vivaient à la périphérie de la ville ont préféré fuir dans la campagne. Tu trouveras cinq gnomes dans un entrepôt des docks, s'ils n'ont pas déjà été capturés, et douze dans les jardins de Trinity Collège.
-As-tu moyen de les joindre ?... Toi-même m'accompagneras-tu pour aller les sauver ?...
-Non... T'accompagner ?.. J'aurais trop peur !..
-Et il sera dit partout que Angus le vénérable est un lâche ?..

Disant cela je fis mine de vouloir partir, le laissant là...

-Non attend, tu ne peux pas nous abandonner !..
-N'est-ce pas ce que tu penses faire de tous les autres ?...
-Tu as raison, je ferais ce qui est juste...

Je lui fis rassembler les siens, je ne pouvais les porter tous ensemble... je pris les deux lutines, et leurs enfants sur mon dos :

-Vous autres, vous allez me suivre à pieds, prenez soins de ne pas laisser trop de traces, il ne faut pas que l'on sache où nous irons... Si l'on devait se perdre, sachez qu'il faut aller à Merrion Square, je vous y attendrai... La fée Mölinn nous attend dans le refuge pour enfants de Tante May.
-Dans le refuge de Tante May ?... Mais c'est plein d'enfants humains !..
-Oui, mais ces enfants là justement ont fui la rue...

Les avais-je rassurés complètement ?.. Toujours est-il que notre petite troupe se mit en route, moi devant, portant cinq gnomes, les trois autres s'appliquant à marcher dans mes traces, La neige s'était intensifiée, et Angus qui fermait la marche traînait une lourde cape qui espérait-il brouillerait les traces...
J'évitais de reprendre O'Connell, et lui préférais des rues plus petites, le plus délicat restant le passage de la Liffey : Je fis passer les gnomes apeurés en deux fois sur mon dos...
Enfin nous arrivâmes Chez Tante May. Mölinn, sous son apparence féerique nous fit entrer dans la cave par un soupirail, pendant qu'elle expliquait aux lutins où ils pourraient loger et quelles étaient les ressources de la maison dont ils pourraient profiter, j'entraînai Angus de nouveau au dehors, résolus à ramener dès cette nuit les autre gnomes...

Il monta sur mon dos, cela me rappela ma première équipée sous la lune de printemps chevauchant le Brave Sam... Je sentais Angus à la fois tendu et fier de ce qu'il était en train d'accomplir pour les siens !.. Nous restâmes silencieux, mais profitant de mes pouvoirs nouveaux, je tentais de le rassurer et de lui donner encore plus de courage. Mais il convient de rester prudent : que le courage ne cède pas à la témérité irraisonnée... pensa-t-il sagement...
Nous décidâmes d'aller d'abord au Trinity collège, tout proche. Angus en connaissait les entrées secrètes et les habitudes des gnomes du Collège, trois vieux lettrés vivant là de leurs souvenirs entourés de leurs descendants...
Ce que m'avais dit Maureen à propos des gnomes de Dublin : Ils ne survivent qu'en disputant aux rats les poubelles des humains !.., me revint en mémoire !.. Pourquoi m'avait-elle fait ce mensonge ?.. Pourquoi les avait-elle avilis à mes yeux ?.. Avait-elle voulu me provoquer pour que je me porte à leur secours ?...

Toujours est-il que les lutins du collège, comme les compagnons d'Angus, s'ils étaient terrorisés, n'en menaient pas moins une vie certes difficile mais honorable !..
Angus ne réussit pas à convaincre ses trois anciens compagnons de nous suivre chez Tante May, mais ils usèrent de leur autorité pour convaincre les autres et nous les ramenâmes sans encombre : une grand-mère, deux couples et quatre petits lutins nullement effrayés par la nuit !

Maintenant le plus délicat restait à faire : aller jusqu'aux dock, en suivant la Liffey par sa rive nord ! Nous devions donc une fois de plus traverser !.. Je n'étais pas plus rassuré qu'Angus à cette perspective, mais je faisais tous mes efforts pour qu'il ne le remarquât pas, quand je reconnus au loin le grondement d'un train...

-Une voie de chemin de fer traverse-t-elle la rivière ?...
-Oui bien sûr, veux-tu passer par là ?... certaines voies mènent même jusqu'au port. C'est une bonne idée.

Angus avait tout de suite compris le profit que nous pouvions tirer en empruntant ce chemin inhabituel aux humains.
A l'approche des docks, je fus très impressionné par les immenses greniers, les entrepôts dans le plus petit desquels la bâtisse de Cork ou le manoir de Killarney auraient pu entrer tout entiers !.. Tels de gigantesques échassiers assoupis auprès des eaux noires du port, les grues se laissaient engourdir par la neige. Leurs silhouettes blafardes aux premières lueurs de l'aube, telles des sentinelles guettaient-elles déjà leurs proies venant de l'océan ?

-Il va falloir faire vite !.. A gauche, à gauche ! souffla Angus à mon oreille.

Mais sur ma gauche, je ne voyais qu'un amoncellement de sable instable... et je restais indécis... Alors Angus sauta à terre, et se glissa dans une bouche d'égout que je n'avais pas remarqué.

-Tâche de te cacher, je reviens tout de suite ! Sa drôle de tête joufflue avait reparu dans l'orifice comme un diablotin sortant d'une boite.
-Oui je vais me cacher...

J'étais plus angoissé que jamais, à l'inverse de ce que ressentait Angus, sa présence m'avait rassuré, mais je ne m'en apercevais que maintenant qu'il s'était enfoncé sous terre... D'ici peu, les hommes allaient venir s'activer ici, sans doute un chien ne risquait-il que la fourrière, mais mes pauvres lutins ?!.. Mais que fait-il donc !..

Peut-être les gnomes des docks ont-ils été pris ?.. Mais non Angus à juste dit qu'il ne savait pas !.. Mais où reste-t-il ?!..

Déjà des goélands s'ébrouaient sur les faîtages et les hautes cheminées, se disputant les places les plus chaudes à grands cris, en attendant l'aurore... Mais que se passe-t-il là dessous ?!..

Et je ne peux rien faire qu'attendre !..
Enfin je perçus juste sous mon ventre de petits pas précipités ! Puis la tête d'Angus et de quatre autres lutins apparurent !..
Ils étaient pitoyables, sales, puants, en guenilles. Leurs visages amaigris reflétaient la terreur quotidienne qu'ils devaient endurer depuis des mois !.. étaient-ce là les malheureux dont parlait Maureen ?..
Ils me regardèrent avec curiosité, mêlée d'incrédulité : Comment ce chien serait un lutin ?.. Contrairement à Angus, ils étaient terrés sous les docks depuis que Mag avait été exilée, ils avaient perdu tout contact avec leurs semblables et ignoraient tout de moi...

-Je n'en compte que quatre Angus !..
-Hélas, le mari d'Isa est mort noyé en se jetant dans la Liffey plutôt que d'être pris par la bête...
-Ils l'ont vue ?

Mais Angus toujours sage m'encouragea à partir au plus vite.

-Il nous reste peu de temps, si nous n'arrivons pas chez Tante May à temps, tu nous laisseras au Collège.

Je pris tant bien que mal les cinq lutins sur mon dos, Angus, une maman et ses trois enfants. Le fardeau était tellement précieux à mes yeux, qu'il m'aurait plutôt soulevé qu'accablé !..
Les quatre des docks n'avaient pas prononcés une parole, pas émis une pensée audible depuis leur sortie de l'enfer, j'étais trop occupé à surveiller les environs avant de m'élancer sur le ballast dans les zones trop découvertes pour tenter de faire connaissance... Mais quand nous fûmes relativement à l'abris dans les jardin de Trinity Collège, j'interrogeai ma cavalière :

-Isa, je souhaite ardemment que nous puissions arriver en lieu sûr. Je m'appelle Goulven, suis un lutin comme vous, serviteur de la fée Mölinn... La connaissez-vous ?
-Non... Goulven est un drôle de nom, même pour un chien... Serons-nous bientôt arrivé ?.. Cette fée est-elle une bonne fée ?
-La plus gentille de toutes les fées d'Irlande... Angus ne vous a pas dit qui j'étais ?..

Je pressais le pas, car il fallait arriver avant le réveil de Tante May. Isa n'avait pas l'air de comprendre que j'étais moi aussi un lutin !

-Il n'en a pas eu le temps... Je désespérais que l'on vienne nous secourir depuis la mort de mon pauvre mari...

J'entendis les trois petits sangloter à l'évocation de leur père, et résolu d'attendre notre arrivée pour en savoir plus malgré mon impatience, à quoi bon les tourmenter de la sorte en les pressant de questions ?

Mölinn était très inquiète :

-Où étiez-vous restés !.. Oh !.. est-ce possible !.. Oh !.. Les malheureux, venez vous réchauffer et manger...
-Ils se terraient dans les égouts sous les docks. répondit Angus
-Ne pourrions-nous nous laver ?.. demanda timidement Isa à Mölinn qui se tourna vers la fille d'Angus et lui demanda de les emmener...
-Mais Mölinn, ils savent !.. Isa a parlé d'une bête qui aurait poursuivi son mari...
-Calme-toi Goulven, le jour se lève, tu dois te reposer, et je dois remonter... Toi seul doit savoir qui je suis ne l'oublie pas ! Mölinn m'avait parlé au creux de l'oreille, elle ne voulait pas qu'un autre lutin que moi sache qu'elle était Maureen...

Je pris congé d'Angus qui me remercia encore.
-nous allons tous dormir, et ce soir je commencerai à nous installer... Tu as bien dit que nous pouvons rester ici, que les humains de cette maison ne sont pas dangereux ?...
-Oui Angus, vous tous leur serez d'un grand secours au printemps en vous occupant du potager...

J'étais exténué mais tellement heureux d'avoir pu sauver mes frères que j'en oubliais la fatigue et mes ressentiments envers Maureen... Il serait toujours temps plus tard de lui demander pourquoi elle avait été si dure avec mes semblables !..


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