Le secret du parfum.

Plusieurs jours après l'issue de mon jugement au Tribunal des Querelles de Killarney (lorsque Ted Tublin, l'un des gnomes de Dingle qui m'avait cherché querelle après avoir découvert que je parlais aux souris, m'avait rendu la lettre qu'il m'avait volé), je gardais la missive de ma lutine serrée contre mon cœur. Je n'osais rouvrir le petit tube de buis tourné. La petite feuille de papier vert clair, couverte d'une écriture fine et dense, s'y trouvait roulée étroitement autour de la fiole de parfum exhalant des senteurs automnales de pomme et de sous-bois (A quoi bon la rouvrir puisque je la connaissais par cœur?). Bien que ne l'ayant lu qu'une seule fois à Killarney :

Très cher Goulven,
Je suis désolée de t'avoir abandonné en ces moments difficiles,
mais la fée Ketty m'a bien recommandé, de ne pas te rendre visite en songe tant que tu risques de nouvelles métamorphoses.
Tu as déjà fait tant de chemin ... affronté tant de danger ...
... je sais qu'il est cruel de ne plus te visiter en songe ...
... toujours je pense à toi ...
... chaque jour j'invente un nouveau chant pour toi.

Mölinn, Maureen plutôt, curieuse comme toutes les filles, brûlait d'envie, je le savais, de lire ce que la lutine m'avait écrit. Mais j'avais trop peur de m'être trompé, et n'osais la relire !..

-Allons Goulven ! Soit gentil, laisse-moi au moins sentir le parfum !
- Si tu acceptes de répondre à trois questions... D'accord ?
- Je ne peux pas te le promettre, mais essayons !

Maureen, assise près de moi sur notre muret face à l'océan était très impatiente !

-L'autre jour, à Killarney, j'ai entendu la rumeur des gnomes, pourquoi semblaient-ils savoir que ma lutine était du Donegal ?
- Vraiment ? Marc te l'avait pourtant dit : Seules les filles de gnome des chênes du Donegal savent visiter les rêves des jeunes lutins !

-Ils ont aussi parlé de princesse, pourquoi ?
- Ils doivent penser que c'est une des filles de Liam, le plus vénérable d'entre tous les gnomes d'Irlande, l'égal d'un Roi, qui t'a appelé ! Si c'est le cas, tu as beaucoup de chance, ou plutôt tu dois vraiment être exceptionnel... mais comment en douter maintenant que...

Elle s'interrompit gênée.

-Maintenant que je parle aux souris ?
- Oui... enfin non... ne te fâches pas... je voulais dire maintenant que nous savons que tu deviendras magicien !
- Comment ? Mais ça m'est bien égal !

Je restai un moment silencieux, comme j'en avais l'habitude quand je venais de parler trop vite...

-Magicien ? Qu'est-ce à dire ?... serais-je une sorte de sorcier ? pensai-je.
- Oui et non : les sorciers sont des hommes avides de pouvoir, toi tu serais plutôt en train de devenir le pendant masculin d'une fée... répondit-elle à ma pensée comme elle le faisait souvent.

Je ne répondis pas.

- J'ai répondu à trois questions... j'ai le droit de lire la lettre s'il te plaît ?
- Hé ! Nous avions dit sentir le parfum !
dis-je en riant.

Je lui tendis le tout petit flacon, il était si petit que je pouvais le cacher entièrement dans mon poing. Elle le prit délicatement, l'approcha sans l'ouvrir de son nez pointu...

-Hum... sais-tu que ce flacon nous en apprend beaucoup sur ta belle inconnue ?... dit-elle en souriant.
-Comment ? je n'y sens que fraîcheur d'automne : cèpes et pommes, lit de mousse sous une chênaie...
- Oui très bien la chênaie, ça c'est l'adresse de ta lutine Hi Hi Hi !
- J'y ai décelé une odeur de framboise aussi...
ajoutai-je soudain très intéressé.
-ça c'est la signature de la grande famille de son père !
- ...?

Je restai bouche bée tel une grosse carpe.

-Nul doute que c'est bien une fille de Liam qui t'appelle... Allez encore un effort Goulven ! Excite tes sens ! Hi Hi Hi !
- Il y a bien sûr l'odeur du buis... mais... n'est-ce pas le tube ?
- Pas du tout c'est bien dans le parfum! Le buis est un des symboles d'éternité chez nous, en l'occurrence d'amour éternel associé à la pomme ! Quelle chance tu as !
- Cesse de me faire marcher, saurais-tu m'en dire plus si je te faisais lire sa lettre ?

Cette fois c'est moi qui la pressai de m'en dire davantage !

-Hi Hi Hi ! Tu as changé d'avis cher Goulven ? Ce n'est pas nécessaire, j'ai tout deviné grâce au parfum, heureusement que Ted n'a pas mon nez Hi Hi Hi !... sinon que n'aurait-il pas raconté devant le tribunal !

Maureen était aux anges de pouvoir encore me faire marcher... Elle trouvait toujours un grand plaisir à se montrer plus malicieuse que moi !

-Allez raconte-moi tout s'il te plaît !
- D'accord, mais ne m'interrompt pas et écoute bien :
Ce n'est pas un parfum ordinaire, outre la subtilité du mélange, il recèle, en fait, tout l'itinéraire que tu devras parcourir pour rejoindre celle qui t'a appelé...
Tu y as tout de suite reconnu l'odeur du cèpe, sache que cela signifie que tu devras déposer aux pieds de ta princesse le champignon magique, sauras-tu le trouver ?...
La pomme nous indique aussi que tu devras te présenter à elle, à l'automne prochain, au moment où les humains fêtent Halloween.
L'odeur de mousse sous la chênaie c'est la vallée en Donegal où la belle réside, tu ne trouveras ce lieu sur aucune carte, mais quand tu y entreras, tu en reconnaîtras l'odeur...
Je t'ai presque tout dit sauf le plus important ! Tu devras déboucher ce flacon le soir où je te rendrai ta liberté, avant de t'endormir. Ce parfum est magique : Il fera alors apparaître dans un songe tous les lieux que tu devras visiter... Mais attention, ne l'ouvre pas avant ! Car tu aurais vite fait de tout oublier, et le charme ne fonctionnera qu'une seule fois !

Elle me rendit le flacon, je le regardai un instant incrédule :

- Mais que se serait-il passé si Ted Tublinn l'avait ouvert ! demandai-je en rangeant le flacon dans son petit tube.
- Je ne sais pas Hi Hi Hi ! Sans doute Ketty avait-elle prédit qu'il te parviendrait intact ?!

Je contemplai un long moment l'océan et le ciel s'unissant à l'horizon en une brume de chaleur, que les vents d'ouest poussaient doucement vers nous, une sorte de quiétude m'avait doucement envahi, j'étais calme et confiant, plein d'admiration pour ma lutine mystérieuse qui avait, elle aussi, quelques pouvoirs magiques.

J'étais plein de reconnaissance pour ma bonne fée, qui m'avait donné les clefs du message...

-Je veux te lire sa lettre pour te remercier Maureen.
- D'accord Hi Hi Hi !

Jamais son petit rire cristallin ne m'avait fait autant plaisir, lui qui d'ordinaire avait tendance à m'exaspérer...

Très cher Goulven,
Je suis désolée de t'avoir abandonné en ces moments difficiles, mais la fée Ketty m'a bien recommandé de m'en remettre au jugement du Tribunal de Querelles, conformément à la coutume...
Elle a en effet prédit quand je lui ai rendu visite que quatre gnomes te chercheraient querelle parce que tu auras l'imprudence de parler à une souris devant eux.
Je n'espère pas que cette missive, confiée à la plus rapide de mes sternes te parvienne avant cet incident puisque les dons de divination de Ketty n'ont jamais été mis en défaut !
Ketty m'a également prédit que je devrai t'écrire une deuxième fois avant que tu ne répondes, car la première fois que tu liras la lettre, tu n'auras pas en ta possession le parfum magique qui doit impérativement l'accompagner.

J'interrompis ma lecture extrêmement troublé :

-Ce n'est plus la même lettre que celle que j'ai lue à Killarney !
- C'est normal ! Elle vient de te l'expliquer : la première fois Ted ne t'avait pas encore donné le parfum !
- Dire que j'envisageais de ne plus jamais la relire de peur de la flétrir !
- Continue c'est très intéressant comme tour de magie.
demanda Maureen amusée.

Elle m'a par ailleurs interdit de te rendre visite en songe, tant que tu n'auras pas accompli le cycle des métamorphoses pour Mölinn.

- Quel cycle des métamorphoses ?! demandai-je, indigné que Maureen ne m'ait rien dit !
- Ah !.. oui... je ne t'en ai pas encore parlé ? dit-elle, feignant l'étourderie.
- Cesse de t'amuser de moi, j'en ai assez !
- Ne t'énerves pas, Je t'expliquerai dès que tu auras fini de lire.

Nous pourrons correspondre grâce à mes sternes puisque par bonheur tu sais écrire. Il serait trop dangereux pour nous deux que je fasse irruption dans les rêves d'un animal ou d'une créature...

Je lançais un regard inquiet à Maureen, qui paraissait parfaitement calme et sereine et m'invita des yeux à finir ma lecture avec une sorte de gourmandise dans le regard !

Un petit poème concluait la missive :

Dans l'effroi et la crainte
Je t'ai cherché longtemps
Perdue dans le labyrinthe
De songes désespérants
Puis comme une luciole
Sur le velours de la nuit
La petite lanterne folle
De ton âme m'a souri.


- Elle n'a même pas signé de ses initiales... dis-je désappointé.
- Espérais-tu que déjà elle te révèle son identité ?
- Parle-moi du cycle des métamorphoses !
- Tout d'abord, je m'excuse d'avoir été aussi ignorante, mais voilà : lorsqu'une créature telle que toi, douée d'intelligence est métamorphosée puis redevient normale, s'il lui en reste des séquelles, comme cela vient d'arriver, cela veut dire qu'elle est entrée dans un cycle de métamorphoses... Ketty aussi m'a écrit... Elle m'a tout expliqué non sans m'avoir réprimandée pour ma légèreté ! Heureusement Goulven, ton destin lui est connu depuis que ta petite lutine rousse aux yeux verts t'a choisi !
- Comment ? Mais cela fait des années ! Pourquoi Ketty ne t'a-t-elle pas prévenue ?!
- Hé bien, vois-tu, Ketty n'avait pas prévu que tu usurpes l'identité du Roi des rats ! Ni que tu entrerais à mon service ensuite.
- Quelle piètre prédicatrice que voilà
pensai-je si fort que Maureen s'en offusquât :
- Tu es bien ingrat petit lutin de jardin de basse Bretagne ! dit-elle d'un ton de reproche, Qui aurait pu prévoir une telle fantaisie de ta part ?!
- Et les métamorphoses ? dis-je impatiemment.
- Nous y voilà : tu as donc encore six métamorphoses à subir, le problème pour moi sera de bien les choisir, pour faire de toi un être harmonieux, il ne faudrait pas que tu sombres dans la folie ! Hi Hi Hi !
- Très drôle en effet...
- Peux-tu me dire ce que tu as appris grâce à ta première expérience? Je ne parle pas du don bien sûr !
- Euh... j'ai été surpris de la résistance d'un animal aussi petit et discret que la souris... elle avait... j'avais alors une rage de vivre, de survivre même, insoupçonnable !
- Bien...
- Quelle sera ma prochaine transformation ?
- Pas transformation Goulven ! Métamorphose... Métamorphose...

Maureen était soudainement étrangement sérieuse.

- Laisse-moi le temps d'y réfléchir... Je ne peux plus désormais agir à la légère ! Pas question de faire de toi un renard n'est-ce pas ?... conclut-elle avec un clin d'œil malicieux.

Je pris donc mon mal en patience ! (Moi si curieux de nature ! Ne pas savoir !)
J'eus du mal ensuite à cacher mon anxiété de ne pas avoir déjà reçu la deuxième lettre de ma petite lutine... Maureen, je le savais, s'amusait beaucoup à me voir scruter le ciel en direction du nord, me précipitant vers les falaises à chaque mouvement d'aile qui ressemblait au vol caractéristique de la sterne, à chaque cri aigre...
Mais elle avait un peu pitié de moi... Aussi un matin, c'est elle qui vint me réveiller tout excitée.

- Goulven ! Vite !
- Que se passe-t-il ?...
(J'étais encore somnolent.)
- La sterne !... elle tourne autour de la maison en piaillant !

Je fus sur pied si vite que Maureen fit un mouvement en arrière et faillit tomber de l'échelle de meunier qui menait au grenier... Elle me cacha dans la grande poche de son tablier, puis se précipita dans le jardin et couru jusqu'au muret, au fond du potager...
J'aurais pu croire que c'était elle qui attendait une lettre de son amoureux !..
Le temps était maussade, et une fine pluie salée d'embruns nous fouettait le visage. Maureen m'avait secoué comme une salade que l'on essore dans un torchon, et j'accueillis le crachin sur mon visage comme une délivrance en sortant la tête du tablier...

A peine nous fûmes assis que la sterne, décrivant une grande courbe autour du toit vint se poser près de nous, restant un instant immobile à un mètre du sol en faisant face au vent.
Je n'avais jamais vu de sterne d'aussi près, beaucoup plus fine et gracieuse qu'une mouette, elle avait aussi beaucoup plus de grâce et d'aisance me sembla-t-il que ces affreux goélands ! En outre elle n'était pas armée de leur redoutable bec crochu, et, debout, j'étais aussi grand qu'elle.

- Vas-y, va prendre ton message ! m'encouragea Maureen.

Ma dernière expérience avec des oiseaux m'incitait quand même à rester prudent... Je m'approchai, suffisamment pour pouvoir flatter le cou gracile de la sterne et le capuchon noir couronnant sa tête. Elle apprécia la caresse. Mis en confiance, je me penchai et délicatement je libérai sa patte du petit rouleau qui y était fixé...

- Tu restes là... n'est-ce pas?... ta maîtresse attend une réponse... tu le sais ? Je parlai avec douceur, ignorant si elle me comprenait...

La sterne me regarda de côté comme le font les oiseaux, resta figée, puis hocha de la tête trois fois !

- Tu as vu Maureen ? Elle a fait "oui" !
- Oui, elle t'a bien compris, je peux te l'assurer, répondit Maureen qui utilisait fréquemment ces messagers ailés.
- Et si nous lisions cette lettre ? ajouta-t-elle empressée.
- Heu... c'est ma lettre !
dis-je en riant, et je partis en courant dans les bruyères de la lande, Maureen à mes trousses riant comme une folle...

A mon tour de la faire marcher un peu...


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