Un vent de panique secouait les toisons des fameux
moutons des Cliffs of Moher... Déjà plusieurs troupeaux avaient
vu des bêtes se précipiter sans raison du haut des falaises
entraînant à leur suite plusieurs de leurs
congénères...-...Une vengeance de Mag la sorcière ?! Mölinn, me regarda incrédule. Qui t'a raconté ça ?
-C'est Tom Tublinn qui en parlait hier soir... Évidemment pour lui, c'était encore de ma faute ! Préférais-tu quand elle était bien là ? Lui ai-je demandé, alors il s'est énervé et m'a dit : tu n'as qu'à aller voir ce qui se passe à Milton Malbay toi qui sais si bien te déguiser !
-Tu devrais cesser de fréquenter tous ces lutins stupides et superstitieux !
-Mais... Ce sont mes frères ! L'oublierais-tu ?...
-Très bien... tu veux y aller ?.. C'est ce que tu veux ?.. Sa voix trahissait un certain agacement.
J'étais tellement en colère moi-même, que sans réfléchir je répondis :
-Oui ! Exactement !
-Parfait, mais ne viens pas te plaindre ensuite d'avoir perdu ton temps pour quelques "moutons de Panurge" !
Trois jours se passèrent sans que nous-nous adressions la parole,
nous étions comme deux enfants capricieux, persuadés l'un et
l'autre d'avoir raison.
Mais comme les évènements se précipitaient dans le
comté de Clare, au point que l'on en fasse mention dans le journal de
Grand-père, Mölinn vint me chercher de nuit pour partir
là-bas.
Je compris à voir les ailes de la jolie fée s'iriser de couleurs
froides que sa bouderie n'était pas terminée, et je
n'étais moi-même pas prêt à céder sur le
jugement péremptoire qu'elle portait parfois sur mes
congénères. D'autre part, si elle avait opté pour son
apparence de fée, c'est que nous irions par la voie des airs jusqu'aux
Cliffs of Moher.. Mais cela signifiait peut-être aussi qu'elle
commençait à prendre cette affaire au sérieux. J'avais
compris depuis qu'elle m'avait envoyé dans les tourbières sous
forme d'un âne, qu'elle restait préoccupée par le cycle de
métamorphoses qu'elle devait me faire parcourir ...alors ?
-Presse-toi, l'oie nous attend.
Quel dommage que la nuit noire m'empêchât de voir le paysage,
seul le halo blafard de Mölinn volant à notre gauche me permettait
de rester lucide...
Les lueurs de l'aube vinrent comme nous survolions l'anse de Tralee, et au loin
se dessinaient les contours aigus des côtes sauvages du comté de
Clare.
J'aurais aimé prolonger le vol en plein jour tant vu du ciel la terre
est belle... Pourquoi Mölinn ne m'a-t-elle jamais
métamorphosé en oiseau ? Pensai-je fugitivement, Cela aurait
été plus simple!
Je gardais au cœur un souvenir inoubliable de ma métamorphose
en écureuil, non seulement elle m'avait permis de faire la connaissance
des sylphides, sorte de génies des bois que la littérature des
hommes à vite fait de classer parmi les êtres imaginaires, que je
n'avais jamais pu observer auparavant n'étant sans doute pas assez
clairvoyant. Mais grâce à eux et aux arbres magiques de leur
forêt, j'avais résolu l'énigme que m'avais posée ma
chère lutine dans sa première lettre... J'avais découvert
le champignon magique : Ce gland de chêne, venant d'un arbre
plusieurs fois centenaire, que je déposerai aux pieds de ma mie comme
symbole mon amour. Je m'étais bien gardé de lui confier les
progrès de ma quête, préférant lui en faire la
surprise.
Ces réflexions sur les métamorphoses, devenaient de plus en plus
fréquentes, comme si je les désirais, comme si cela devenait un
besoin vital pour moi !.. Qu'en serait-il quand le cycle serait achevé
?..
Pendant ce temps, Mölinn avait plongé vers une sorte de bosquet
blanc. Jamais vu ce genre d'arbustes, pensai-je...
Et pour cause !.. Quand l'oie amorça prudemment sa descente, je compris
que ce n'était pas un taillis d'arbustes, mais un troupeau de moutons,
si serrés les uns contre les autres qu'aucune tête n'en
dépassait !.. Notre arrivée ne les fit pas fuir, ils
s'écartèrent seulement un peu, si bien qu'il aurait
été impossible à quiconque de deviner notre
présence dans le troupeau.
-Nous y voilà !
-Que va-t-on faire ?.. J'avais soudain une appréhension, un mauvais pressentiment...
-Que vas-TU faire ? répliqua assez sèchement Mölinn qui n'avait pas retrouvé ses couleurs chaudes et gaies dans le voyage .
J'attendis qu'elle me donne ses instructions, regardant inquiet le cercle des brebis se resserrer sur nous insensiblement.
-Bien il est temps de te métamorphoser !
Je la regardai stupide. Pas en mouton tout de même ?
-Si justement en mouton mon petit lutin...
Elle esquissa un sourire.
-Quel meilleur déguisement pour découvrir ce qui tourmente ces malheureuses bêtes ? Sa voix était devenue ironique.
Nous n'étions pas prêts de faire la paix d'autant que je
trouvais l'idée vraiment stupide : Quoi de plus bête qu'un mouton
?.. Quelle aide pourrait m'apporter un animal si peureux ?!
J'ouvris la bouche pour objecter que... Mais au même moment j'entendis
:
-Et hop!
Trop tard !..
-Bêêh... Fis-je dépité quand j'ouvris la bouche, alors que Mölinn se tordait de rire !
-Tout va bien ?... pas de souffrance cette fois mon petit mouton frisé ?
Je hochai la tête comme un singe savant pour acquiescer.
Quand j’avais été fait écureuil, je n'avais pas
du tout souffert, mais j’ignorais pourquoi, et Mölinn n’avait
pas su l’expliquer non plus. Cette fois encore, un frisson familier et
douloureux me parcouru l'échine de la tête à la queue...
C'était ma cinquième métamorphose, et j'arrivai presque
à maîtriser la panique qui les accompagnait
inévitablement...
Malgré tout, il me fallut un temps pour saisir et comprendre les
sensations de mon nouveau corps. Finalement, le mouton semblait plus proche du
lutin qu'il n'y paraissait : bien sûr j'étais complètement
myope, mais mon rythme cardiaque était paisible et les odeurs des landes
étaient encore plus agréables que d'ordinaire... Et puis ce n'est
pas un à mouton que l'on fera manger de la viande !
-Tu ne m'abandonnes pas Mölinn ?... Comment communiquerons-nous ?
Je tâchais, en interrogeant la fée, de masquer tout sentiment d'inquiétude dans mes pensées, je ne voulais pas qu'elle pense que j'étais déjà devenu peureux !
-Je reviendrai chaque nuit, ne change pas de troupeau, sinon j'ignore si je pourrai te retrouver, vous vous ressemblez tous ! Hi Hi Hi !
Bien qu'elle se moquât un peu, cela me fit du bien de l'entendre rire
de nouveau.
Mes nouveaux compagnons étaient paisibles, nous les avions à
peine dérangés dans leur sommeil... Je me demandai bien à
quoi pouvait rêver un mouton !..
Mölinn était repartie, le cercle des moutons s'était
refermé sur moi, une douce chaleur m'envahit doucement...
Du troupeau émanait une sorte de sérénité,
d'harmonie, imperceptible à celui qui n'en fait pas partie... J'avais
l'étrange impression de ne plus être un individu, mais
plutôt une parcelle d'un être collectif, le groupe, le troupeau
!
Avais-je vraiment dormi ?... Au petit matin froid, avec une lenteur
extrême, la vie reprit ses droits, nous sortions un à un de la
torpeur, qui nous avait tenu lieu de sommeil...
Ce n'était pas la première fois que je dormais debout : Quand
j'avais été âne sur les tourbières j'avais
déjà fait cette expérience étonnante du corps qui
se stabilise, se fige dans le sommeil, au lieu de la relaxation que les
bipèdes connaissent bien... Mais cette fois j'eus l'impression d'avoir
partagé le rêve de mes semblables, comme si le troupeau seul avait
rêvé !
J'observai dès lors l'attitude des brebis et moutons autour de moi,
peu à peu nous occupâmes l'espace, sans pour autant nous
disperser, une étonnante connivence continuait de nous relier, comme les
fils invisibles d'une toile d'araignée élastique dont nous
aurions été les nœuds... Plus étrange encore, je
pouvais ressentir des vibrations sur cette toile imaginaire qui me venaient des
plus extérieurs au troupeau !..
Rien d'étonnant finalement que si l'un se jette d'une falaise, les
autres le suivent docilement !... Cette perspective me fit frémir, la
part de lutin qui me restait serait-elle assez forte pour me retenir le cas
échéant ?...
En écho à mon trouble, toute la toile se mit à vibrer, me
renvoyant ma propre frousse amplifiée par l'ignorance des autres quant
à l'origine de ma peur !.. Et par cet effet pervers, l'ensemble de la
troupe fut gagné par l'inquiétude, et commença à
s'agiter...
Je dus faire un effort inouï pour me raisonner... Je parvins à me
calmer au prix d'une rupture d'avec les autres, comme si j'avais
déchiré notre toile ! Et les moutons le sentirent et
spontanément élargirent le cercle autour de moi !
Pouvais-je à l'inverse restaurer le calme et la tranquillité sur
le troupeau en lançant des pensées apaisantes ?... Et quelles
pensées seraient de nature à calmer un mouton ?...
Comment pourrai-je découvrir ce qui les paniquait sans inhiber mes
propres pensées inquiétantes ?...
Je découvris rapidement le moyen de canaliser mes émotions : en dégustant un délicieux chardon, en humant la rosée matinale ou en poussant de temps à autre une profonde réflexion philosophique :
-BÊÊH !...
Les heures, puis les journées passèrent nonchalantes,
monotones... Mölinn avait bien raison : en moi montait le sentiment
'd'avoir perdu mon temps pour quelques moutons de Panurge'...
Les moutons, à vrai dire, ne parlent pas, en tout cas pas comme les
humains ou les gnomes, ni même les chiens ou les souris !.. Ils ne
parlent pas mais ils 'savent', quand l'un est inquiet, quand l'autre est
malade, quand celui-ci a trouvé une meilleure herbe...
Ma seule distraction était le bavardage des oiseaux, qui venaient
chercher des insectes dans la terre que nous mettions à nu à
force de brouter... Hélas, contrairement aux gnomes d'Irlande, je
n'entendais toujours rien aux cris des alouettes, mésanges et autres
grives musiciennes !.. J'imaginai déjà Mölinn me demandant
ironique et sentencieuse 'Qu'as-tu appris, en dehors du fait qu'ils portent
de la laine, de ton séjour chez les moutons ?' Comme j'aurais
été bien au chaud dans ma bibliothèque...
J'en étais là de mes réflexions, prêt à
reconnaître les pires horreurs sur mes frères gnomes ou lutins et
à supplier Mölinn d'arrêter mon calvaire dès la nuit
prochaine, plutôt que de devoir rester encore d'interminables heures
à contrôler étroitement ma pensée pour en
écarter toute idée qui aurait pu effrayer mes compagnons et
provoquer leur panique, lorsque enfin il se passa quelque chose !
J'avais déjà compris que la pensée des moutons avait
quelque chose de collectif, et qu'ils ne communiquaient entre eux que comme les
éléments constituants d'un corps plus grand : le Troupeau.
Or ce matin là, alors que les lueurs de l'aurore se pressentaient
à peine, le troupeau en entier fut saisi d'une incroyable fièvre,
à laquelle je semblai moi-même incapable d'échapper !
Une peur panique, dont j'ignorai l'origine et la nature, me nouait les tripes,
comme les autres, instinctivement, je me fondis dans le groupe... Aucun
mouvement n'agitait encore le troupeau, mais je peux jurer qu'il était
terrorisé !.. Cela ne ressemblait pas aux petites paniques, souvent
provoquées pas le simple passage d'un chien ou d'un renard par exemple,
non c'était autre chose, il ne s'agissait pas là d'éviter
quelque morsure aux jarrets, c'était quelque chose d'inimaginable et qui
me parût incommunicable à un mouton seul...
A cet instant précis, je me demandai si le troupeau eût
été capable de communiquer en tant qu'individu son angoisse
à un autre individu, un autre troupeau !.. Si, à l'opposé,
un mouton isolé eût ressenti ce que je ressentais en tant
qu'élément du troupeau !...
Je fus rapidement fixé sur la première question, car très
vite, j'entendis les autres troupeaux dans les pâturages voisins
communiquer leur peur !.. Et rapidement tous les troupeaux que je pouvais
entendre se mirent à bêler de concert... Si je sortais du
troupeau ?.. Pensai-je. Si je sortais ?..
Mais cette simple pensée sembla se propager à tout le groupe !
Les plus proches de moi tout d'abord poussant les autres, élargissant un
cercle, m'isolant peu à peu !.. Le mouton terrorisé comme ses
frères, que j'étais avant tout, pour l'heure réprima cette
soif de fausse liberté... En réponse je retrouvai ma place, et
les autres, comme pour me réconforter, me serrèrent plus fort
contre eux me sembla-t-il...
Au même moment, une vaste ombre froide et dense traversa notre
pâture, aucun n'osa lever les yeux, et même moi, venu là
pour savoir, je ne pus regarder. Puis l'ombre s'éloigna, nous
sentîmes l'effroi puis la panique gagner le troupeau voisin, puis le
suivant... Le suivant... Puis plus rien... Le calme revint, le troupeau
retrouva sa sérénité et moi mon calme...
Sans l'exprimer cette fois, je profitai de cette accalmie pour m'isoler un peu
de tenter de remettre de l'ordre dans mes idées... Depuis tous ces jours
passés à m'appliquer à peu réfléchir, ou de
façon imperceptible aux autres, cela me fit le même effet que
l'air du large lorsque Goyen avait pour la première fois franchi le
goulet de Brest !.. Comme un torrent de liberté ...
Quand Mölinn vint me retrouver ce soir là, et que je lui racontai ce qui venait de se passer, elle voulut me ramener à la maison :
-Tu ne peux rester là, c'est trop dangereux !.. Quand tu es un mouton tu es incapable de quoi que ce soit, et lorsque tu tentes de redevenir toi-même, les autres t'isolent et te rendent vulnérable...
-Pas plus tard que cette nuit je m'apprêtai à te supplier de me délivrer... Mais maintenant, je ne peux plus partir d'ici sans savoir !
-Mais que veux-tu savoir de plus ?.. Si c'est un aigle, une harpie ou un dragon qui terrorise ces malheureuses bêtes ?..
-Non... Enfin si... Ça aussi, mais surtout je voudrai savoir ce que ressent un mouton s'il n'est plus dans son troupeau, savoir s'il peut prendre seul une initiative !..
-Je comprends, il est vrai que c'est bien le but de la métamorphose que de comprendre et d'apprendre... Mais je t'en conjure, soit prudent !.. Ne rend pas fatale l'issue du vœu d'Anna.
Dans les jours qui suivirent, nulle ombre ne vint hanter les
pâturages, les humains avaient pris soin d'éloigner les troupeaux
des bords de la falaise, ils avaient fermé les parcelles en
complétant les murets de pierres sèches, comme c'était
l'usage dans la région le bois étant trop rare pour faire des
barrières, si bien que j'étais littéralement prisonnier
d'un enclos de pierres.
Je savais désormais pourquoi nul relief de repas ne trahissait le
passage du prédateur : Il venait et repartait par les airs son butin
enlevé aux troupeaux ! Un aigle une harpie ou un dragon avait dit
Mölinn, cela me laissait perplexe, je pensais à juste titre qu'il
devait être difficile pour un aigle de passer inaperçu en Irlande,
et puis les aigles chassent-ils de nuit ?.. Les harpies ? Ces sortes de
créatures mi-femme mi-oiseau n'existaient que dans l'imagination fertile
des humains ! Quand aux dragons, même s'ils ne relevaient pas du
légendaire pour les petits peuples, gnomes, lutins, korrigans ou
farfadets, ils menaient une vie si discrète et cachée que depuis
des siècles nul n'en avait vu !
Ensuite, par trois fois, l'ombre revint planer au-dessus des Cliffs of
Moher, les deux fois suivantes, comme la première, je fus incapable de
dominer la panique collective qui saisit tout le troupeau, et comme les autres
je restai planté là, tremblant, les pattes flageolantes, le nez
dans l'herbe déjà prêt au plus funeste sacrifice !
Ces attaques, j'étais convaincu qu'il s'agissait d'attaque d'un
prédateur affamé, avaient toujours lieu soit à la
tombée du jour, soit à l'aube, j'avais remarqué
qu'environs trois jours pleins les séparaient, aussi m'étais-je
préparé pour la prochaine fois : je devais rester lucide je
DEVAIS savoir et avoir le courage de lever les yeux !
Pour cela il fallait échapper à la pression du groupe, rester
seul avant la nuit, ou me séparer du groupe après les visites de
Mölinn...
-Je ne te laisserai pas risquer cela plusieurs fois !.. Si tu échoues cette fois-là nous rentrerons, avait prévenu la fée...
Si je devais trouver une motivation supplémentaire, Mölinn
venait de me la donner !.. J'étais donc à l'écart, rien ne
nous menaçant, le reste du troupeau sommeillait paisiblement le long du
muret le plus propice à le protéger du vent. J'étais
exactement à l'opposé du champ, du coté est, tout contre
un autre muret, sous le vent duquel, je le sentais, le troupeau voisin
s'était regroupé...
C'est d'ailleurs ce troupeau qui me mit en alerte, son frissonnement sembla
traverser le mur de pierre et me gagner insidieusement... Mais il me parvenait
différent des signaux d'alerte propres à mon clan :
j'étais effrayé bien sûr, mais curieusement
indifférent aussi, comme si le danger menaçant ce groupe me
concernait peu...
Les miens ? Leurs bêlements trahissaient leur inquiétude, et me
permirent de comprendre que j'étais trop loin, libéré de
la panique paralysante des autres nuits... Avec une extrême prudence, je
scrutai l'horizon où une frange verdâtre rappelait le tout proche
couché du soleil, pendant longtemps je ne vis rien, pourtant
l'énervement et l'angoisse croissaient chez mes moutons !..
Moi-même quoique moins sensible du fait de mon isolement je ressentais
quelque chose, ce n'était ni une odeur, ni un bruit, ni une vision, mais
je le ressentais, à quel sens étais-je en train de faire appel
?.. Comment ressentir une chose que l'on ne peut ni sentir, ni voir ni entendre
?!.. Une chose qui n'est pas encore arrivée !.. Etais-je doté
d'un sixième sens ?.. D'une sorte de prémonition ?..
Et enfin je la vis !.. Une chose qui me parût immense : Deux grandes
ailes déployées, planant silencieusement sur l'océan sans
effort, semblant surgie du néant... Etais-je halluciné ou
distinguai-je déjà sa chevelure ?.. Etais-je en train de sombrer
dans la folie ou cette créature avait-elle poitrine d'humaine ?..
Etais-je simplement en train de dormir et mon cauchemar allait-il se terminer
?...
-Goulven !.. Goulven !..
-Que se passe-t-il ? ! La harpie !.. La Bête !
Je revins à moi sous mon apparence normale, Mölinn, visiblement
inquiète était agenouillée près de moi.
-Hé bien !.. Je crois que je suis arrivé à temps !..
-As-tu vu la Bête ?.. Elle était immense ! Comme d'un bout à l'autre de ce champ !..
-Allons calme toi et raconte-moi, il est minuit, je viens d'arriver, et mon pauvre petit mouton gisait là couché sur le flanc !.. J'ai cru que tu étais mort !
Je lui racontai tout ce qui venait d'arriver, sans comprendre ni pouvoir expliquer à quel moment je m'étais évanoui !
-Tu as eu beaucoup de chance que cette... cette chose ne te choisisse pour proie... Ailée ?.. Venant de la mer ?.. Peux-tu m'en montrer la direction ?..
Je fis un geste évasif, puis le souvenir se précisa, j'indiquai le nord-ouest avec précision.
-Elle venait de là-bas, j'en suis sur...

Au même moment le voile nuageux se déchira permettant à la lune montante d'éclairer le lointain. Juste dans l'axe de ma main, se profilait la silhouette noire d'Inishmore.
-Inishmore !.. Mag !
Mölinn et moi nous étions exclamés la même chose en même temps.
-Rentrons !
Je repris place sur le dos de l'oie, le retour nocturne fut beaucoup plus
pénible que l'aller, pas seulement à cause de la nuit, mais aussi
à cause du souvenir de Mag, dont la destinée semblait
obstinément vouloir se lier à la mienne...
Après une journée entière d'un sommeil de lutin réparateur, Maureen monta dans le grenier pour parler à loisir de mon aventure. Mais la discussion ne porta pas seulement sur la désormais traditionnelle question :
-Alors Goulven, outre qu'ils manquent de conversation, qu'as-tu appris de tes nouveaux amis ?..
-Que ce sont plus que des amis... Des frères : Un mouton seul n'est rien, la preuve ?.. Seul je n'ai pas résisté à l'horreur et me suis évanoui... Ce n'est pas par bêtise que les moutons suivent ceux qui se jettent devant eux des falaises, c'est qu'ils ne font qu'un en réalité : le troupeau !
-Et sais-tu parler mouton désormais ?..
Une pointe d'ironie perçait sous la question.
-Non, les moutons ne savent pas parler... En tout cas ils n'ont pas besoin de parler pour communiquer, ils ne lisent pas non plus dans les pensées comme les chiens ou les rats... Ils n'en ont pas besoin : ils participent d'une pensée unique, celle du troupeau... Et chaque fois que je m'éloignais du troupeau en pensée, ils le ressentaient !... Mais...
Je m'interrompis, devais-je lui parler du pouvoir de prémonition ?... Saurais-je l'utiliser à mon tour ?..
-Mais ?... Que n'oses-tu me dire ?..
-Je ne suis pas sûr... Laisse moi vérifier... Sois sans crainte je te le dirai...
Elle resta silencieuse, pas boudeuse comme lorsqu'elle essayait de m'arracher un secret, non cette fois son silence était un acquiescement, je le sentais... Je sentis aussi qu'elle allait parler de Mag !
-Crois-tu que ce que tu as vu puisse être Mag elle-même ?
Etait-ce un effet de mon pouvoir de prémonition ?.. Pourrai-je encore deviner ses paroles avant qu'elle ne les dise ?... J'étais plus préoccupé par cette observation que par ce qu'elle venait de dire et restai silencieux à mon tour... Elle va conclure que Mag craint trop l'océan pour oser le survoler !
-Suis-je bête, Mag craint trop l'eau pour s'élancer dans les airs au-dessus des flots !.. Qu'en penses-tu ?.. Tu ne dis rien ?
-Euh... Oui tu as raison... Et je n'ai pas reconnu Mag dans ses traits : son visage n'était pas hideux, cette créature n'est pas mauvaise en soi.
J'étais encore troublé par la trouvaille de mon nouveau pouvoir, tout en n'étant pas encore parfaitement sûr de pouvoir le maîtriser... Je me gardai cette fois d'anticiper sur les prochaines paroles de Maureen, qui heureusement ne s'imposèrent pas à moi !.. Avais-je vraiment la possibilité de prévoir ou non des évènements très proches ?
-Voilà plutôt une bonne nouvelle, cette créature, à quoi ressemblait-elle puisque tes souvenirs semblent se préciser ?
-C'était une jeune femme, du moins jusqu'aux genoux, mais ses jambes... Enfin ce n'était pas des jambes, elle avait des pattes écailleuses, munies des serres comme l'aigle dans le grand dictionnaire illustré, ses ailes aussi étaient celles d'un grand oiseau planeur, elle n'était pas aussi grande que je l'ai rêvé, mais sans doute suffisamment pour emporter un mouton, son corps était comparable au tien... Mais elle n'avait pas de bras comme les anges imaginés pas les humains, seulement des ailes... Et une dorsale de plumes sur les reins... Je me souviens maintenant : elle m'avait choisi, sans doute parce que j'étais seul, elle m'avait choisi, mais nos regards se sont croisés, et je me suis évanoui !
...-Et elle ne t'a pas emporté ?! Peut-être a-t-elle deviné en toi autre chose que le mouton ?...
-Je ne crois pas... un mouton se sait rien exprimer par sa physionomie, seulement par son port de tête, ses mouvements d'oreilles ou de queue...
-Et son visage ?...
-Il était beau... Comme le tien, doux et beau... je rougis un peu, regardant ailleurs, Je veux dire, il respirait la fraîcheur, et non la cruauté, sans doute est-elle servante ?.. n'est-ce pas ?.. Je devenais hésitant sans comprendre mon propre trouble.
...-Hé hé petit lutin, que t'arrive-t-il ?.. Ne sais-tu plus reconnaître le mal quand tu le croises ?..
-Si justement, alors je suis sûr que cette créature n'est pas mauvaise, il y avait une sorte de lassitude, que l'on ne croise que dans le regard des asservis !.. De plus elle n'est pas armée d'un bec ou de dents acérées pour se nourrir de la sorte !
-Là tu marques un point Goulven ! Bien observé !.. Je vais dépêcher mes sternes pour surveiller Mag sur son îlot, elles sauront nous dire ainsi d'où vient ta belle créature, ta harpie, appelons-la ainsi ?..
-Mais c'est toi qui as parlé de harpie en premier ! me récriai-je.
-Il me fallait bien chercher une solution plausible ?.. Harpie est-il trop sévère pour une aussi douce créature qui enlève des moutons au profit de l'affreuse sorcière ?.. Pour des desseins sans doute abominables ?...
-Elle ne fait qu'obéir... dis-je obstiné.
...-Soit, espérons-le, si tu te trompes, elle aura déjà rapporté ta présence.
-Je t'assure qu'elle était soumise !
-Peut-être... Peut-être la libérerons-nous un jour de sa maîtresse ?... dit Maureen songeuse...
-S'il suffisait d'un vœu pour cela, je donnerai une année de plus à ma fée...
-Hé comme tu y vas !.. Comme cette ... chimère te tient à cœur !
-J'ai croisé son regard !.. Et elle m'a épargné...
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