Une métamorphose

- Cher Goulven, je ne serai pas ingrate avec toi... Tu as eu ton deuxième vœu n'est-ce pas ?... Et tu en as été satisfait ?... me dit-elle.
- Oui douce Fée, et je tiendrai moi aussi ma parole. avais-je répondu trop rapidement...

Je n'imaginai pas un instant ce qu'elle pouvait attendre de moi... Sans doute devrai-je faire quelques tours pour la distraire ? m'étais-je dit...

- Je n'en attendais pas moins de toi : te voilà devenu mon aide attitré pour l'année qui vient... Nous venons de passer l'équinoxe, je te fais grâce de ce mois, tu seras de nouveau libre au prochain équinoxe de printemps ! Hi! Hi! Hi!
-Un an !?!.. Mais...
(Voilà pourquoi elle s'était montrée à moi sous apparence humaine, me dis-je avec amertume.) ...Les mots restèrent au fond de ma gorge... Ne venait-elle de me sauver la vie ?
- Merci bonne Fée, que devrai-je faire ?

- Mon petit lutin, nous allons bien nous amuser Hi! Hi! Hi! Pourquoi ton nez s'allonge-t-il de la sorte ?
- C'est que... Dois-je vraiment le dire ?.. dis-je bredouillant.
- Toi tu me caches quelque chose Galopin !... Mais j'y pense, tu ne m'as pas encore dit ce qu'un lutin de jardin de Basse Bretagne est venu faire sur la terre des métamorphoses et des enchantements!
-Justement Mölinn... n'y voit aucune offense, mais ce n'est pas pour te voir que j'ai traversé la mer... Ma destinée, dictée par Marc, le gnome des chênes de la forêt du Cranou, est d'aller en Donegal y chercher celle qui chaque nuit me rend visite... Elle m'attend, mais je ne sais si elle ne prendra pas ombrage de me savoir au service d'une si jolie Fée quand je devrais être à ses pieds !
-Hi!Hi!Hi! Voilà pourtant une déclaration d'amour qu'elle devrait apprécier !... Quoi ?! Penses-tu qu'elle pourrait être jalouse d'une Fée ?
Hi!Hi!Hi! En voilà une drôle d'idée ! Oublies-tu que je suis fille des hommes ? M'imagines-tu tombant amoureuse de toi ? Hi!Hi!Hi! Non! Ne te vexe pas, tu as une très belle figure, et tu es très malin, mais tu ne risques rien auprès de moi !... Et si ta lutine te visite chaque soir, elle verra bien que tu ne fais que tenir tes engagements, et en tirera légitime fierté.

Je ne dis rien : elle avait mille fois raison, et, si une seule nuit depuis que j'étais en Irlande, ma mie m'avait manqué, c'était cette nuit affreuse où j'avais pris Mag pour l'Ankou ! De plus qu'était une année dans la vie d'un lutin ?... Je sortais à peine de l'enfance, et j'étais prêt à attendre encore deux ans si j'avais l'assurance de retrouver ma promise !

- Je crois que nous allons bien nous amuser !...
-Hi!Hi!Hi!
répondis-je en imitant sa voix.

De retour à Dingle, j'eus droit à une petite surprise de la part de ma Fée... Elle m'emmena, caché dans un panier, dans le grenier de la chaumière de ses grands-parents. Il y avait là une grande maison de poupées, faite de ses mains par son grand-père, presque à ma taille : Je devais me décoiffer pour y entrer, mais sans mon bonnet pointu, je m'y trouvais fort confortablement installé !..

J'avais soif de repos, je voulus prendre congé rapidement, Maureen comprit que je n'avais qu'une hâte : retrouver ma lutine une fois endormi...

- Amusez-vous bien ! Mais... ne faites pas de bêtises ! Hi!Hi!Hi! me lança-t-elle avant de descendre souper avec ses grands-parents.

Depuis longtemps je n'avais passé de nuit si paisible : je me remémorais les belles nuits étoilées passées sur les chemins avec Sam le chien de Bantry Bay, blotti dans sa toison bien au chaud, quand ma lutine venait me voir dormir, silencieuse... Je m'assoupis rapidement... Mag la sorcière ne vint pas me hanter mais j'eus une brève visite de son frère : Le Roi des rats m'annonça que la paix était revenue chez ses sujets et qu'une récompense m'en était faite !

- J'ai commandé aux rats de porter la nouvelle jusqu'en petite Bretagne d'où tu viens. Souhaites-tu donner de tes nouvelles à tes parents ?... proposa-t-il.
- Ce serait merveilleux de les rassurer en effet ! Faites-leur bien dire que je vais bien et que je suis maintenant assistant d'une Fée !
-Ce sera dit, je t'en fais la promesse solennelle... N'as-tu d'autre souhait que mes messagers puissent exaucer ?
-S'il leur est possible... de trouver la lutine que je dois rejoindre en Donegal... de lui dire combien je l'aime et combien il me coûte de ne pouvoir la rejoindre et de ne pouvoir entendre sa voix !
-Eh ! tout doux mon petit lutin !.. Tu ne perds pas le nord !
répondit-il. Mais... peut-être cela ne sera-t-il pas nécessaire... Justement je crois que tu as de la visite !.. Je te laisse.

Qu'avait-il voulu dire ? A peine venait-il de s'éclipser de mon songe, que ma belle lutine aux grands yeux verts et à la chevelure rousse le remplaça à mon chevet ! S'étaient-ils croisés ? L'avait-elle vu ?
Comme à son habitude, elle s'assied sur le pied du lit, et posa attendrie son regard sur moi... Je m'assis auprès d'elle sur une chaise de poupée, me regardant dormir comme d'ordinaire... Nous pouvions rester comme cela des heures entières ! Du moins en rêve... Jusqu'ici, elle me regardait dormant allongé dans mon lit, ignorant complètement mon esprit éveillé à ses côtés, sauf cette fois où ayant osé la toucher, elle m'avait à son tour serré le poignet...

Cet état de chose, quoique surprenant, me satisfaisait : Je pouvais à loisir la regarder, admirer ses traits... Mais cette nuit là, était-ce dû à la visite de Roi des rats ? Cette nuit là, elle tourna son visage vers moi, je veux dire vers cette part de moi qui veillait à ses côtés... Elle se tourna vers mon rêve pour me sourire !
N'osant espérer pouvoir la toucher encore, je tendis néanmoins la main vers ses cheveux... Et comme j'y égarai mes doigts, elle prononça ses premières paroles !

- Goulven, mon doux lutin, tu es maintenant assez proche pour que je puisse te parler... Mais tu devras en remercier tes amis qui ont uni leur magie pour réaliser ce prodige !

Sa voix était d'une douceur extrême... Aucune musique, aucun chant d'oiseau, aucun murmure de ruisseau n'avait cette fraîcheur, cette clarté !... Je restai sans voix, pris par l'enchantement...

- Ta maîtresse, est d'une grande sagesse, elle a tant besoin de toi pour deviner les méchants qu'il m'est impossible de lui refuser ton service... Pourtant je l'aurais pu ! reprit-elle.
- S'il te plaît de me voir servir Mölinn, Je ferai mon possible pour la satisfaire. Dis-je, parlant pour la première fois à ma belle lutine...

Nous continuâmes à parler longtemps cette nuit là, puis chaque nuit suivante... Nous formions des projets d'avenir, parlions de la beauté de nos pays, les vastes landes du Donegal, et ses vallées boisées, la baie de Douarnenez où les couchers de soleil sont les plus flamboyants, le Menez- hom, notre montagne sacrée, sentinelle solitaire campée face à l'océan où j'espérais que serait célébrée notre union...

Je passai ainsi quelques semaines sans soucis, je repris mes habitudes de lutin : Semant un sympathique désordre dans la cuisine de grand'mère, mais m'attachant aussi à revigorer le potager.
J'avais presque oublié le plaisir qu'il y a à faire pousser les légumes !.. Maureen se faisait souvent gentiment gronder par grand'mère par ma faute, mais c'était tellement amusant !.. Et puis l'on ne change pas un lutin, même de jardin, en potiche !..
Grand-père avait aussi une belle bibliothèque, je ne m'y attendais pas dans un endroit si reculé, mais Maureen m'expliqua qu'ancien officier de marine, il avait parcouru toutes les mers du globe, mais aussi tous ces livres pendant ses voyages !... La jeune fille avait du reste hérité de lui cette passion pour la lecture. Elle fut grandement surprise de voir que moi aussi je sache lire... Bien que l'anglais me soit plutôt rébarbatif...
Évidemment je commençais à classer les livres à ma façon, et Maureen, bien qu'agacée, comprenait que je ne faisais pas cela méchamment, que c'était dans ma nature, de même que tous ces petits objets qu'elle devait régulièrement remettre à leur place après mon passage.

Un jour cependant, elle rentra soucieuse, il n'était pas besoin d'être un lutin pour s'en rendre compte, et sa grand-mère elle-même s'en alarma...

- Et bien ma douce fée, qu'est-ce qui chagrine ainsi ton esprit ?.. lui demandai-je.

Je vis bien que Maureen ne pourrait me répondre, et qu'il me faudrait attendre la nuit pour que Mölinn m'explique enfin son désarroi.

- Goulven, voici sans doute venu le temps pour toi de me rendre service.
- Je t'écoute, cela semble grave !
- Voilà, comme toute fée, j'ai été invitée à me pencher sur le berceau d'une enfant, hélas ce que j'y ai vu me désole : le bébé est une charmante petite fille des hommes, toute joufflue et rose, cependant, ses yeux m'ont paru vides !.. Elle a senti ma présence, j'en suis sûre, mais elle n'a pas semblé me voir !.. Or, tu l'ignores peut-être, tout bébé les humains perçoivent sans peine les fées, et toutes ces choses que les hommes oublient ensuite...
- Veux-tu dire que tu pense qu'elle est aveugle ?.. Que pourrions-nous y faire ? !
- Tu as raison, si elle était aveugle, nul ne pourrait rien . Non c'est d'autre chose qu'il s'agit, mais j'ignore quoi, sans doute dans son entourage, ou dans sa maison règne-t-il quelque esprit malin, qui veut isoler la fillette, je n'ai pas senti sa présence, sans doute s'est-il méfié de moi ?..
- Il me faudrait donc le découvrir ?.. Où vit cet enfant ? Me suffira- t-il de m'introduire dans la maison ?..
- Calme-toi Goulven, ce n'est pas si facile !.. Si c'est ce que je crains, l'esprit maléfique aura vite fait de se jouer d'un petit lutin ! Il te faudra un déguisement... voyons... c'est à Cork, dans une vielle maison sur le port... Que dirais-tu si je te transforme en souris ? !
s'écria- t-elle.
- Euh !... En souris ?.. J'aurais préféré en chat !
- Impossible, tu comprendras plus tard pourquoi, et une souris peut se glisser partout, et n'attire pas l'attention des humains...
- Mais celle des chats !..
- Ah ! c'est cela que tu crains ?... d'être dévoré par un chat !... Hi!Hi!Hi! Mais n'est-tu pas le plus rusé des lutins ?..

Tout cela avait l'air de l'amuser beaucoup, elle en aurait presque oublié la gravité de la situation pour se moquer de mes craintes !

- Allons, mettons-nous au travail ! décida- t-elle. Partons tout de suite pour Cork !
- Mais il nous faudra au moins trois jours pour aller à Cork !
- Hi!Hi!Hi! Mais non ! Elle me pointa de sa baguette magique... Et hop!

Je ne ressentis aucune douleur au moment de la transformation, mais à peine revenu de ma surprise, je dus prendre conscience de mon nouveau corps... Et ça c'était effrayant !
Tout était différent :
Mon cœur battait trop vite, et j'avais l'impression qu'il allait exploser.
Tout me paraissait immense, ma vue était troublée, il me semblait tout voir au travers d'une loupe.
J'étais assaillis d'odeurs inconnues et de bruits violents et pourtant lointains que captaient l'ouie si fine du rongeur... (Moi qui ne cessai de vanter l'oreille des lutins...)
Si le cerveau de la souris commandait parfaitement aux membres, mon esprit était incapable d'en comprendre les sensations... J'avais l'horrible impression d'avoir été amputé des pieds et des mains !..
Puis je pris conscience de la longue queue de souris qui était sensée me donner l'équilibre... Ce fut une douleur extrême comme si j'avais été fouetté sur les reins quand elle vint toucher quelque chose derrière moi!..
Instinctivement je me blottis dans un coin du grenier complètement terrorisé...

Mölinn voleta jusqu'à moi, pleine de compassion elle s'excusa de l'épreuve qu'elle m'imposait :

- Je suis vraiment désolée Goulven, C'est la première fois que je transforme quelqu'un de la sorte ! Je ne pensais pas que c'était douloureux... Veux-tu abandonner ? Ses paroles pourtant seulement chuchotées me vrillèrent les tympans !
- parle moins fort je t'en supplie... je... veux-tu bien attendre quelques minutes ? Peut-être vais-je m'habituer ? C'est si étrange : il me semble entendre à des kilomètres, mais je suis complètement myope !... Je ne sens plus mes mains... J'ai peur Mölinn...

Je m'étais exprimé par la pensée tout naturellement, une souris ne pouvant articuler des paroles...

Nous restâmes silencieux plusieurs minutes, la fée, caressant doucement ma petite tête de souris m'envoyait des pensées rassurantes...
Je commençai à comprendre comment me servir de mes nouveaux moyens de perception : projetant mes moustaches à la rencontre de ses petites mains, orientant les oreilles à ma guise, m'enivrant de son odeur sucrée...

- Soit gentille Mölinn, ne me fais plus jamais ce tour... promet-le moi ! suppliai-je.
- Tu sais que je ne peux te faire cette promesse : ce serait pour toi sceller ton destin ! Veux-tu rester une souris toute ta vie ?
- Non ! je voulais dire...
- Je sais petit lutin, je sais, mais il n'y a pas d'autres moyens, tu commences à t'habituer n'est-ce pas ?
demanda-t-elle doucement.
- Oui, je suis prêt... Tu ne peux imaginer à quel point c'est effrayant ! pensai- je.

Elle sortit pour moi un petit panier, m'invita à m'y glisser...

- Veux-tu à manger pour le voyage ? dit-elle en me glissant une poignée de blé.

J'ignore toujours comment nous sommes allés en quelques heures seulement jusqu'à Cork, sans doute grâce à un oiseau assez fort pour porter le panier à son bec ?
Mölinn m'avait-elle endormi avec sagesse avant le départ grâce au blé ?.. Elle ne me réveilla que pour me libérer sur un quai de Cork...

- C'est cette grande maison, là juste devant nous... Il est minuit, je t'attendrai ici toutes les nuits derrière ces grands fûts... Pour l'instant, observe, vois l'enfant et rend compte... Allez file !

Elle disparut si vite que je n'eus rien à dire !


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