Une grande liesse accompagnerait nécessairement le lancement du
lougre...
Marins, charpentiers, notables et curés seraient de la fête ! Mais il
était aussi prévu un fest-noz, et les meilleurs sonneurs et chanteurs
de kan ah diskan avaient été conviés pour gavottes,
laridés, plinns et fisels au grand dam du curé !
Le lancement était prévu pour la pleine mer de la grande
marée d'équinoxe de printemps, car Loïc craignait que son lougre
ne talonne malgré les efforts de tous les cantonniers pour creuser la
grève. On avait même fait venir une drague qui avait
considérablement agrandi le chenal au droit du chantier !
Les apprentis avaient décoré le chantier de pavois, et le lougre
dominait de son énorme carène noire la baraque, semblant maintenant
minuscule, qui l'avait pourtant enfanté !
Loïc savait sans doute que c'était là son dernier "grand" bateau, "mon dernier vrai bateau" m'avait-il même confié un soir dans un accès de mélancolie...
- Maintenant, place aux caseyeurs et fileyeurs à moteur. Il me faudra m'y plier ou disparaître, c'est ainsi. Vois aux chantiers du Fret et même d'Audierne ou du Guil, ils s'y sont déjà mis. Si je n'avais accepté ce dernier lougre par fierté et défi, sans doute ne serais-tu jamais parti vers l'Irlande !
Depuis trois jours maintenant, les préparatifs du baptême les occupaient tous, j'eus tout le loisir de préparer soigneusement mes affaires dans la cachette que m'avait ménagé le charpentier à bord : Mon logement était niché tout contre le tableau, traversé par la mèche du safran. Une porte dérobée donnait juste dans la cabine du patron, et débouchait sous sa couchette. Là une trappe invisible me permettait de gagner la cale, une autre de remonter dans le quartier des matelots situé comme de coutume à la proue. Evidemment j'avais aussi accès à la cambuse, mais gare à moi si le cuistot me surprenait à visiter son garde-manger !
Enfin le grand jour arriva !.. Il y eut d'abord une messe, puis une
procession : oriflammes, encensoirs et statue de la Vierge en tête, suivis
du curé en grand apparat et de ses enfants de cœur, des sonneurs et
d'une foule endimanchée comme au premier jour de Carême...
Tout de même... pensais-je, quand les hommes oublient leurs futiles
querelles, quand ils s'associent pour une grande œuvre, et qu'ils
déploient leur ingéniosité indéniable à faire la
fête !... oui leur monde devient bien différent !
Ensuite le buffet, offert par la mairie!.. Et chacun put manger et boire à
satiété....
Enfin après les discours inutiles de quelques élus déjà
rougeauds et chancelants, le bateau fut baptisé.
"Goyen", le Lougre de Pont-Croix du nom de la rivière et de l'aber venant
lécher les pieds de la vielle cité du Cap Sizun, son port
d'attache.
Le lancement, suivi par la foule enthousiaste fut parfait, cul en avant, Goyen
ne dévia pas d'un pouce sur son erre, et les bouts, assurés pour
parer une éventuelle dérobade, furent inutiles à la grande
fierté de Maître Loïc qui passa ensuite la soirée à
revivre cet instant magique, racontant, avec des gestes précis, à
tous ou à chacun quel beau sillon avait tracé son Lougre en entrant
dans l'eau !..
Une fois les notables raccompagnés chez eux par leurs énergiques
femmes, une fois le curé et son bedeau disparus en se soutenant
mutuellement pour garder le cap, les talabarders et les chanteurs se relayant,
la musique et les chants firent battre le sabot toute la soirée et une
bonne partie de la nuit !
Comme il m'aurait plu à cet instant de n'être plus un lutin
solitaire ! Comme il m'aurait plu de rire avec cette humanité enfin
joyeuse et insouciante !
Oh !... Bien sûr j'avais invité les lutins de Roscanvel à la
fête, j'avais donné le tournis à mes deux grand-mères
d'adoption à l'occasion de jabadaos et de polkas piquées
endiablés, et nous avions bien ri nous aussi, mais pour moi ce jour
étant aussi celui des adieux, je regrettai que mes parents, mes
frères et sœurs, Arthur et Gwenola, n'aient risqué un si long
voyage pour me dire au revoir.
J'avais déjà confié à Yannig, le korrigan de l'Île
Longue, des lettres pour eux, ne sachant combien de temps il me resterait
après le lancement pour me cacher à bord.
Au petit matin, c'est Maître Loïc qui vint me tirer par les oreilles !
- Mais que fais-tu là sacripant ? Veux-tu rater le départ ?!
- Déjà ? Mais comment vais-je monter s'ils larguent les amarres ?...
J'étais affolé ! Comment avais-je pu m'endormir au lieu d'aller
à bord ?...
- Rentre là-dedans, petit étourdi ! Répondit-il en ouvrant sa sacoche de cuir.
Je m'y précipitai, et il m'y enferma aussitôt ! Je me sentis ballotté, entendis le clapotis de l'eau sur les flanc de l'annexe, enfin il monta la coupée, salua les matelots déjà affairés sur le gréement, descendit quelques marches...
- Je dois vérifier le graissage de la mèche. l'entendis-je dire...
Et quand il ouvrit le sac, je n'eus qu'à me glisser dans ma cachette... Je m'apprêtai à le remercier chaleureusement, mais il posa son index sur les lèvres :
- Ne dis rien petit lutin ! ne dis rien ! Je te dois autant que tu ne me dois et nous somme quittes : tu m'as payé ton passage de ta bonne humeur, ta franchise, et ta sagesse... Longue vie à toi et merci ! chuchota-t-il.
- Un ennui Charpentier ? C'était la voix du Patron...
- Non tout va bien ! Tu veilleras à me faire vérifier ce graissage après ton premier voyage, nul autre que moi ne doit venir bricoler le safran !
- Ne t'inquiète pas Loïc, nous en prendrons soins de ton beau lougre ah! Ah! Ah!
Je pensai en moi-même :
- Et avec un lutin à bord que pourrait-il arriver à un navire ?!
Seulement voilà ! C'était la première fois que je montais
dans un bateau... Du moins un bateau à flots, et mes fanfaronnades
cédèrent vite aux nausées et à un mal de mer dont je me
souviens encore ! Le temps était clément, nous devions mettre le cap
sur Pont-Croix pour les préparatifs du premier voyage, les marins aguerris
et leur patron voulurent rapidement éprouver la puissance de Goyen...
Dès qu'ils eurent laissé la Pointe des Espagnols à bâbord,
passant ainsi le goulet de Brest en rasant les cailloux pour éviter les
pièges des courants, ils mirent tout dessus, et le lougre fit le dos rond,
se cabra un peu comme un jeune cheval sous l'éperon, et se lança
enfin hardiment à l'assaut de la houle atlantique... Tant que nous
fîmes route à l'ouest, face à la lame, le tangage
atténué par la lourde carène m'enchanta !.. J'avais l'impression
de faire du toboggan ! D'autant qu'au pré bon plein il n'y avait pas de
roulis... Mais lorsque furent doublés les Tas de Pois, et que le patron
piqua plein sud vers le Raz de Sein, les effets conjugués de la houle par
le travers et d'une allure presque vent arrière laissant le bateau de
rouler tant et plus, je n'en menai pas large !
Même monté sur le pont, caché dans un lourd cordage lové,
je ne pus réprimer des vomissements douloureux, mais qui heureusement me
soulagèrent... J'eus quand même le temps de remarquer qu'un jeune
novice, comme moi ne semblait pas apprécier les mouvements
désordonnés du navire... Nous nourrîmes les poissons de
conserve, bien que lui ne me remarqua pas...
Notre calvaire dura tant que nous n'avions pas passé le Raz... Ensuite,
après avoir viré lof pour lof pour longer la baie d'Audierne sous
l'autre amure, le patron ayant décidé de soulager un peu Goyen, je
pus reprendre mes esprits... Instinctivement je m'étais pris d'amitié
pour le jeune mousse, et j'espérais qu'un jour (qui sait ?) nous pourrions
faire connaissance !
C'est à l'aviron que les gars halèrent Goyen du port d'Audierne
jusqu'à Pont-Croix, la rivière Goyen en cet endroit est une belle
ria, un aber verdoyant où pêchent hérons et cormorans....
Les lutins de Pont-Croix n'en crurent pas leurs yeux et leurs oreilles pointues
quand je leur dis que je venais de débarquer du navire venant
d'accoster...
Ils me pressèrent de questions... Poussaient des oh!... Et des ah!...
à chaque péripétie de mon aventure. Je ne leur racontais pas
pourquoi j'avais décidé d'aller en Irlande, leur laissant simplement
penser que j'avais décidé d'être un lutin de coupée. Bien
que l'espèce n'existât pas !
Dès le lendemain de mon arrivée, ils organisèrent une fête
où je dus une fois encore raconter mon histoire. Puis ils me
questionnèrent de nouveau sur le grand Marc, la belle Gwénola, et
leurs cousins de la presqu'île de Crozon. De mon côté, je me
renseignai sur mon nouvel ami, le novice qui n'avait guère le pied
marin.
Tous très gentils avec moi, ils me facilitèrent grandement le retour
à bord de Goyen, et, cette fois, je fus plus prudent en refusant de passer
une seule nuit à terre !
J'avais déjà failli rater le premier envol, je ne pouvais pas
manquer le départ vers ma promise !.. L'embarquement des porcelets se fit
rapidement, les malheureuses bêtes, portées à l'épaule des
robustes marins n'osaient même pas se rebeller. Ils étaient
innombrables, il y en avait partout dans la cale, si serrés qu'ils ne
risqueraient pas de prendre froid ! Le voyage devant durer quatre jours à
ce que j'avais entendu dire, ils ne seraient nourris que la veille de
l'arrivée ! J'avais pitié d'eux, mais au moins ne seraient-ils pas
malade...
Enfin par un beau matin, à l'aube du quatrième jour, nous
appareillâmes profitant de la marée pour déhaler jusqu'à
Audierne avant de nous engager en pleine mer cap à l'ouest pour repasser
le Raz... Cette fois encore le mal de mer me prit, mais déjà
amariné, j'en souffris moins longtemps. Mon petit mousse, lui aussi plus
gaillard qu'à l'aller, jouait les braves et forçait l'admiration des
matelots :
- Jamais je n'ai vu mousse aussi vite apprivoiser la mer ! dit l'un.
- Pour sûr on reconnaît là un fils de marin ! Dit un autre...
- Garde le cap mon gars, et tu nous dépasseras ! ajouta le Patron, qui était pourtant avare de compliment avec les hommes.
Au fond de mon cœur je prenais ma part de ces apostrophes, et me réjouissais de la bonne fortune du mousse...

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