La mort dans les égouts.

Le soir venu, je descendis à la cave et Mölinn m'y rejoint ensuite. Angus avait commencé à organiser sa communauté de vingt et un gnomes : ses deux filles et ses deux gendres ainsi que ses trois petits enfants, Isa et ses trois enfants, enfin les neuf rescapés de Trinity Collège : une grand-mère, deux couples et quatre petits lutins.
Chacun se vit confier une tâche, seuls Isa et ses enfants particulièrement éprouvés restèrent à l'écart, malgré les efforts et la sollicitude d'Angus...

J'étais pourtant impatient d'interroger Isa... Elle avait sans doute vu ce qu'ils appelaient entre eux 'la bête' sans doute par crainte de la nommer... Heureusement Mölinn et Angus étaient plus sages que moi et m'interdirent d'aller la déranger.

- Je vais déjà vous expliquer ce que je sais , dit Angus, il ne sera peut-être pas nécessaire que l'on tourmente Isa ?..

Nous-nous installâmes à l'écart, près d'un soupirail par lequel épisodiquement la lune venait nous éclairer faiblement.
Il ne neigeait plus depuis huit heures, je me fis la réflexion que nous pourrions peut-être repérer facilement les traces des groupes d'enfants cette nuit.

- Tout a commencé quand Goulven a libéré le Roi des rats, ce fut jusque là une période très difficile... Nous étions contraints pour survivre de disputer aux rats les poubelles des humains...

Ça alors !.. Il avait employé exactement la même expression que Maureen !... pensai-je en moi-même...

- Mais quand les rats ont été libérés de l'emprise de leur Maîtresse, les serviteurs de Mag qu'ils servaient jusque là n'eurent plus rien à manger : Régulièrement ils puisaient dans les cohortes de rats leur ignoble pitance, car il faut que vous le sachiez, ils ne dévorent pas leurs victimes, ils se contentent d'en boire le sang !..

Mölinn et moi nous regardâmes : elle pensait au sorcier de Cork, mais moi à Margaret... Eux aussi buvaient le sang...

- Qu'avez-vous ?.. Vous saviez cela ?..
- Oui et nous avons déjà combattu un sorcier qui était envoûté par Mag. répondit Mölinn. ...Ainsi c'est elle qui les a asservis, elle les tenait par la soif de sang que seuls les rats pouvaient leur apporter !
- Mais... c'était bien un humain ?.. Mölinn acquiesça d'un hochement de tête... Je n'osais rien dire sur Margaret...
- Ici à Dublin, le serviteur de Mag n'est pas un sorcier, ou un magicien... Ce n'est pas un humain... Mais un troll... Sa voix s'était soudainement assourdi comme s'il prononçait des paroles terribles... Comme si instinctivement il avait craint d'être entendu des autres.
-Il s'est sans doute réfugié dans les égouts. conclut-il.

N'ayant plus rien à dire, Il demanda la permission d'aller aider les siens à investir le grenier...
Mölinn resta impassible, ne voulant sans doute pas alarmer Angus, déjà bien assez effrayé par ses propres paroles, mais je sentis comme seuls les chiens savent le ressentir de leurs proches tout son trouble intérieur.

Comme nous restions seuls, je regardais Mölinn incrédule, c'est impossible n'est-ce pas ?..

Le souvenir des fantômes des tourbières me revint aussitôt : ils étaient morts depuis si longtemps que je pensais que les trolls étaient entrés dans la légende... Jusqu'à mon aventure dans les tourbières, j'étais persuadé que ce n'était que des créatures nées de l'imagination fertile des humains, même si nos anciens affirmaient souvent en avoir vu de leurs propres yeux !.. Mais quand un gnome dépasse les quatre cents ans, souvent la fantaisie supplée à une mémoire défaillante... Je n'avais pas non plus parlé à Mölinn de l'étrange voyage dans l'espace que j'avais fait en plongeant dans la pensée de Shaun, lorsqu'il charmait les fantômes des trolls : je les avais vus vivants à ce moment là... était-ce prémonitoire ?..

Mölinn interrompit mes pensées :

-Donc il reste un troll vivant en Irlande !.. C'est à peine croyable... Mais est-il besoin d'invoquer Mag dans ce cas, un troll est bien suffisamment brutal par lui-même !..

Ce n'était pas la vision que j'en avais eu, il fallait que je le dise !.. je lui racontais alors le songe de Shaun, ces forêts impénétrables, ces oiseaux merveilleux, ces bêtes paisibles et étranges, et surtout les trolls, pacifiques et sociables...
Mölinn, l'esprit toujours très vif trouva aussitôt la clef du mystère :

-Je pense que ce n'est pas en un autre lieu que tu t'es transporté grâce aux visions que les fantômes communiquaient à Shaun quand il jouait pour eux... Tu as simplement été projeté en une autre époque, dans leurs souvenirs, une époque où en ce lieu où nous ne voyons que landes désolées, poussaient de grands arbres, et vivaient des animaux aujourd'hui disparus... Une époque où les trolls avaient leur place sur terre, avant les petits peuples, avant même les hommes...
-Ce n'est donc pas une prémonition ?

Je cachai mal mon désarroi, la perspective de devoir affronter un troll alors que j'en avais fait une sorte de rêverie bienveillante !...

-Eh non mon pauvre Goulven... Avait-elle senti ma tristesse ?.. Tous les serviteurs de Mag sont de terribles démons, même si ce n'est pas toujours de leur faute...
-Puis-je te poser une question délicate ?...
-Inutile, tu penses à Margaret ... n'est-ce pas ?
-Oui...
-Quand as-tu deviné ?..
-Depuis le début, quand un soir à Tralee tu m'as dit :" je te jure que si un jour tu as le droit de savoir, alors tu sauras."
-Et bien oui, tu avais vu juste, Margaret était tombée en son pouvoir... Comme d'autres humains innocents ou non, pour diverses raisons, parfois pour simplement pour avoir croisé le regard de Mag, d'autre fois parce qu'ils lui serviraient à quelque dessein obscur.
-En reste-t-il encore beaucoup ?..
-Sans doute : le sorcier de Cork s'est découvert car il avait cherché un moyen de faire revenir Mag, Margaret elle luttait contre sa double nature, ce qui nous a alertés, ici un troll sanguinaire fait régner la terreur, ailleurs un taureau, des chats, des fermiers...

Une grande lassitude, comme le poids de trop de responsabilités écrasait Maureen...

-Mais nous ne sommes pas seuls à lutter ?
-Non heureusement toutes les fées d'Irlande, tous les magiciens, et sorciers sont en alerte, peut-être comprendras-tu mieux ma rancœur vis-à-vis de tes semblables, quand tu sauras que peu de lutins ou de gnomes ont le courage, ne serait-ce que de nous renseigner, comme vient de le faire Angus !... Ils croient tous naïvement que leur peuple entier serait menacé si Mag apprenait ta véritable nature, si elle apprenait qu'elle a été vaincue par un lutin !.. Mais c'est ridicule, ce secret, si bien gardé soit-il finira fatalement par s'éventer jusqu'aux îles d'Aran...

Ainsi, j'étais la cause de la couardise de mes frères ?.. Alors qu'ils auraient dû en tirer force et courage !..

-Et les lutins déjà au service de fées ?... Ne font-ils rien ?..
-Si rassures-toi, mais le plus souvent c'est au prix du bannissement de leur communauté, n'est-ce pas injuste et stupide ?!..

Je sentais la colère gagner Mölinn... Elle avait raison, fallait-il que je lui dise... Que je m'excuse ?..

Elle ne m'en laissa pas le temps :

-mon brave toutou, il est temps de passer à l'action... Tante May a repéré cet après-midi plusieurs gosses qui pourraient être de ceux qui t'ont déjà agressé. Ils ont une cachette au nord de Connolly, près de Fairview, ce n'est pas si loin des docks.
-Ne serait-il pas judicieux de me faire souris ?...
-Sans doute Goulven, hélas c'est impossible de transgresser le cycle des métamorphoses, tu dois rester chien, ou redevenir toi-même...

C'était sans appel.

Maintenant partons !
-Tu viens avec moi ?... Malgré l'interdiction de Tante May ?

J'étais très étonné : moi-même je n'avais désobéi qu'une fois à mon père, et j'en avais gardé longtemps le remords, alors qu'une sage jeune fille comme Maureen, fût-elle une fée, désobéisse ainsi !..

-Le moment est venu d'affronter ce monstre, comme tu en as déjà vu, je ne peux me passer de toi... si vraiment tu te trouvais en danger, il ne faudra surtout pas te laisser gagner par la peur, rappelles-toi qu'à tout moment je pourrai instantanément nous transporter tous les deux hors de portée... Ce n'est, je l'espère, qu'un animal aux abois, sans grands pouvoirs magiques.
-Pourtant il impose sa volonté aux enfants : sinon n'auraient-ils pas fui quand il a tué l'un des leurs?!
-C'est vrai, c'est surprenant, peut-être y a-t-il un sorcier avec lui ?.. Les trolls n'ont que peu d'intelligence...
-Pas ceux que j'ai rencontrés ! Ils imposaient au vieux Shaun des images de leur passé ! Ils communiquaient donc avec lui par la pensée !.. Il serait dangereux de sous-estimer notre adversaire...
-Tu as sans doute raison... Je cède trop facilement à des préjugés, comme quand je méjuge tes semblables... J'avais souhaité que tu leur rendes leur dignité, et tu y as réussi... Bravo !

Jamais un aveu comme celui-là ne m'avait tant réchauffé le cœur !

Fairview est une promenade dans le prolongement d'Amiens street, la rue passant devant Connolly Station. Maureen qui me tenait en laisse repris donc le chemin de la gare, je restais très tendu, sur le qui-vive prêt à montrer les crocs à tout moment !.. La foule nombreuse qui avait envahi les rues après la neige, et les cantonniers qui avaient nettoyé les trottoirs, ne facilitaient pas ma tâche : les rues étaient maintenant désertes, mais les traces trop rares ou illisibles...
Connolly était calme, le pub où Andrews devait jouer, bourdonnait au loin comme une ruche, les évènements dramatiques auxquels j'étais mêlé ne semblaient pas intéresser les humains... Sans doute étaient-ils trop peu sensibles à certaines choses pour seulement les ressentir !.. Parfois je me disais qu'un lutin traversant un parc en plein midi serait passé inaperçu de tous sauf peut-être des tout-petits enfants !
Continuant vers le nord, nous éloignant du centre ville, les rues moins fréquentées avaient de ce fait été négligées, de vraies et belles traces, se distinguaient enfin... Je proposais à Maureen de me laisser explorer quelques-unes unes des ruelles alentour pendant quelle continuerait vers Fairview... Nous devions nous retrouver aux premiers arbres bordant l'avenue...
Ce qui me frappa tout d'abord, c'était l'absence totale de trace de petits rongeurs ! Aucun rat aucune souris ne vivait plus dans ce quartier. Quelques traces de chiens, toujours accompagnées de celle de leur maître, semblaient suivre des trajectoires curieuses : à chaque bouche d'égout, à chaque collecteur d'eaux pluviales, le chien faisait un large détour, alors que son maître continuait parfaitement droit !.. Ne comprenant pas ce phénomène, je dominais mes appréhensions, et allais flairer les égouts... Une odeur fétide et âcre, difficilement supportable s'en échappait, j'y reconnu rapidement, malgré mon peu d'expérience, l'odeur de la mort, de la chair en putréfaction !.. Les humains avaient-ils si peu d'odorat qu'ils puissent passer à proximité sans rien sentir ?...
Le comportement des chats aussi était bizarre, en fait je n'en vis aucun, alors que c'est un animal aimant chasser la nuit venue... Il est vrai que si les souris avaient toutes fuient... Pourtant je vis de traces de chats, mais elles étaient insolites : toujours par deux, les chats se dirigeaient tous sans exception vers le nord ou l'ouest, selon l'orientation des rues !.. Des chats deux par deux, c'était déjà étrange, mais qu'aucun n'ait orienté sa course vers Fairview ?... Comme s'ils fuyaient un désastre... Cette pensée me traversa l'esprit aussi vite qu'un éclair déchire le ciel... Et Maureen qui allait précisément d'où tous ces chats venaient de fuir !... Je décidais de la rejoindre au plus vite.

Ouf !.. Elle n'était pas encore arrivée, je me postai au premier arbre, et la regardai s'approcher... Elle ne pouvait sans doute pas encore me voir... Comme elle paraissait fragile, seule dans la nuit glacée... Elle faisait de nombreuses haltes, comme si elle écoutait quelques bruits lointains... Comme si elle se sentait suivie ! Encore une pensée foudroyante, je cessais de regarder la jeune fille, et portais mon regard plus loin derrière elle, Ce que j'y vis me fit l'effet d'un coup de poignard, les mots de Tante May me revinrent l'esprit : "ils agissent en adultes parfois" : quelques maisons derrière Maureen, trois formes furtives apparaissaient puis se cachaient sous des porches... Il ne faudra surtout pas te laisser gagner par la peur... Les recommandations de Maureen suffirent à me propulser vers elle ventre à terre, Je vis l'un des gosses armer son lance-pierre, trop occupé à viser il ne me vit pas, mais ses compagnons eux me reconnurent :

- Là-bas ! C'est ce chien qui nous a échappé !..
- Tire, mais tire !..

Maureen entendant les voix se retourna, au même moment, il lâcha sa pierre et je sautais sur le dos de Maureen, la projetant dans la neige. La pierre nous frôla.

- Tu l'as raté !..
- Attention !. Le chien !..
- Il est devenu enragé !

Les trois lâches, ne pouvant plus nous surprendre, et me voyant poursuivre ma course en aboyant férocement après eux, s'enfuirent à toutes jambes... Ils laissaient de telles traces, ils sentaient si mauvais que je ne poussais pas la poursuite. Je revins voir si ma maîtresse allait bien. Sa surprise passée, elle s'était assise sur un perron, et époussetait la neige de sa capeline.

- Tu viens de me sauver la vie, je saurais t'en remercier Goulven... Tu es vraiment un lutin plein de ressources !

Elle aimait cette formule, et pour moi elle sonnait à chaque fois comme un grand compliment !

- Qu'allons-nous faire ? demandai-je.
- Tu sauras les retrouver maintenant que nous avons leur piste n'est-ce pas ?.. C'est bien pour ça que tu es revenu ?
- Oui... Ils laissent une telle odeur derrière eux que je pourrais le faire les yeux fermés... Ils viennent des égouts.
- Comment peux-tu l'affirmer ?
- A l'odeur : j'ai remarqué que les chiens fuient les bouches d'égouts à cause de l'odeur de mort qui s'en exhale, d'autre part, plus aucune souris ou rats ne vit dans le quartier... Et ce soir tous les chats ont fuit vers l'ouest ou le nord...
- Ce soir ?.. Deux par deux ?.. interrogea Maureen.
- Oui comment le sais-tu ? !.. Je n'arrive pas à me l'expliquer.
-Tu n'as pas été chat assez longtemps !... Beaucoup de légendes courent sur les chats, les inquisiteurs en ont même brûlés vifs comme sorcier ! Mais pour la plupart, ce sont des sottises... Sauf quand les chats vont deux par deux !.. Alors c'est qu'ils nourrissent un grand projet, ou qu'il se prépare une grande catastrophe...
-Mais si ce troll erre dans les égouts depuis le début de l'été pourquoi ces chats choisissent-ils ce soir pour déserter le quartier ?
-voilà la vraie question... Peut-être va-t-il sortir pour se nourrir ?..

Nous restâmes ensuite silencieux en suivant les traces des enfants. Contrairement à tout attente, ils ne s'étaient pas dirigé vers les docks, ni même vers un quelconque des points d'entrée possibles dans le réseau souterrain, après quelques détours, leurs traces nous ramenaient dans le parc à proximité de Fairview ! L'imminence de la neige m'incita à accélérer. Nous enfonçant à leur suite dans les taillis au creux d'un vallon, tout près du fond de la baie de Dublin, nous découvrîmes par où ils devaient entrer et sortir des égouts.

-Ils ne sont pas entrés, pourquoi ?..
-sans doute n'osent-ils pas revenir bredouilles ?.. Leur maître devient chaque jour plus violent, et la fuite des chats est peut-être l'indice que quelque chose de plus grave s'est passé ?
répondant de la sorte, Maureen ne fit qu'accentuer mes inquiétudes...
-Il est temps pour moi de me transformer..

Elle sortit sa baguette magique, s'en servit pour se saupoudrer d'une pluie d'étoiles multicolores, et se changea en fée

J'aurais bien voulu être armé de la vue du chat pour pénétrer dans les sombres corridors, j'aurais bien voulu être totalement privé d'odorat tant les effluves de mort m'angoissaient... Mölinn prit place sur mon dos, elle irradiait d'une douce chaleur. Sa baguette diffusait une vacillante lueur verte, pas une âme qui vive... nous longions un collecteur assez vaste, de nombreux cadavres de rats, de chats et même de chiens, vidés de leur sang jonchaient le sol. J'entendais ma maîtresse me prodiguer des encouragements à voix basse... A moins que ce ne fût en pensée ?.. Nous avions convenu de laisser faire l'instinct du chien ainsi que son flair... Et je gardais l'oreille tendue ! L'endroit ne se prêtait pas à la fuite, malgré l'assurance de Mölinn de pouvoir nous tirer de là instantanément, je me demandais ce qu'il allait advenir... Avions-nous une chance de surprendre la bête ? Risquions-nous d'être surpris par elle ?.. Y avait-il d'autres bandes de gosses dans ce labyrinthe ?
Nous marchâmes pendant vingt minutes, seul le clapotis des eaux usées troublait le silence oppressant... J'avais la certitude maintenant que Mölinn me parlait seulement en pensée !.. Son assurance avait quelque chose de nouveau et d'extraordinaire, jamais je ne l'avais vue si proche de livrer un combat contre le mal personnifié. Quoiqu'il arrive, ne te comporte pas autrement qu'un chien... Comme elle venait de dire cela, une odeur familière vint à ma rencontre, une odeur qui masquait presque celle de la mort omniprésente, l'odeur de la tourbe se consumant, une fumée âcre s'échappait d'un orifice adjacent à la conduite que nous suivions. Il doit y avoir une salle sur la gauche !.. Mölinn, si petite, n'eut aucun mal à se glisser par le trou d'où s'échappait la fumé, elle avait pris une livrée grise et terne la rendant presque invisible, je n'osais pas bouger !.. Ce sont des enfants, quatre, ils dorment... Continuons...

Quelques dizaines de mètres plus loin, je tombai en arrêt ! Il y avait quelque chose tout près ! Je sentais son odeur, j'entendais sa respiration !

-Est-ce lui ? je ne vois ni n'entends rien...
-Oui Mölinn, il ne dort pas... sa respiration est rauque et irrégulière, il semble souffrir... la faim peut-être ?...
-La soif plutôt...

Je fus saisi de frissons involontaires, Mölinn me caressa l'échine, avance doucement... Sa pensée était ferme, déterminée, aucune inquiétude! Elle avait perdu tout caractère enfantin.
Nous ne devions plus être qu'à quelques mètres quand il sentit mon odeur, et se dressant brusquement devant nous sa silhouette massive encombra tout le passage, il devait mesurer au moins deux mètres cinquante, ses épaules larges et tombantes sous le poids de ses puissants bras immenses touchaient la voûte des deux côtés, nous vîmes ses petits yeux jaunes et perçant briller d'une lueur étrange, comme s'ils émettaient leur propre lumière. Son visage était bien celui d'un être malfaisant, et j'avais peine à y retrouver les traits des placides fantômes des tourbières. Comme eux son front était bas, son nez écrasé, sa mandibule puissante... Mais ses joues et son crâne étaient couvert d'une toison poisseuse couverte de sang figé, je m'aperçus ensuite que tout son corps était pareillement couvert de taches de sang coagulé.
Je n'eus que quelques secondes pour le dévisager, mais à ma vue il eut un rictus effrayant, qui reste gravé à jamais dans ma mémoire, j'étais la proie!

Aussitôt Mölinn s'envola vers lui, tendant sa baguette magique qui projeta une sorte de brouillard aveuglant et bleuté. Le troll se couvrit de givre puis de glace, surpris, il s'ébroua et cela suffit à projeter en tous sens des aiguilles pointues... Toujours tenaillé par sa faim, négligeant Mölinn, l'avait-il seulement vue ?.. Il se précipita vers moi, faisant un effort pour maîtriser la peur panique du chien, je me fis le plus menaçant possible, montrant mes crocs, tout en reculant lentement... La deuxième attaque de Mölinn fût une pluie de d'aiguillons brûlants qui enflammèrent la toison rêche du troll, et le fis se détourner enfin de moi pris d'une rage folle pour la fée... Ignorant la morsure du feu, il tenta de la saisir de ses énormes mains, évidemment elle était cent fois plus rapide que lui !

Alors brusquement il changea de tactique : joignant ses deux mains, bras tendus en direction du boyau où se trouvait Mölinn, il vociféra des paroles incompréhensibles et provoqua un tourbillon glacé si violent qu'il projeta Mölinn sur une paroi !.. Elle tomba sous le choc inanimée, il se trouvait entre elle et moi ! Satisfait le monstre s'approcha lentement de la petite fée inerte, dont les couleurs, au rythme de son cœur, battaient du bleu nuit au violet... Elle n'avait pas lâché sa baguette, une chance pensai-je... A moi de jouer !
Il me tournait le dos , je me précipitai sur ses mollets pour y planter les dents de toute la violence qu'il m'était possible de trouver dans le cœur valeureux du chien. Sa réaction fut celle espérée : délaissant Mölinn, il se retourna de nouveau vers moi, je devais le tenir à distance, tout en essayant de trouver un chemin m'amenant auprès de ma maîtresse... Je reculais donc en grognant, sans jamais le laisser approcher trop, sa taille dans un espace aussi réduit le handicapait, il ne pouvait courir. En tournant systématiquement sur ma gauche, je devrais fatalement retrouver Mölinn, je devais y croire !.. En même temps, j'essayai de l'appeler par la pensée, mais aussi en aboyant férocement... Le premier passage sur la gauche était celui où nous avions vu les gosses... Mais les hurlements les avaient fait fuir. Le deuxième passage à gauche, me permis de remonter vers Mölinn, il était plus étroit, mais le troll réussi à s'y glisser, mes cris augmentaient sa fureur, il avait complètement oublié la fée, qui de toute façon ne représentait pas ce dont il avait le plus besoin : de la nourriture...

Prenant de l'assurance, je me jouai de lui, le laissai se rapprocher, puis repris mes distances, il était au comble de l'exaspération, incapable de se servir de sa raison pour comprendre ma manœuvre.... Mais je commençais à me demander si un boyau sur la gauche se présenterait enfin !..
Si ! Le voilà !.. Il est trop étroit pour le troll !.. Je m'y engouffre et me rue vers ce que j'espère être mon point de départ ... Oui ! Là-bas !. La lueur verte de la baguette de Mölinn !...
La fée est encore sous le choc, étourdie elle a crû un instant m'avoir définitivement perdu... D'étranges larmes ressemblant à de l'argent fondu perlent sur ses petites joues... Est-ce moi que tu pleurais ?.. Pensant cela je lui lèche doucement les larmes... Elle me regarde d'un air bizarre :

- Qu'as-tu fait ?.. D'où viens-tu ?
-Plus tard, il est par-là... Tu as vu qu'il sait se servir de magie ; méfies-toi ! J'étais surpris de m'entendre donner des conseils à ma maîtresse, ne savait-elle ce qu'elle avait à faire ?..
- J'ai compris, cela me servira de leçon, je vais devoir être plus méchante... Tant pis...

Elle s'envola, s'engouffrant à grande vitesse dans le conduit que je venais de lui désigner, j'eus juste le temps de lui souffler dans la première à gauche ! Et je la vis disparaître. Sa baguette à ce moment là crachait déjà des éclairs bleus et verts, les égouts étaient éclairés comme une grande rue !.. Je courus à sa suite, et quand je tournais le coin, je fus pris dans une sorte de bourrasque de flammes qui me contraint à reculer... Le corridor entier ressemblait à une forge !.. Cela dura plusieurs minutes, des hurlements des imprécations terrifiantes roulaient sous les voûtes, quand enfin le rougeoiement s'atténua, je vis Mölinn ressortir triste, terne mais soulagée.

- Voilà c'est fini... Il est mort. Il n'y avait pas de contentement dans sa voix, je sentis que de devoir donner la punition suprême était pour elle un échec.
- Et pour les enfants ?..
- Tout va rentrer dans l'ordre : ils sont désenvoûtés par sa mort, ils vont fuir ces souterrains ignobles et ont déjà oublié... Les hommes incapables de les comprendre feront mine d'ignorer les évènements et nettoieront tout ... Tes chers gnomes de Dublin retrouveront paix et dignité chez Tante May...

Suivant le cours des eaux nous retrouvâmes facilement l'air libre, il neigeait, j'ouvris la gueule pour en happer les gros flocons, cela fit rire Mölinn... Comme il était bon de l'entendre rire de nouveau !..


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