- Une lutine rousse aux yeux verts ?.. Ah ah ah !.. Le croiras-tu ?.. J'ai eu ce rêve à ton âge, et ma femme est là pour l'attester !..

Marc le plus sage, le plus respectés des gnomes des chênes venait de m'arracher une confidence que je n'avais faite à personne, ni mes parents, ni mes frères et sœurs, ni même mon ami Arthur dont j'affrontais aujourd'hui le père !.. Il frappa dans ses mains... La mère d'Arthur se joignit à nous... Rousse, yeux verts ! je n'en croyais pas mes yeux, et la dévisageai fort impoliment. Moi qui ne voulais croire à la probabilité de mon rêve !..

- Kaitlyn, je te présente Goulven, ce petit lutin de jardin dont Arthur ne tarit pas d'éloges.

Elle me sourit gentiment, son fils lui en avait sans doute dit plus qu'à son père quant à notre amitié. Devinant mon émoi, Marc ajouta :

- Ainsi c'est la vérité ? tu as bien ces rêves ?.. Tu ne serais pas aussi troublé sinon !.. Mais sais-tu ? Je le pressens... Ton rêve pourrait s'accomplir comme pour moi !.. Tu as le cœur pur... Tu sembles généreux.

Par ces paroles aux résonances prophétiques, mon destin semblait soudainement basculer. Tout a donc commencé par cette merveilleuse coïncidence. Mais Il me faut vous expliquer comment je me trouvais, moi simple lutin juvénile, si loin des jardins de l'abbaye de Landévennec qui m'ont vu naître, face au redoutable patriarche de la Forêt du Cranou :


Le gnome des chênes.

Nul n'ignore dans la grande communauté des lutins de Bretagne qu'il n'est pas de lutins considérés plus prétentieux, plus vantard bien que fort sages que les gnomes des chênes !

Il est de tradition chez ces derniers de planter eux-même le chêne qui hébergera leur enfant mâle une fois celui-ci marié, et de veiller jalousement à la croissance de l'arbre, gage à leurs yeux de la réussite future de leur lignée.
Arthur n'échappait pas à cette tradition, et son père avait planté pour lui, voilà trente ans, un jeune chêne qui avait déjà fière allure, et dont le père tirait à l'entour tant de motifs d'orgueils et de gloire personnelle que cela ne manquait pas d'agacer tous les lutins des fermes et des landes, bien qu'ils ne se seraient jamais permis ne serait-ce que d'affronter le regard de Maître Marc ! Il arrivait même que l'on se gausse de lui jusque dans la forêt de Landévennec et les jardins de l'abbaye !..

- Ah le chêne du vieux Marc !..

Imaginez cela ! Des lutins de jardins, vivant de menus larcins et partageant leur temps entre farces grossières et fêtes nocturnes, osant se moquer de l'œuvre du plus sérieux des gnomes des chênes de la pointe de Bretagne, celui-là même dont les ancêtres avaient planté la forêt de Brocéliande !!

Mais, ce qui ne pouvait froisser le seigneur Marc, ni n'aurait dû inquiéter son fils, des railleries dictées n'en doutons pas par la jalousie ou l'ignorance, affectaient cependant profondément Arthur...

J'avais fait sa connaissance sous les bancs de l'école, car mon père, ayant passé toute sa vie dans l'écurie de l'abbaye de Landévennec, avait résolu de m'y envoyer, après avoir entendu les moines converser des bienfaits de l'apprentissage du latin de la géométrie et autres sciences...

Alors que tous les enfants de mon âge passaient leurs journées à faire des farces aux moines, moi je devais rejoindre chaque lundi l'école de Trégarvan, la seule de la presqu'île de Crozon facilement accessible aux gnomes et lutins, où l'on enseignât latin et grec aux jeunes humains qui comme moi n'en avaient que faire !..
Arthur, lui était passionné de savoir, il apprenait très vite, Nous n'avions pas le même âge mais il s'était pris d'amitié pour moi, m'aidait volontiers, et souvent nos soirées studieuses se terminaient par d'interminables discussions sur les mérites respectifs de la vie des lutins de jardin et de celle des gnomes des bois, qui s'ils se décrivent différemment n'en sont pas moins tous de la même espèce !

Je lui enseignais les mille et une manières de s'amuser aux dépens des hommes, ainsi que la manière de favoriser la pousse des légumes de leurs jardins (ce qui nous donnait le droit légitime d'en prélever une dîme).
Lui me parlait des mystères de sa forêt, de la jeune fille que son père choisirait pour lui, de son chêne, du chêne qu'il planterait à sont tour ! Mais au fil du temps, perça sous l'exaltation de ses récits une grande lassitude, une étrange tristesse...

Souvent ses belles certitudes se fissuraient sous mes yeux, je retenais mon émoi, de peur de lui donner l'impression de méjuger de sa belle fortune : comment aurais-je pu, moi modeste lutin de jardin, dont la famille n'avait jamais compté dans ses rangs ne serait-ce qu'un lutin de négoce ou de ferme, juger de la destinée du fils de Marc, le gnome des chênes le plus respecté ici ? Bien qu'il me semblât curieux que ce fut le patriarche qui choisisse la promise de son fils !
Il est vrai que chez les lutins de jardin, nous n'attachons pas la même importance au rang et à la lignée...

Il me fallut beaucoup de temps et de ruse pour percer à jour les raisons de son chagrin...
En fait d'avenir radieux, Arthur se lançait à corps perdu dans les études pour tenter d'oublier la jeune lutine des bruyères, qu'il avait rencontré, séduite puis aimé à l'ombre de la chapelle Saint Michel de Braspart, mais que son père l'avait contraint à abandonner au nom de l'honneur de leur famille !

Nous étions très jeunes tous les deux : Arthur approchait des trente ans, l'âge de songer à se marier pour un lutin, moi j'étais plus jeune d'une dizaine d'année, je ne savais pas vraiment au juste... Rapporté à la longévité des humains, il sortait de l'adolescence alors que j'y entrais. Quand il comprit que loin de le juger, je prenais part à son désarroi, quand je formulais le souhait de l'aider, il s'épancha sur mon épaule de torrents de larmes trop longtemps contenues... Moi le "petit frère" !

Combien de temps dus-je batailler avec ses préjugés ? Combien de soirées dus-je passer pour le convaincre qu'il devait suivre son cœur plutôt que la tradition absurde qui veut qu'un gnome des bois ne convole qu'avec des filles de la forêt ?

- N'avons-nous pas édifié une solide amitié ? Ne sommes-nous pas devenus comme les deux bras d'un même corps ? lui demandais-je un jour à court d'arguments, Vas-tu moi aussi me mépriser si ton père l'exige ? (Ce qui ne pouvait arriver, car Arthur se gardait bien de parler de moi à son terrible père.)

Arthur acquiesça, alors je lui promis d'aller voir sa belle, en retour il devait me promettre d'affronter son père, quant à notre amitié.
Il me confia une lettre (évidemment il me faudrait lui lire, car dans les landes et les tourbières des montagnes D'Arrée non plus il n'est pas coutume d'aller à l'école !), elle parlait de leur rencontre, de leurs émois, de son ressentiment d'avoir été lâche à ce point de n'oser défier son père, de sa volonté de l'épouser, si elle voulait toujours de lui, et si elle voulait venir vivre dans leur chêne...

Je n'avais osé lui suggérer d'écrire qu'il s'apprêtait à vivre où elle voudrait... mais ce sont pourtant ces mots qui sortirent de ma bouche quand je lus la lettre à la belle Gwenola avec tant d'émotion !
Nous étions sur la montagne de Trévézel, non loin de cette chapelle qui avait protégé leur idylle, un endroit comme je les aimais, où l'on pouvait admirer les landes s'embrasant au couchant.

La belle semblait farouche, mais je voyais bien qu'elle aussi souffrait... Là encore il me fallut beaucoup de diplomatie, de douceur et de persuasion pour la convaincre du réel remord dont souffrait son amant...
Ses parents m'avaient accueilli civilement, mais m'avaient fait rapidement comprendre toute leur hostilité respectueuse pour Marc : s'il refusait l'union de leurs enfants, ils devaient se rendre à son autorité, car sinon ils imaginaient naïvement que l'ordre des choses en serait gravement bouleversé !

Ils étaient étonnés et suspicieux que ce soit un gamin comme moi qu'Arthur ait chargé d'une telle mission, il me fallut leur expliquer notre profonde amitié, ils virent à quel point le bonheur de mon ami et de leur fille me tenait à cœur. Et je finis par convaincre la lutine des tourbières. Ell me gratifia d'un magnifique sourire qui illumina son visage frangé de l'or de ses cheveux tressés.

Quand je partis elle me glissa doucement à l'oreille :

- J'espère qu'un jour toi aussi tu rencontreras un grand amour comme Arthur ! Mais je suis sûr que tu sauras être ton propre messager petit lutin.

C'est avec beaucoup d'appréhension et de trouble que je quittai la lande pour m'enfoncer dans l'épaisse forêt du Cranou... Jamais je ne m'étais aventuré aussi loin à l'est, il me semblait risquer d'atteindre le centre du monde rapidement si je ne m'égarai ! Mais bien sûr n'étaient-ce là que superstitions de lutins ignorants !

Me ressaisissant, je me répétais sans relâche les repères qu'Arthur m'avait enseignés : tout d'abord Saint Rivoal ; prendre soin d'éviter les grands conifères, repaires de gnomes toujours grossiers car abusant de liqueur de pin ; ensuite suivre la pente naturelle jusqu'à la rivière ; puis en remonter le cours jusqu'aux plus hautes futaies...

Je débouchai justement des taillis quand je vis là un homme, affairé avec une sorte de grande équerre et un énorme compas articulé, mesurant les fûts, repérant les arbres devant, sans doute, être abattus, et les marquant d'un repère et de son sceau. J'espionnai le bonhomme longuement, (quelque chose dans sa mine m'inspirait, sans raison logique, grande confiance). Pourtant il s'intéressait particulièrement aux chênes...

Arthur m'avait tant et tant parlé de son chêne, m'ayant décrit ses frondaisons avec tant d'amour et de détails, m'ayant même (insigne honneur) fait le dessin de sa marque, que je n'eus aucune peine à le reconnaître parmi ceux que l'homme avait promis au sacrifice !..
A peine se fut-il éloigné que je courus confirmer mes soupçons en recherchant la marque de mon ami sur le tronc... elle était là ! invisible aux yeux d'un humain, mais si clairement gravée aux miens que j'en fus glacé d'effroi !
Que faire ? Que faisaient les gnomes des forêts quand pareille catastrophe se préparait ?

J'étais tout à ces réflexions quand je sentis son regard posé sur moi... Je me retournai d'un bond !

- Que fais-tu là sacripant ?! Sais-tu ce que fera le vieux Marc de toi s'il te trouve rodant sous le chêne de son fils ?..

Il était noir de crasse et pouilleux comme sorti des forges de l'enfer des hommes ! (Mais je me fis aussitôt la réflexion qu'il ne m'était pas vraiment hostile.) À peine plus grand que moi quoique bien plus vieux, il semblait cependant encore plus effrayé que je ne l'étais moi-même quand il me surprit, apparemment la seule évocation du terrible patriarche de la forêt avait suffit à lui faire perdre l'ascendant qu'il avait pris sur moi par la surprise...

- Je suis un ami d'Arthur justement...
- Un ami de maître Arthur ? allons donc gamin, me prends-tu pour un idiot ?.. qu'aurais besoin de toi un fils de Marc ?? et pourquoi se prendrait-il d'amitié pour un... un...
- Un lutin de jardin ? Et pourtant c'est la vérité, je suis même allé pour lui, sauver son avenir, et dois encore le préserver d'un grand péril ! Je bombai le torse disant cela pour montrer l'importance de ma mission.
- Un péril ? Que veux-tu dire ?
- Vois cette marque là-haut ! Un homme vient de la tracer, si nous ne faisons rien, le chêne va y passer !

Il leva le nez, et, voyant la marque :

- Es-tu sûr de ce que tu avances ? Je connais bien les marques des bûcherons, et leurs habitudes ! Ceci n'est pas une marque d'abattage, il y a des signes écrits dessus...
- Si je pouvais m'y hisser, nous pourrions savoir ce qui y est écrit...

Il me regarda interloqué :

- Tu sais lire ? Qui es-tu donc ? Les lutins comme toi ne savent rien d'autre que faire des sottises c'est bien connu !..
- Aide moi, fais-moi confiance !

Devant mon obstination teintée d'angoisse et mes suppliques il me proposa de monter sur ses épaules, mais j'étais encore trop bas...

- Ne bouge pas, je reviens !

Il revint avec une corde aussi vite qu'il était parti, et avec une adresse incroyable se hissa dans l'arbre en ayant passé la corde autour du tronc et de ses reins...

- Voilà ! tu as vu comme j'ai fais ? A ton tour !

Il me passa la corde, me fit ôter mes chausses pour ne pas glisser, et me poussa par en dessous... Le sol moussu me rassurait, même si je devais tomber je ne risquais pas grand' chose !

- J'y suis... Comment t'appelles-tu compère ?
- Mais vas-tu lire bourrique ?!
- "Trois grandes branches pour membrures de vibor, fût pour talon de quille."
- Que me chantes-tu là ? Tu t'es joué de moi, tu ne sais pas lire maudit farceur ! Qu'est-ce que ce charabia ?!

Je n'en savais rien moi non plus mais cela devait correspondre à la destination du bois de cet arbre...

- Je me rappelle avoir entendu parler de membrures à propos de bateau dans l'anse de Landévennec... Il doit s'agir de construire un bateau !

Son visage noiraud s'éclaira alors d'un large sourire.

- Je m'appelle Thomas, Je suis un gnome des landes, je ramasse de la tourbe pour les gnomes des chênes... Et toi ?
- Goulven, je viens des jardins de L'abbaye.
- Maintenant il convient de prévenir Maître Marc du sort funeste réservé à cet arbre... L'avenir de son fils en dépend !
- Mais que pourra-t-il faire ?
- On voit que tu viens d'un jardin toi !

De nouveau il me jaugea du regard avec une pointe de mépris.
Puis se radoucissant, il m'expliqua comment depuis toujours, les gnomes modifiaient à leur guise les travaux forestiers des bûcherons, dirigés par l'excellence des gnomes des chênes, ce qui explique leur prééminence sur tous les habitants des forêts, animaux compris, exception faite des blaireaux dont le caractère asocial n'est plus à démontrer.

- ...même les renards , craignent et vénèrent les gnomes des chênes... et les loups du temps oł il y en avait encore... jugea-t-il utile de préciser.

Je devinais facilement qu'il l'avait fait exprès : il n'ignorait pas la terreur qu'inspirent ces fauves cruels aux lutins ; il voulait me faire comprendre comme j'étais craintif et ignorant.
Toutes ses pensées secrètes, je les lus dans son regard... Il le sentit peut-être et redevint amical :

- Tu sais il nous est facile de marquer ou démarquer les tailles prévues par les hommes, ils sont tellement stupides et buveurs qu'ils se rejettent sans cesse les fautes !... hé hé hé !

Je suivis Thomas sans un mot, mais je pensais en moi-même que le "nous" qu'il venait d'employer désignait les gnomes des chênes, et non les lutins tels que lui !
Pendant que nous avancions je repensais à ces trois dernières journées : mon départ de l'école, le passage de l'aulne par le viaduc du chemin de fer ; la nuit passée sur le mont Saint-Michel et ma rencontre avec la belle Gwenola, lutine des landes désespérée ; la nuit passée dans un grenier de Saint Rivoal, et ma rencontre avec le gnome mineur. (ceci dit pour expliquer la noirceur du personnage)

A l'approche du grand chêne de Marc, je sentis un frissonnement irrépressible et une tension inconnue me saisir... Mon nouvel ami semblait lui aussi en proie à cette inquiétude...

- Tu le ressens aussi ? chuchota-t-il... C'est par ce sortilège que Maître Marc et tous les seigneurs des chênes protègent leurs demeures ! Pas un humain ne pourrait approcher comme nous le faisons là d'un chêne habité par un gnome !

J'en frissonnais encore plus fort, tous mes sens aux aguets...

- Ah ! te voilà toi ! Sais-tu depuis combien de temps nous attendons ta tourbe ?! La voix amplifiée par mes oreilles en alerte me fit l'effet d'un cataclysme !
- Mais où est donc ton sac ?? et que me ramènes-tu là ? Un lutin de jardin ma parole ! T'es-tu perdu dans la forêt ? Mais vas-tu répondre à la fin ?!

En fait il ne nous avait pas laissé le temps de placer une parole ou de répondre à son feu nourri de questions ! Je m'en indignai :

- Mes respects Maître Marc, je m'appelle Goulven et, si vous m'en aviez laissé le temps, je vous aurais souhaité le bonjour, comme vous auriez pu vous-même le faire...

Je crus mes derniers instants arrivés, le malheureux Thomas disparut littéralement sous un tas de feuilles mortes en tremblant comme si le ciel venait de l'ensevelir ! Quelle mouche m'avait-elle piqué de parler ainsi au lutin le plus important de Bretagne ?
Mais à ma grande surprise, et la sienne passée d'avoir affaire à pareil insolent, Maître Marc se prit d'un énorme éclat de rire !

- Eh bien, voilà un lutin bien ambitieux de venir chez moi me défier ! Mais tu as raison Goulven, j'aurais dû te saluer. Soit le bienvenu, il ne sera pas dit que Marc maltraite les voyageurs... Et les amis de son fils ! Ah ah ah!

Arthur avait donc parlé à son père !.. Je n'osais l'espérer, mais lui avait-il tout dit ?

- Pardonnez ma jeunesse et mon insolence Maître Marc, mais si j'étais parti investi d'une mission par votre fils, c'est maintenant pour deux affaires que je dois servir votre maison.
- Rentrons, nous ne devons pas rester trop longtemps au dehors pour de sérieuses affaires !

Thomas, trop content de s'en tirer sans autre désagrément avait déjà filé.
La demeure, tapie sous les racines du chêne, était vaste, confortable et richement décorée.
J'expliquai rapidement la situation au patriarche, toutes mes observations, et les conclusions que j'avais déjà tirées de la lecture du sceau sur le chêne d'Arthur, dont l'absence au passage m'intriguait grandement. Mais comme aucune explication ne m'en était fournie, je n'osai pousser plus avant l'insolence.
Le vieux Marc se voulait impassible (Mais malgré ses efforts pour le dissimuler, je le sentais extrêmement troublé).

- L'homme a donc deux heures d'avance sur nous... D'après tes dires il se déplace fort lentement puisqu'il cherche des pièces déjà formées aux courbes de son bateau... En tout cas tu nous auras fait gagner un temps précieux !

Il claqua dans ses mains, trois gnomes apparurent sans que je puisse savoir d'où ils sortaient, il leur murmura quelques mots, et ils repartirent sans même un regard pour moi !

- Nous allons devoir attendre que la forêt rende son verdict !

Cette phrase était pour moi tout aussi énigmatique que les mots écrits par l'homme...
L'attente ne dura guère plus de trois bols d'une infusion de menthe et de tilleul que le maître nous fit servir... Bien que d'apparence sereine, je sentis qu'il restait inquiet, et sans doute pas seulement à cause de cette affaire d'arbre...

- Ainsi tu étudies avec Arthur ?

Il rompit le silence brusquement, déchirant le voile de ma rêverie, voulant profiter de ce qu'il devait lui paraître comme un instant favorable.

- Quelle idée saugrenue pour un lutin de jardin de vouloir apprendre à lire ! renchérit-il sans attendre de réponse. (Si sa sentence paraissait ironique, quelque chose me fit penser qu'aucun mauvais sentiment ne semblait l'animer.)
- En cela j'obéis à mon père qui, bien qu'illettré, est fort sage à force de côtoyer les moines de l'abbaye de Landévennec.
- Voilà de belles résolutions, voilà la belle obéissance !.. Comme j'aimerais que mon fils soit comme toi plus respectueux de son père !..
- Mais il l'est Maître Marc et Arthur étudie fort sérieusement...

Il m'interrompit sans ménagement :

- Que nenni mon garçon !.. Que nenni !.. Tu sais bien que ce n'est pas de cela dont je te parle !..

Je baissai les yeux pour n'avoir pas à croiser son regard courroucé...

- Moi aussi il m'arrive de vouloir désobéir... Dis-je en regardant mes chausses, quand mon père, malgré les études, ne voit d'autre avenir pour moi que de rester au monastère à faire des farces aux moines, alors qu'un jour je partirai courir le monde à la recherche de la lutine rousse aux yeux verts qui m'apparaît parfois en songe...
- Rousses aux yeux verts ?.. que me chantes-tu là ?.. Je ne connais qu'un seul endroit au monde où...

Ce diable de gnome s'interrompit brusquement alors qu'il s'apprêtait à me dire où pouvait résider la vision de mes nuits !..


Voilà donc comment j'avais ouvert mon cœur à Maître Marc, le père de mon meilleur ami qui lui-même ignorait tout de mes visions nocturnes ! Puis le patriarche m'avait présenté à la mère d'Arthur, Kaitlyn qui aurait fort bien pu être la mère de ma visiteuse rousse aux yeux verts tant la ressemblance était frappante ! Hélas il ne m'avait rien dit d'où elle venait.

Bien qu'une foule de questions se bousculaient dans ma tête, je n'osai demander plus, ni d'où ni comment elle était venue, si elle était fille du peuple des chênes, ou si elle venait d'ailleurs, car s'il est vrai que je connais peu la Bretagne, que je n'ai guère appris à l'école des humains, il n'a jamais été question de rousse aux yeux verts chez les lutins et les gnomes !.. Aussi avais-je toujours considéré ce rêve non comme une prémonition dont nous, lutins, sommes pourtant coutumiers, mais bien comme un rêve fantastique...

- Ainsi tu désobéirais à ton père pour rechercher une lutine comme elle ? Il avait le don pour m'arracher à mes pensées !

Il y avait une pointe d'ironie et de défi dans sa manière de parler ! (et de ces tours que l'on rencontre chez un père, pensai-je malgré moi, ce qui m'encouragea.)

- Arthur votre fils m'en a montré la voie : il laisse s'exprimer l'amour qui le consume, et mérite autant que moi votre indulgence...

Ma répartie fit mouche ! Une fois encore Maître Marc se sentit pris en défaut. La mère d'Arthur, tout comme Thomas tout à l'heure se fit toute petite, attendant l'explosion du Maître... Mais une fois encore il prit le contre-pied de ce qu'il devait avoir l'habitude de faire à la moindre contrariété :

- Et où crois-tu qu'il est en ce moment ton ami ?.. Crois-tu qu'il protège son bien comme tu le fais si bien à sa place ? Crois-tu qu'il court la lande, éperdu, à la rencontre de sa mie ? Dis moi le sais-tu ?...

Je compris en un éclair qu'Arthur, s'il avait parlé à son père, n'avait su lui résister, et qu'il devait à cette heure être retourné docilement à l'école !

- Sans doute sous votre autorité est-il retourné aux études ?
- Tu ne crois pas si bien dire ! Les rêves et les aventures sont pour les esprits forts, les certitudes et les sentiers éclaircis sont pour les faibles comme lui... Vois-tu il est presque adulte mais il n'a pas la force de caractère que tu montres malgré ton jeune âge : Il ne saura jamais me désobéir, c'est pourquoi je dois le protéger...
- Mais... j'ai... un message pour lui... de la part de sa mie... A vous dois-je le dire ?...

Il me paraissait si juste à présent, si fort, pourquoi devrait-il tout détruire ?..

- Je sais ce que tu penses !.. Tu veux faire confiance en mon jugement, tu veux croire en mon sens de la justice... Parle sans crainte pour ton ami, maintenant ou jamais !... Sa voix s'était faite grave et solennelle... Mais si tu choisis de te taire, il te faudra partir sur l'heure et renoncer à ton amitié... et à tes rêves !

Je jetais un regard inquiet à la maman d'Arthur, qui me fit un signe d'encouragement en souriant !

- Arthur a invité Gwenola à le rejoindre sous votre protection... J'ai maladroitement modifié sa proposition en disant à la belle qu'il était prêt à la suivre où elle désirerait aller...Elle m'a répondu qu'il n'y avait nul autre endroit, que là où Maître Marc espérait les voir vivre, qu'elle désirait pour eux...

L'atmosphère semblait s'apaiser doucement, maman paraissait très heureuse, je profitai de ce répit et de la réflexion du père pour la dévisager encore... Vraiment nulle part je n'avais vu pareille figure !.. Elle ne pouvait venir de chez nous, ni même de Brocéliande !.. Bien sûr elle n'était plus toute jeune, mais, comme elle irradiait de tendresse et de bonté ! Quelle douceur dans ses traits, soulignée par ses cheveux incroyablement roux !

- Voilà une maladresse qui nous éclaire sur la droiture de la lutine !

Une fois de plus ce diable de gnome m'avait arraché à mes rêveries !

- Ainsi qu'elle le désire il sera fait : Arthur et Gwenola planteront des chênes dans ma belle forêt !.. Quant à toi, tu en seras récompensé... Si nous parvenons à retrouver ce curieux charpentier qui ne semble s'intéresser qu'aux branches tordues !

Je n'eus guère le temps de réfléchir à ces dernières paroles qui sonnaient pour moi comme prophétie, car l'un des gnomes venait de revenir, il se pencha cérémonieusement pour chuchoter à l'oreille de mon hôte, dont le visage s'éclaira :

- Goulven, voici que va s'offrir à toi la possibilité d'accomplir ton destin : Saisis la chance ! Suis notre ami il te mènera à notre homme, c'est un charpentier de marine, renseigne-toi bien sur lui car je devine que c'est sur l'un des bateaux qu'il construira que plus tard tu embarqueras, pour voguer à la recherche de ta visiteuse nocturne...
Il n'y a qu'en Irlande que les lutines peuvent être rousses aux yeux verts ! Et seules les lutines des forêts de chênes du Donegal savent visiter les rêves de garçons d'exception tels que toi !
Va dépêche-toi et ne t'inquiète plus pour ton ami Arthur, nous avons déjà trouvé pour notre homme de belles pièces de charpente sur un autre chêne de la forêt... Et dès qu'il sera habité, le chêne d'Arthur sera intouchable pour les humains...
Rousse aux yeux verts! Ça par exemple !...

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