Rendez-vous au Fastnet

L'Irlande ! Nous voguions vers l'Irlande, vers ma chère lutine, qui, je n'en doutais pas, m'attendait ! Je ne connaissais rien de cette contrée, sinon que c'était une île verdoyante, dont la population tant humaine que lutine était hospitalière... L'on m'avait aussi dit que c'était là que s'étaient réfugiées les dernières fées et que les sortilèges étaient nombreux dans ses tourbières...
Docilement Goyen le beau lougre de Pont-Croix taillait sa route avec puissance, quatre jours seulement et je pourrais débarquer à Bantry, là il me faudrait trouver un gnome pour m'indiquer le chemin du Donegal...

Le vent toujours orienté norois obligea le patron à abattre, venant raser l'île d'Ouessant, il en passa si près que j'en pus compter les moutons ! Mais cette option lui permit ensuite de traverser la manche sans encombre vers la Cornouaille anglaise avant de doubler le cap Lizard puis de virer tribord amure en direction du Fastnet ,ce rocher diabolique sentinelle solitaire à la pointe sud ouest de l'Irlande, passage obligé pour nous qui allions à Bantry...
Le noir rocher n'avait pas au dire des marins usurpé sa mauvaise réputation, d'ailleurs le deuxième soir, alors que nous avions doublé le Cap Lizard, ils s'inquiétaient dans le poste d'équipage du choix de leur patron :

- Ils ont un compte à régler ce vieux forban et le 'caillou', j'espère que nous ne paierons pas de notre vie sa prétention !
- Raconte-nous ce qui lui est arrivé au Patron, au large du Fastnet ?

Caché sous un coffre, j'écoutai le récit, haletant...

- C'était quant il était encore à la pêche... A trois solides ligneurs, ils étaient venus traquer le bar dans les brisants au pied du maudit rocher... Ce n'était pas la première fois qu'il s'aventurait dans ces parages mais ses deux compères eux ne connaissaient pas les pièges du coin... L'un d'eux s'est laissé porté trop près de la roche... Le second voulut le secourir, et tous les deux ont été broyés comme des coques de noix sous les yeux du Patron impuissant...
- Tous se sont noyés ?...
- Non heureusement, pressentant la catastrophe il avait eu le temps d'armer une annexe... il la fit dériver derrière les deux autres, et il les ramena deux par deux à son bord ! De ce jour, il a abandonné la pêche, mais il voue au rocher une haine farouche, car il a fallut longtemps pour qu'on lui redonne sa chance au commandement d'un bateau !
- Et s'il lui prenait fantaisie de vouloir raser le caillou comme il l'a fait d'Ouessant ?
- Il en est capable, si la manœuvre lui fait gagner quelques précieuses heures en ne manquant pas la marée pour remonter la baie de Bantry qui est très profonde !

A peine venait-il de finir sa phrase que le patron fit irruption dans l'écoutille :

- debout les gars, deux avec moi, les autres au pieu pour le prochain quart ! Allez dépêchez-vous ! Nous devrions passer cette nuit !

Je compris qu'il voulait dire "passer le rocher"... Le récit m'avait bouleversé. Ne voulant pas être en reste, je retournai à l'arrière pour écouter les commandements du Capitaine :

- Je ne veux aucun moment d'inattention ! Vous resterez deux pour ce premier quart, les deux autres prendront ensuite la relève... Je veux être réveillé dès que l'on verra le phare ! Je veux voir le caillou de mes yeux ! Passez bien la consigne : Je veux être réveillé !
-Oui Patron, nous veillerons !

Et ce premier quart se passa sans péripéties notoires... Je veillai sur les hommes... Puis je m'endormis, c'est alors que la lutine me rendis visite...
Habituellement elle restait me regarder dormir, souriante, sereine, plein de douceur dans le regard... Depuis que j'avais pris la résolution d'aller en Donegal à sa recherche, elle me visitait souvent, comme si elle avait connu l'avancement de mes projets, et elle restait là me contemplant, curieusement j'étais à ses côtés frôlant parfois sa main, me regardant dormir moi aussi ! Mais cette nuit là, elle ne souriait pas, elle semblait en proie à une terrible angoisse, je touchai sa main, elle crispa la sienne sur mon poignet, des larmes commencèrent à perler sur ses joues ! Je me réveillai en sursaut, tremblant et inquiet...

Puis arriva la relève... Je sentis tout de suite que quelque chose d'inhabituel se passait... Ils échangèrent quelques mots, quand tombèrent les consignes quelques rires fusèrent... Les premiers s'en furent se coucher...
Rapidement les hommes perdirent le cap, je le sentis en observant les étoiles, le vent avait adonné et ils avaient infléchi vers le nord gardant l'amure inchangée... Ce n'était pas une grosse variation, mais eux qui disposaient d'un compas auraient dû s'en rendre compte !..

J'allai voir si le Patron dormait... Il ronflait comme un sonneur ! Je me précipitai dans le poste d'équipage, ici aussi tous dormaient dans leurs hamacs... Deux bouteilles vident roulaient nonchalantes sur le sol... Etaient-ce les hommes qui venaient de s'assoupirent qui les avaient vidées ?.. Deux autres bouteilles également vides étaient cachées dans un équipet ! Pas de doute, les marins là-haut avaient bu avant l'heure ! Très inquiet, ne sachant que faire, je retournai à l'arrière... Ils avaient arrimé la barre, et s'étaient allongés sur les bancs... Tous les deux dormaient comme des bienheureux !!

Ma chère lutine avait voulu me prévenir du danger !.. Mais que pouvais-je faire ?.. Il était évident que je ne pouvais risquer de libérer la barre pour essayer de manœuvrer un si grand bateau... Choquer tout ?... J'ignorais quelle serait la réaction de Goyen si je me trompais dans l'ordre des manœuvres... Me découvrir au Patron ? Risquer une nouvelle fois un mauvais sort de la part des humains ? Là je n'aurais droit à aucune indulgence : le Patron était impitoyable et sévère ! Inutile d'espérer le raisonner comme Maître Loïc... J'étais sûr qu'il serait capable de me jeter aux poissons comme passager clandestin et porte-poisse avant même de m'avoir entendu... Ces marins sont tellement superstitieux !

Il me fallait trouver un stratagème... Réveiller le Patron sans qu'il me découvre... Faire du bruit ?..Le chatouiller ?.. Non j'ai trouvé !.. Je vais prendre du poivre dans la cambuse !.. Si ça ne le réveille pas je veux bien retourner finir mes jours dans la cellule du prieur de Landévénec !..
Je filai donc dans la cambuse... C'est là que dormait le mousse, et je commençai fébrilement à chercher le poivre... Hélas dans ma précipitation je renversai trois bocaux qui vinrent se briser bruyamment juste sous la tête du mousse !... Il écarquilla les yeux et me vit debout au milieu des conserves... Il m'attrapa prestement et me dit :

- D'où sors-tu toi ?.. Et quel genre de bonhomme est-tu ?...
- Je... je suis un novice comme toi... je cherchai du ... du poivre ! Pour réveiller le Patron !
- Mais nous allons y aller réveiller le Patron ! Tu feras moins le drôle devant lui ! Tu es un korrigan de malheur n'est-ce pas ?...
- Non ! Je ne suis qu'un lutin de Jardin, je t'en prie ne me livre pas au Patron, il me jetterait par-dessus bord !
- Penses-tu ? Mais non, il te vendra un bon prix à un cirque ! Tu n'es même pas assez gros pour servir d'appât dans un casier !
- Je t'en prie écoute mon histoire, Goyen vogue à sa perte ! Là-haut ils dorment tous et nous allons droit sur le Fastnet !
-Qu'essaies-tu de me faire croire ?...
Il relâcha un peu sa pression.
- C'est la vérité ! Ils ont bu au moins quatre bouteilles en attendant le quart... et maintenant ils dorment...

Il resta interdit... regarda dans la réserve...

- Il manque des bouteilles ! Par Dieu tu as raison ! Mais que fais-tu à bord ?
- Je n'ai pas le temps de te le raconter, monte vite les réveiller, ou réveiller le Patron...

Convaincu enfin il fila sur le pont... J'en profitai pour m'échapper. Mais il avait beau secouer ses camarades, ceux-ci ne lui répondaient que par des grognements... Affolé il libéra la barre... Et Goyen partit au lof si brutalement qu'il se trouva projeté sous le vent, sa tête venant heurter une hiloire, il perdit connaissance !
De nouveau Goyen fit quelques embardées comme un âne furieux refusant le licol, j'essayai en vain d'assurer la barre, mais seul un homme robuste pouvait maîtriser pareille monture !
Levant les yeux vers l'horizon, je vis une lueur ! Le phare ! Nous piquions maintenant droit sur lui... Le maudit rocher allait enfin pouvoir assouvir sa vengeance sur celui qui lui avait volé ses proies autrefois !

Le Fastnet ! Il était à peine visible et déjà effrayant... Le vent à son approche forcit encore... Au diable mon avenir ! Adieu Ma belle lutine ! Je courus à la cambuse, m'emparai d'une grosse poignée de poivre moulu, et retournai dans la cabine du Patron par ma cachette... Prenant ce qui me restait de courage et d'énergie, je grimpai sur sa couchette, et là, assis sur son torse s'enflant au rythme paisible de sa respiration , je lui soufflai le poivre du plat de la main vers les narines... J'attendis, anxieux, le résultat... D'ordinaire cette farce me réjouit beaucoup, mais cette fois il fallait attendre que l'homme se réveille, au risque d'être pris !..
Les hoquets prémonitoires de l'éternuement se firent attendre... Mais ce tour ne ratait jamais, et j'eus tout juste le temps de plonger sous la couchette quand il éternua, se redressant de toute sa haute taille...

Son instinct de marin fit le reste !... Aussitôt il compris que quelque chose ne tournait pas rond sur le pont...
Entrant dans une rage folle, il se précipita sur la barre, se mit vent de bout, en choquant toutes les écoutes, puis mit à la cape... Il entreprit de réveiller les hommes à grandes gifles !

- Debout bande d'ivrognes ! Pour sûr qu'il vous faudra trouver un autre embarquement pour revenir en Bretagne ! Allez vauriens ! Allez réveiller les autres !

Puis il vit le mousse gisant inanimé près d'un dalot...

- Holà garçon, que s'est-il passé ? Ces abrutis t'ont-ils frappé ?
- Non Patron... non... un lutin est venu me réveiller pour me dire que le bateau filait droit sur les rochers, je suis monté, j'ai voulu gouverner mais l'aulofée m'a projeté sous le vent...
- Un lutin ? Allez donc ! Tu n'es pas encore remis de tes émotions... Un lutin Ah ! Ah ! Ah !
- Mais je vous assure...

Le Patron lui coupa la parole :
- Ce ne sont que légendes de bonnes femmes et superstitions, et tu es encore jeune... Tu as fait ce que tu as pu garçon c'est bien mais la prochaine fois viens plutôt me réveiller. En mettant ton lutin dans la poche avec un mouchoir dessus !

Le mousse ne dit plus rien, après tout pourquoi continuerait-il à se ridiculiser devant ses camarades qui arrivaient enfilant précipitamment leurs vareuses ? Il se convainc lui-même qu'il venait de rêver...

- Ecoutez bien vous deux, vos ivrognes de compères méritent le gibet ! Nous aurions tous pu y passer... Le mousse a failli mourir en essayant de sauver le navire, et si je n'avais pas été pris d'une quinte d'éternuement comme si l'on m'avait soufflé du poivre dans les narines, vous ne seriez plus là à m'écouter !

Le novice restait abasourdi comprenant que je les avais sauvés... Les autres écoutaient le Patron incrédules...

- Allez ! Tous à l'ouvrage ! Nous n'avons que trop perdu de temps Nom de Dieu !

Le mousse resta pensif mais garda le silence... Jusqu'à notre arrivée à Bantry il fouilla discrètement le bateau, mais ne me trouva pas.


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