Les gosses de Dublin.

Nous parlâmes peu de mon expédition dans les tourbières, j'avais confimé à Mölinn que, comme elle l'espérait, j'avais fait de grand progrès pour lire dans les pensées. elle ne me félicita pas du succès de mon entreprise, mais je sentis quand même de la fierté quand elle sut que le père et le fils avaient été, grâce à moi réunis.
Nous évoquâmes les conséquences possible du départ du charmeur de fantômes, mais elle m'assura que ces malheureux esprits trouveraient bientôt la paix. Quand je lui demandai comment elle pouvait être si affirmative, elle répondit simplement :

- Partout en Irlande, il existe des sortilèges discrets qui apaisent les esprits désespérés : ici des Cairns savamment agencés, ailleurs de simples murets de pierres sèches ou des gravures savantes sur des stèles, et même des croix chrétiennes hi hi !

J'étais en définitive soulagé que la Fée ne m'ait plus fait de reproche pour l'insolence avec laquelle j'avais demandé beaucoup plus qu'elle n'était tenue de me donner.
Quelque temps passa pendant lequel elle continua ses expéditions nocturnes dans le plus grand secret, je me doutai qu'elle luttait quotidiennement contre les mauvaises âmes désormais livrées à elle-même depuis l'exil de Mag.


- Il y a une bande de gosses à Dublin qui a grand besoin de notre aide.

C'est par ces mots qu'un matin de novembre Maureen vint me tirer de mon sommeil.

- Dublin ?.. Chic !.. Je n'y suis jamais allé !
- Te voilà bien enthousiaste, mon petit lutin !.. Tu ne te demandes même pas à quoi je compte t'exposer ?...
- Euh... S'il s'agit d'enfants...... Je devins méfiant tout à coup !
- Tu te ravises ?.. Hi Hi Hi !.. Tu as raison : les grandes villes comme Dublin, sont inhospitalières pour les gens des petits peuples, et là-bas tu n'auras aucun secours, ni de lutins ni de fées... Et les quelques gnomes qui y résident encore ont abandonné tout amour propre : Ils ne survivent qu'en disputant aux rats les poubelles des humains !.. Aucun n'a eu le courage de m'aider !.. Je ne les en blâmes pas, mais... Peut-être au passage sauras-tu leur rendre leur fierté ?

J'avais déjà eu l'occasion de me disputer avec Maureen sur le peu d'estime qu'elle manifestait généralement pour les miens... Cette fois, je ne voulus pas relever sa remarque, sinon que j'étais déjà déterminé à aider mes semblables autant que les gosses de Dublin si cela était possible...

- Vais-je être métamorphosé ?..

Cette perspective m'excitait beaucoup, je n'avais guère apprécié d'être un chat, mais j'avais encore frais le souvenir formidable de mon aventure dans les tourbières !..

- Oui bien sûr !.. Voyons... Elle fit semblant de réfléchir, je savais qu'elle avait déjà décidé, mais sans doute voulait-elle se jouer un peu de moi !
- Que dirais-tu de devenir un gros rat noir ?..

Son nez semblait s'allonger comme celui de Pinocchio, je ne dis rien...

- Ou en chauve-souris ?...

Depuis que j'avais été un âne, je lisais dans les pensées si facilement que je ne m'inquiétai pas, me contentant de sourire...

- Oh! Tu n'es pas drôle !.. Tu pourrais au moins t'indigner ?.. Elle était désappointée de n'avoir pu me faire marcher.
- Je sais très bien que tu as déjà choisi, et je te fais confiance belle Maureen...
- Alors nous partons!... Et hop !

Je fus saisi d'un étrange tremblement, je retombai à quatre pattes, et me mis à gronder...

- Tout doux mon beau toutou !.. Tout doux...

Comme pour le chat, la voix humaine eut tôt fait de m'amadouer, exerçant un charme étrange... Est-ce propre aux animaux domestiques ? me demandai-je alors que Maureen me mettait un collier et une laisse qu'elle venait de sortir de la poche de son tablier...
D'être attaché de la sorte me parut aussitôt insupportable, je tentai vainement de me libérer, ce qui amusa la fée et augmenta mon désarroi !

- Pourquoi m'humilies-tu de la sorte ?!
- Tu es un chien désormais... Les chiens sans collier ne sont pas en sécurité ici ! Et encore moins à Dublin !.. en tout cas, je te conseil de rester calme, sinon tu risques te blesser...

Il me fallut me soumettre !.. J'enviai un peu moins tout à coup le brave Sam... quoique je ne l'aie jamais vu à l'attache !
Le trajet fut sans histoire, tout d'abord Killarney, où malgré mes craintes nous ne croisâmes aucun gnomes, j'aurais eu si honte que l'on me vit en laisse !.. Bien sûr c'était stupide puisque aucun ne connaissait Maureen et moins encore son chien... Puis de là nous prîmes le train jusqu'à Dublin.

Ce voyage en train fut pour moi une expérience presque plus excitante que d'avoir revêtu une nouvelle apparence !.. Ces machines soufflant et crachant l'eau la vapeur et le feu me fascinaient !.. Ici elles étaient beaucoup plus puissantes que celles brinquebalantes qui s'époumonaient sur des voies étroies entre Châteaulin et Crozon, si lentes que les voyageurs pouvaient descendre et remonter du convoi en marche tant il peinait dans les montées aux abords du Menez Hom...

Chiens et chats sont beaucoup plus proches qu'il n'y paraît, et je n'eus aucune difficulté à m'adapter... D'autant que, depuis Tralee, je n'avais pas perdu le formidable odorat du félin... Mais celui de chien était encore meilleur !
Ainsi m'amusai-je tout le voyage à essayer de deviner la personnalité, le labeur ou l'origine des voyageurs :
Ce gros monsieur en sueur, respirant avec tant de difficulté était Boucher, sans doute revenait-il de l'ouest où il avait sélectionné des bêtes... Cet autre, sec et discret transportait des papiers très important pour lui dans sa mallette, l'encre en était encore fraîche... était-il comptable ou écrivain ?.. Il me plût de croire qu'il écrivait des romans peuplés de créatures fabuleuses, et que son apparence sobre, presque insignifiante, ne servait qu'à dissimuler un magicien de la plume !..
Puis à une halte, une dame intarissable vint tenir compagnie à Maureen, elle exhalait un tel parfum qu'elle m'en troublait les sens !.. L'on m'aurait muselé ou mis un bandeau sur les yeux, j'en aurais moins souffert !.. Et elle parlait, et elle parlait !..
Au bout d'un moment, je n'y tins plus :

- Comment Maureen ne lui avait-elle pas encore asséné un salvateur coup de baguette magique ?!..

A peine avais-je eu cette pensée déplacée que Maureen tira sèchement sur ma laisse, je la regardai interrogateur, elle me fit un clin d' œil, et aussitôt la dame se tut !.. Magique !..
Ce fut un soulagement dans le wagon... Un doux ronronnement de conversations modérées vinrent me bercer et je m'assoupis un long moment...

Je me réveillai en sursaut. La dame était partie, son odeur marquait encore l'atmosphère, mais quelque chose d'autre m'avait réveillé !.. Une odeur... Une odeur familière, mais je n'arrivai pas à la reconnaître !.. Je m'étais assis, et regardai attentivement les nouvelles têtes... C'était un homme, d'âge indéfinissable, plus tout jeune, mais loin d'être vieux, grand, longiligne, ses doigts étaient d'une extraordinaire finesse... Tout en lui respirait l'harmonie : le visage long, barré de lèvres fines, les yeux vifs toujours plissés, comme si sa pensée vagabondait au loin, il ne voyait pas défiler les paysages comme je le regardai...
Pour tout bagage il avait une valise longue et étroite, elle était imprégnée d'odeurs de pub, mais c'est l'odeur de ses chaussures surtout qui m'excitait... Maureen sentit mon agitation.

- Que se passe-t-il mon chien ?..
- D'où vient cet homme ? Veux-tu l'interroger pour moi ?..

La demande était incongrue, et pourtant :

- Monsieur, dit Maureen avec sérieux, mon chien serait heureux de savoir d'où vous venez !

Etait-elle folle?.. Le brave homme me regarda avec intérêt, sourit et répondit :

- De Buncrana, au nord du comté de Donegal, mademoiselle... dites-le-lui ! ajouta-t-il amusé.
- Inutile, il est très intelligent et vous aura compris.
- Vraiment ?.. Et comment en êtes-vous sûre ?... demanda l'inconnu soudain très curieux pour ce beagle pourtant bien ordinaire, assis aux pieds de sa maîtresse...

Cette fois j'étais persuadé qu'elle jouait avec le feu !...

- A quoi joues-tu Mölinn ?.. J'ai reconnu l'odeur de la vallée... de MA vallée !.

Maureen me calma en posant la main sur mon front.

- Il a reconnu l'odeur d'un vallon du Donegal sur vos semelles...
- Ah bien sûr !.. Bien sûr... Il est vrai que j'y étais voici trois jours, et j'ai fait une longue promenade dans une étrange forêt de chênes que je ne connaissais pas...

Les mots, 'étrange forêt de chênes' , m'avaient fait dresser les oreilles, je dévisageai l'homme, au visage doux, coiffé d'un curieux chapeau à large bord lui donnant l'allure d'un saltimbanque...

- Ah !.. Il reconnaît l'endroit !.. regardez-le !.. il était visiblement incrédule.
- Je vous l'avais dit, il comprend tout... N'est-ce pas le chien ?.. répondit Maureen imperturbable.

Elle aurait quand même pu me trouver un nom !

- Mais... S'il est si malin, saura-t-il deviner ce qu'il y a là-dedans ? Il posa sa main sur sa longue valise en me fixant dans les yeux.
- Il va de pub en pub... Mais ce n'est pas un ivrogne... Sans doute est-il musicien itinérant... Un instrument de musique ?..

Je m'étais tourné vers ma maîtresse pour lui communiquer ma pensée. Mon raisonnement était limpide... Maureen acquiesça en me flattant le menton...

- Il a une haute estime de vous : il pense que vous fréquentez les pubs, mais pas pour vous y adonner à la boisson... Pourquoi pas pour y faire de la musique ?...

Maureen semblait enchantée de jouer à ce petit jeu... Voulait-elle vérifier mes talents avant de me lancer dans Dublin ?.. Voulait-elle me faire comprendre l'étendue de ma perspicacité ?...

- Bravo !.. Vous êtes extraordinaire !.. disant cela l'homme ouvrit sa valise comme l'on ouvre un coffre renfermant une relique inestimable...
- Il est extraordinaire ! rectifia Maureen.

Je m'étais redressé tout à fait pour voir ce que contenait la valise. Couchée dans un moelleux matelas de taffetas et de velours cramoisis, comme un oiseau de paradis assoupi, dormait une cornemuse comme jamais je n'en avais vu : toute faite d'ébène, bois de rose, argent et ivoire !.. Elle avait une élégance rare, avec son col de cygne, son mince et long bec noir, ses interminables pattes de héron...

- Veut-il m'en entendre jouer ?..

Très amusé, l' œil pétillant, l'homme n'attendit pas la réponse de Maureen, d'autant que tous dans le wagon s'étaient approchés et regardaient l'instrument comme s'il s'était agit d'une magicienne endormie depuis des siècles, que l'on allait réveiller pour les charmer...
Il se ceintura d'un drôle de soufflet, semblable aux soufflets de forge, réveilla délicatement la cornemuse qui poussa quelques petits grognements comme un petit goret somnolant, avant de se gonfler docilement....

Les premières notes furent pour moi, le chien, une torture, car j'avais tendu l'oreille, oubliant mon ouie trop fine !..
Puis ce fut l'enchantement !...
C'était un magicien qui venait de ramener à la vie une nymphe !
On aurait dit un abeiller au petit matin sur un tapis de bruyères, le murmure d'une source mystérieuse dans un bosquet, nous entendîmes le chant des rossignols des alouettes et des grives, les piaffements des chevaux dans la prairie, jusqu'aux gouttes de rosée s'évaporant sous la caresse des premiers rayons de soleil...
La musique nous enveloppa si complètement que le train lui-même cessa de cahoter !..
La cornemuse paraissait vivante !..
Elle et lui semblaient deux vieux complices : se chamaillant parfois, puis s'étreignant tendrement...
A d'autres moments on aurait crû qu'il ne pouvait plus contenir ses plaintes et tentait désespérément de la consoler...
Puis il la faisait chanter, pleurer ou rire...
Par enchantement, sortirent des bagages un violon, une flûte ; des poches une guimbarde des bones, ces os plats de mouton que l'on utilise à la manière des cuillers, et l'inévitable tin whistle !..

Le reste du voyage se termina en musique... alt : neil.mid Mais toute chose à une fin, et nous débarquâmes à Heuston-Station grisés par la musique comme par de l'alcool !..

Le piper félicita une nouvelle fois Maureen pour l'intelligence de son chien, et me tapa amicalement sur la tête

- Si vous souhaitez m'écouter, je jouerai toute la semaine dans un pub juste en face de Connolly-Station!
- Où allons-nous ?
- Chez une tante, sa maison sert de refuge à des enfants des rues, ceux qui veulent s'en sortir... Tu comprendras bientôt...

Maureen aimait rester énigmatique (d'autant plus qu'elle savait combien cela m'agaçait), je pris le sage parti de la suivre docilement, en prenant soin de repérer les noms des rues...
Dublin était une ville comme je n'en avais jamais imaginé, j'en avais vu des photographies dans les revues de Grand-père, mais elles étaient anciennes, maintenant il y avait des voitures automobiles et même certains tramways n'étaient plus tirés par des chevaux !..
La vie devait être dure pour mes frères chiens, partout je vis des pancartes leur interdisant l'accès de tel ou tel lieu, je commençai à comprendre pourquoi j'étais tenu en laisse !..

- Resterai-je toujours attaché ?.. Ça me gène d'être ainsi devant toi.. Et puis en cas de besoin....
- Je comprends, j'en suis désolée, dès que nous serons arrivés, tu pourras t'ébattre dans le jardin ou dans le parc voisin, je t'y rendrai ta liberté... Mais attention !.. Ce sont les nuits que tu devras t'aventurer en ville... Et là tu seras seul!..

Quel service pourra rendre un chien dans les nuits de la ville ?.. Une menace pèse-t-elle sur les protégés de la tante de Maureen ?...
Je n'eus pas trop le temps de ruminer ces questions, car après avoir longé la rivière Liffey sur sa rive droite, nous bifurquâmes à droite après Aston Quay, pour descendre au sud de Trinity collège vers Nassau. Nous longeâmes un grand parc où je reniflai la présence d'écureuils et de chats, puis nous entrâmes dans une propriété nichée dans une petite rue entre Nassau et North Baggot. Certes plus petite que le manoir de Killarney, la maison carrée entourée d'un grand jardin clos de murs était assez grande tout de même.
A peine le portail refermé sur nous, une ribambelle de gamins nous entoura. Je les flairai avidement, en agitant ma queue en signe de fraternité comme il sied à un bon chien, malheureusement ils devaient sortir de la toilette, car tous sentaient le savon !..

- Sois sage, et reviens à l'heure du repas. me chuchota-t-elle à l'oreille en me libérant enfin...

Je partis en galopant vers le fond du jardin, des rires derrière moi m'indiquèrent que les enfants s'étaient élancés à ma suite !...
J'allai faire avec eux une partie de cache-cache mémorable !

Quand la cloche nous appelant pour le repas retentit, je fus le premier à revenir sur le perron de la maison au grand étonnement de Tante May :

- Il est incroyable ce chien ! Il n'a jamais entendu cette cloche et cependant il arrive aussitôt !

Tante May était la s œur de Grand-mère, c'était donc la grand-tante de Maureen.
C'était une femme forte, tant de caractère que de stature... Jamais mariée, son fiancé étant tombé sous les balles anglaises pendant l'insurrection de Dublin m'avait expliqué Maureen. Elle en avait gardé une grande amertume, et consacra cependant sa vie aux idées qui avaient causé le drame. Elle gardait de cette vie militante quelque chose de martial et déterminé qui masculinisait ses traits à l'excès... Cependant la générosité et l'indulgence lui modelaient un visage serein et harmonieux malgré son grand âge.

Maureen et May parlèrent longtemps dans la soirée des évènements qui inquiétaient tant la pourtant très redoutée Tante May. Chez les humains, même animés des plus nobles idées, les hommes se laissent trop facilement pervertir par la griserie du pouvoir, et oublient les faibles et les infortunés... Ainsi de nombreux enfants ignorés par des parents abrutis par le travail dans les fabriques, ou par l'alcool, étaient livrés à eux-mêmes.
Ceux qui venaient voir Tante May en ressortaient grandis et elle avait tant d'amis en ville qu'elle leur trouvait des petites places...
Les autres, vivant de mendicité voire de menus larcins, n'étaient inquiétés que par la police, dont les seuls soucis sont de protéger le bien des possédants, et de cacher la misère des démunis au moins devant les façades des beaux quartiers!..
Comme le cycle immuable des marées, ces gosses qui étaient emmenés hors de la ville ou dans des institutions tenues par des religieux sévères, dont ils s'échappaient rapidement, revenaient en ville pour y être repris...

- Alors qu'il aurait été si facile de partager ! pensa le lutin... Qu'avons-nous besoin de police chez nous ?..

Maureen me tapota la tête : j'avais manqué de discrétion et ma pensée venait de troubler son esprit.

- Tu as raison Maureen... Il serait si facile de partager ! Tante May aussi avait reçu ma pensée, mais l'avait prise pour les paroles de sa nièce !.. Et tu dis qu'à Dingle il n'y a pas de police ?..
- Non ma tante, je disais : qu'aurions-nous besoin de police.
- Oui... Bien sûr !

Après un silence Maureen interrogea sa tante sur la raison de son appel.

- Alors ?.. Que se passe-t-il ? Pourquoi m'avoir fait venir ?
- Depuis quelques temps... depuis le début de l'été... Tu dois t'en souvenir, soudainement nous avons cessé d'être envahis et importuné par ces hordes de rats... Même les journaux ont parlé du mystère des rats...
- Oui, je me le rappelle.

Maureen me regarda, craignant que je ne me manifeste, mais je restai très calme à l'évocation de la défaite de Mag.

- Hé bien depuis, certains enfants des rues agissent de façon nouvelle : ils ne volent plus de nourriture, ils ont même l'air bien nourris !.. Ils ne fuient plus à l'approche de la police, au contraire ils lancent des pierres sur elle!
- Mais pourquoi avoir tant tardé, si tu avais besoin de moi ?
- Jusque là je n'avais aucune crainte, je pensais que c'était la chaleur de l'été... Mais maintenant ils volent des animaux... Que nous retrouvons atrocement égorgés, et jetés dans la Liffey... Voici trois jours, ils ont même assassiné un des leurs !.. La police se refuse à faire un rapprochement avec les agissements des gosses, mais moi je suis persuadé que ce sont eux !.. Je dois découvrir qui est derrière tout ça, pour cela j'ai besoin de toi pour garder la maison et t'occuper des pensionnaires !
- Ne préférerais-tu pas rester ici et me laisser enquêter ?.. Proposa Maureen.
- Tu ne connais pas Dublin comme moi, et j'y ai tant d'amis...
- Mais tu n'es plus si jeune, et ...
- C'est trop dangereux !.. Coupa sèchement Tante May.
- Ce ne sont que des enfants, mais ils agissent en adultes parfois, tu es une jeune fille et... Tante May se tut curieusement en croisant mon regard inquiet.

Maureen s'en rendit compte et ne dit plus rien, elle savait qu'il était inutile d'essayer de faire changer d'avis à sa grand-tante. Je le savais aussi, pour avoir vu clairement sa détermination dans ses pensées.

J'interrogeais Maureen du regard :

- Quel sera mon rôle ?..
- Nous en parlerons quand May sera couchée.
- Puis-je garder le chien auprès de moi pour la nuit Tante May ?

La vénérable mamie me regarda avec indulgence, je me fit le plus suppliant possible, poussant même une petite plainte.

- Vraiment étonnant ce chien : à croire qu'il a compris ce que tu viens de dire !.. Oui ma chérie, je n'ai jamais vu un chien si calme !.. Surtout un beagle... Ils sont si brouillons d'ordinaire !.. Où l'as-tu trouvé ?

Maureen fit un mensonge qu'elle pensait sans conséquence :

- Figure-toi qu'il est monté dans le train à ma suite ! Et n'a plus voulu me quitter... J'ai menti au contrôleur pour qu'il ne soit pas conduit en fourrière, tu sais quel sort ils leur réservent... J'ai dit qu'il m'appartenait, il m'a obligée à acheter une laisse dès l'arrêt suivant ! Hi hi hi!
- Crois-tu qu'il veut rester ?..

A ces mots, je posai ma tête sur les genoux de Maureen, toujours en émettant une petite plainte..

- Bon j'ai compris... Et lui aussi !... étonnant tout de même !
- Merci Tante May... Bonne nuit !

- Tu ne crois pas que tu en fais un peu trop ?! me demanda Maureen dès que sa tante fut sortie.
- Je n'ai fait que laisser s'exprimer le chien...
- Oh tu es incorrigible Goulven !

Dommage que les chiens ne puissent sourire ...

Nous préparâmes ensuite ma première expédition en ville, Maureen me fit reconnaître plusieurs repères sur un plan de la ville.

- Surtout sois prudent pour cette première sortie, rappelle-toi bien mes recommandations !..

J'entendis la grille se refermer doucement sur ces dernières paroles, puis je tournai à l'angle de la rue, et traversai pour m'enfoncer dans Merrion Square...
Les humains sont des sots de passer leurs nuits à dormir !.. Ils n'imaginent pas le foisonnement de vie qui les entoure alors... Le parc était très animé : rats mulots musaraigne, chats et chiens pour l'essentiel y mènent grand train !.. Bien sûr la quête de nourriture est la principale des préoccupations, et la chasse est cruelle, mais au moins nul parmi ces animaux ne songe à faire souffrir, ou à tuer sans raison...
Je rôdai un peu dans le parc, voulant à la fois parfaire la maîtrise de mon corps, solide et nerveux, et repérer des cachettes éventuelles... J'avais aussi une pensée pour mes derniers frères, lutins ou gnomes vivant à Dublin d'après Maureen. En rencontrerai-je un ?...

Pour moi, comme pour les gosses que je devais trouver, l'ennemi principal était la police... Les chiens errants étaient la hantise de la ville devenue une sorte d'entité vivante monstrueuse, dévorant tout en s'étendant, elle haïssait le désordre...
Après avoir inspecté le parc, je partis vers la gare principale Connolly Station, j'en connaissais le chemin, et son vaste hall, aux dires même de Tante May, servait de refuge à tous les laissés pour compte en cas de pluie... Il ne pleuvait pas, mais cette nuit de novembre était glacée, et la neige était à craindre... Je n'arrivais pas à déterminer par quel moyen le chien devinait le temps à venir, mais j'étais persuadé qu'il avait raison... Il allait neiger, je traversai donc cette fois la rivière, remontait O'Connell avec beaucoup de prudence. Le froid avait vidé les rues maintenant désertes. Je tournai à droite pour remonter Talbot jusqu'à la gare... sans doute les policiers eux aussi se réchauffaient dans leur poste...
j'hésitai un peu avant d'entrer dans la gare... n'y avait-il qu'une seule entrée ?... non, heureusement les porte latérales restaient aussi ouvertes... De nombreux vagabonds dormaient là, sous de maigres couvertures pour les plus chanceux, blottis les uns contre les autres pour la plupart... Les deux ou trois ivrognes qui ne dormaient pas encore m'ignorèrent complètement.

Aucun enfant !... Comment est-ce possible qu'il n'en vienne pas ici ?.. Tante May avait pourtant parlé de la gare, en disant en plaisantant qu'elle y avait un guichet pour ceux qui voulaient aller vers une nouvelle vie !
Dépité je repartis et en sortant j'eus une pensée pour le piper : Le pub à l'angle de Talbot et Amiens street était le seul endroit encore vivant dans le quartier, j'en voyais les lueurs, en entendais faiblement la rumeur...

- Hé ! Vise le clébard !

Au moment précis où j'entendis cette voix enfantine, une douleur fulgurante me foudroya la cuisse

- Ouais ! Je l'ai touché !.. Tu as vu ?.. Je l'ai touché du premier coup !

Ne demandant pas mon reste je partis comme un fou à travers la rue, passai devant le pub où j'entendis le uillean-pipe imitant les glapissements d'un renard pourchassé par une meute... Ou bien était-ce moi qui pleurais ?..
La galopade derrière moi me renseigna : ils étaient trois garnements, deux autres pierres sifflèrent à mes oreilles, une troisième vint briser une vitre devant moi.
Je n'avais pas repéré les lieux et me précipitai dans la ruelle derrière le pub, elle était encombrée de poubelles...

- On le tient !.. C'est une impasse !..
- Ouais on va l'avoir ce sale cabot !..
- Le maître sera content !..

J'étais blotti derrière un amoncellement de caisses, adossé au mur, je les entendai approcher, renversant les poubelles, et parlant de leur bonne fortune.

- Tu te rends compte ?.. Le Maître va être content !
- Ouais, surtout si on lui amène vivant !..
- ça fait au moins trois jour qu'il n'a pas eu à boire !
- Sûr qu'il va lui boire le sang !..
- Ouais, il va le saigner ce clebs !.. Nom de Dieu où se cache-t-il ?!

Ils parlaient haut et fort, sûrs d'eux, faisaient un vacarme terrible, mais aucune lumière ne voulait s'allumer dans les immeubles avoisinant !..
Terrorisé, je regardai autour de moi... Toutes les portes restaient désespérément closes... Qu'il m'aurait été facile de leur échapper si j'avais été une souris comme à Cork !.. Plusieurs interstices dans le vieux mur de briques m'auraient au moins permis de me cacher !..
Pris de panique, je sentis soudain en moi le chien prendre l'initiative : Plus question de réfléchir ! Il fallait les affronter ou sauter par-dessus le mur !


- Ah il se réveille !.. Il n'était qu'assommé heureusement !..

J'entrouvris les yeux, hébété, il y avait trois hommes autour de moi, j'étais dans l'arrière cours du pub... J'avais sans doute renversé plusieurs fûts de bière en tombant. Les hommes ne les entendirent pas mais je sus que mes agresseurs étaient toujours dans la ruelle désespérant de me trouver :

- Il n'a pas pu sauter si haut !... Maudit chien...
- Mais je le connais ce chien !.. il était dans le train de Killarney avec une jeune fille...

C'était la voix du piper... Douloureusement je tournai la tête vers lui...

-Tante May... Tante May...

Je gravai ce nom dans son esprit avec toute la force de pensée héritée de l'âne des tourbières... Il me regarda avec intensité, je détournai la tête, dès que je sus qu'il m'avait 'entendu'...

- Quelqu'un connaît-il une tante May ici à Dublin ?
- Tu plaisantes ?.. Tout le monde connaît Tante May à Dublin !..
- Oui ?... Vraiment ?.. Il faut lui amener le chien alors...
- Comment en es-tu sûr ?.. A ma connaissance elle n'a pas de chien Tante May, juste une ribambelle de galopins Ah ah ah!
- La jeune fille dans le train m'a dit qu'elle allait la voir sa Tante May. mentit le piper.

Il me prit dans ses bras, se fit expliquer le chemin... pendant tout le trajet je sentis ses pensées confuses...

Et si je m'étais trompé ?.. Dois-je leur dire où je l'ai trouvé ?.. Ce chien m'a-t-il vraiment parlé ?.. Vraiment je deviens fou à minuit en me baladant avec un chien sur les bras dans Dublin, alors que je n'ai même pas cherché une chambre... Et quand j'y retournerai le pub sera fermé !

Il commençait à neiger doucement... Je cessai de sonder son esprit, car mon regard s'égarait et j'arrivai maintenant à deviner chez mon sauveur des pensées plus intimes, je n'avais pas le droit d'en abuser !...

Il sonna au portail. Ce fut Tante May elle-même qui vint ouvrit, suivie de près par Maureen alarmée.
Le piper leur expliqua presque tout : que j'avais fait irruption dans la cours du pub, renversant les fûts, qu'il se rappelait que Maureen avait parlé de sa tante May dans le train, devançant ainsi les questions indiscrètes des deux femmes...

- Que pouvons-nous faire pour vous remercier ? Monsieur... Monsieur ?.. demanda Tante May après nous avoir fait entrer dans la cuisine alors que Maureen nettoyait mes blessures.
- Andrews, je m'appelle Andrews. Vous être bien aimable, mais de savoir le chien revenu auprès de sa maîtresse suffit à me rassurer.
- Mais figurez-vous qu'elle n'est pas sa maîtresse !
- Vraiment ?..

- Non ! Ce chien l'a suivi dans le train, c'est extraordinaire n'est-ce pas ?
- Tante May, je t'en prie... Maureen tentait désespérément de faire taire sa tante, Andrews avait sans doute déjà compris qu'elle avait menti à l'un ou à l'autre, et très finement il répondit :
- Dans le train déjà ce chien m'avait surpris par son intelligence, ce que vous dites ne m'étonne donc pas ! Et il ponctua ses dires d'un sourire appuyé à Maureen, qui rougit.

Je profitai de cette pause pour glisser à Maureen :

-il n'a nulle part où dormir cette nuit.

Maureen me regarda étonnée...

- Vous êtes arrivé ce midi Andrews, puis vous êtes allé jouer au pub toute la journée, avez-vous pris le temps de trouver une chambre pour la nuit ?...

Sans lui laisser le temps de répondre, Maureen ajouta se tournant vers sa tante :

- Nous pourrions au moins lui offrir l'hospitalité Tante May ?.. Et peut-être nous récompensera-t-il d'un concert pour les enfants demain matin ?...
- Je ne voudrais pas...
- Ma nièce a raison ! Coupa Tante May avec une telle autorité qu'il n'était plus la peine pour Andrews de discuter !..

Cela m'amusa beaucoup et je ne pus réprimer un jappement de satisfaction.
Tous me regardèrent amusé :

- Vraiment extraordinaire ton chien Maureen ! fit Tante May
- Allons nous recoucher maintenant !.. Et surveille bien ton compagnon ma fille, demain nous verrons s'il va mieux.... Venez Andrews, nous avons un lit vide dans la chambre des garçons !


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