La Fée de Dingle.

En route vers Dingle, le petit port de pêcheurs presque à l'extrémité de la péninsule la plus occidentale de l'Irlande, je réfléchissais tout en laissant mes yeux admirer ces magnifiques montagnes du Kerry, avec la même gourmandise que si j'avais été devant une vitrine de pâtissier !

Le soleil levant projetait devant nous des rais de lumière passant par-dessus nos têtes entre les monts, soulevant en les déchirants des lambeaux de brume des landes où la roche affleure partout, au point qu'aucun labour ne soit envisageable. Seuls des moutons frileux, des chevaux en liberté et des ânes semblent peupler ces étranges paysages...
Si je ne l'avais déjà su, j'aurais sûrement deviné que j'allais entrer dans le pays d'une fée, tant la lumière et les couleurs participaient de cette féerie!

La bonne fée Mölinn voudrait-elle accomplir pour moi un vœu ? Avais-je assez de mérites ? Comment était-il possible que Mag la sorcière ai pu confondre un lutin avec son frère humain ? Tous trouvaient cela naturel au point que je n'en avais demandé l'explication à personne... Peut-être le Roi des rats était-il aussi magicien ?
Toutes ces questions sans réponse s'agitaient dans ma tête, tournant sans fin, presque au rythme des cahots de la route, ce que l'on m'avait présenté fièrement comme la malle-poste n'était en fait qu'un lourd chariot de fret, et hormis le cocher, seulement deux passagers avaient trouvé place parmi les ballots et les caisses : Un jeune garçon de 14 ans qui allait à Dingle pour son premier embarquement à la pêche, et une jeune femme d'au moins dix ans son aînée... Je n'avais qu'entrevu leurs visages, mais j'avais deviné une grande bienveillance chez la dame, et du dévouement chez le jeune homme.

Toujours déterminé à ne plus me mêler des affaires des humains, j'écoutai cependant leur conversation, ne pouvant réprimer ma curiosité :

- D'où viens-tu mon garçon ? interrogea la jeune femme, devançant sans doute toute velléité de familiarité du gamin, et voulant souligner toute la distance qui les séparait : elle si épanouie, élégamment habillée, semblant voyager pour son agrément, et lui fuyant visiblement un destin cruel pour un autre tout aussi accablant.
- De Tipperary M'âme, je vais embarquer sur un curragh pour tirer sur le bois... Mais plus tard je compte bien avoir mon propre canot ! conclut-il fièrement.
- Tirer sur le bois ?
- Pardon M'âme, souquer sur les avirons, voyez comme je suis déjà fort ! Après l'on m'apprendra la pêche...
- Ah je comprends, tu commences comme apprentis, n'est-ce pas trop dur à ton âge ?
- Mais j'ai quinze ans M'âme ! Enfin... je les aurai dans deux mois ! Et ce ne sera pas plus dur que de se casser le dos en extrayant la tourbe comme le font mon père et mes trois frères ! Ça c'est dur la tourbe...
ajouta-t-il soudain pensif.

Elle respecta un instant le retour du jeune homme sur son si proche passé puis repris :

- As-tu déjà pêché en mer ?
- Oui M'âme, tout l'été dernier, et le patron m'a proposé de revenir cette année pour de bon ! C'est que je suis dur à la tâche !
- Tu as l'air franc et travailleur en effet... Mais ne laisses-tu pas derrière toi des amis ? ...Une amie ?

Son ton s'était fait soudainement plus intime, plus tendre... Visiblement cette humaine ne voyageait pas seulement pour l'agrément, et elle aurait aimé qu'à son tour quelqu'un lui pose ces questions afin qu'elle puisse se confier...

- Oh Dame oui! Des amies j'en ai plusieurs, et ne sais laquelle choisir !..

Le fanfaron n'avait rien compris, et de parler de lui seulement l'intéressait ?!.. Quel rustre pensai-je... Mais il est vrai que moi j'étais amoureux et pouvais comprendre plus facilement la soudaine mélancolie de la dame...
Du coup elle ne dit plus rien, et plongea dans ses pensées... J'aurais voulu voir son visage à ce moment, sans doute animé de petites mimiques involontaires qui auraient sans doute mieux satisfait ma curiosité !

Le garçon apparemment peu sensible au changement d'humeur de la jeune femme, sorti de son sac un tin whistle et commença d'en jouer... Il jouait fort bien : avec beaucoup de gaieté une pointe d'insouciance et suffisamment d'humour pour nous enchanter !...

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Elle ne pensa bientôt plus à son amour déçu, j'oubliai un instant la sorcière qui me poursuivait, le cocher semblât sortir de sa torpeur, et accompagnait la flûte en martelant deux cuillers qu'il avait sorties de sa poche !... Ses chevaux visiblement connaissaient parfaitement le trajet, et auraient peut-être su se passer de leur guide pour aller jusqu'à Dingle !..

La musique a ceci d'extraordinaire, que même avec les moyens les plus frustes, elle est capable de nous faire oublier nos pires ennuis, et ce matin là, une flûte à un penny et une paire de cuillers suffirent pour arracher à une jeune fille morose des éclats d'un rire cristallin et merveilleux, et faire oublier à un petit lutin la sorcière qui le poursuivait...
Peut-être avais-je méjugé un peu vite ce garçon : ce qu'il venait de faire l'avait métamorphosée ! Et il avait parlé à son cœur à sa façon...
Plus tard, elle lui raconta son histoire, sans qu'il eut à l'interroger, manière qui n'aurait pas été bienséante... Décidément le gamin m'avait montré là une leçon dont il me faudrait me souvenir ! Et comme la curiosité empressée est bel et bien souvent maladroite et grossière...

Elle venait de Dublin, et allait à Dingle chez sa tante, où elle devait résider sur ordre de ses parents, le temps qu'il lui faudrait pour oublier celui qui l'avait séduite...
En clair il lui fallait attendre trois mois que ce jeune homme de bonne famille, qui l'avait abreuvée de promesse se fût embarqué pour l'Amérique comme il en avait fait le projet sans se préoccuper de la malheureuse !.. Les humains sont vraiment cruels entre eux : Pourquoi ne peuvent-ils s'empêcher de tourmenter leurs semblables ? Comment ce malotru avait-il pu la laisser espérer ?
Le garçon ne dit rien pour réconforter la belle, savait-il qu'aucune parole en la circonstance ne convenait ?
Il lui demanda simplement si elle viendrait parfois écouter la musique au pub... Elle lui répondit :

- Volontiers, je joue moi-même du piano, je prendrai plaisir à vous accompagner !

Ce petit pêcheur est décidément très malin et gentil me dis-je, si j'avais plusieurs vœux à formuler auprès de Mölinn, sûrement qu'il y en aurait un pour lui !..

- Que jamais d'infortune de mer ne vienne l'arracher à l'affection des siens !... pensai-je.
- Ton vœu est accompli ! Une petite voix joyeuse venait de résonner dans ma tête...
- Mais non! Je n'ai droit qu'a un vœu ! Il était réservé au Roi des rats !... pensai-je si fort que la réponse ne tarda pas à venir !
- Désolée petit lutin !... Désolée, mais tu devras faire quelque chose pour moi si tu veux avoir droit à un autre vœu ! Hi !Hi !Hi!... me répondit la voix rieuse de Mölinn...

Nous arrivions à Dingle, d'ici je voyais la pointe rocheuse noire qui semblait fendre l'océan tel un gigantesque soc de charrue... Et les flots s'ouvraient sous sa poussée en énormes gerbes écumeuses et bouillonnantes... Je me laissai tomber et me cachai sous une bruyère le temps que le chariot tourne sur le chemin... Je devais être tout près de la maison de la fée, pour qu'elle ait distinctement entendu mon souhait !

- Gentille Fée Mölinn, j'ai tant espéré te rencontrer, guide-moi jusqu'à ta maison ! je m'adressai à elle en concentrant mes pensées...
- Attention petit lutin, si tu persistes à solliciter de moi un nouveau vœu, tu devras t'engager à me servir ! répondit-elle toujours amusée...
- Ne puis-je au moins te voir ? dis-je à haute voix.
- Est-ce là ton deuxième vœu ?... Hi! Hi! Hi!
- Non! Attends! J'ai une requête vraiment importante... Il y va de ma vie, mais aussi de celle du roi des rats !
- Le Roi des rats ? Ah ha!... Serais-tu le fameux Goulven de petite Bretagne ?

J'étais là, dans un désert de landes minérales où seuls du lichen et de maigres bruyères trouvaient la force de s'opposer aux éléments déchaînés presque toute l'année, m'adressant au néant, debout sur un rocher, naïvement il m'avait semblé que j'y serais mieux entendu... Et au jeu des farces j'avais été pris par une Fée encore plus lutine que moi!... J'enrageai intérieurement d'avoir gaspillé mon vœu...
Puis, puissamment, la pensée de savoir le jeune pêcheur à jamais préservé de la mort en mer grâce à moi s'empara de mon esprit !... Elle s'y fit une place si grande que je ne pus penser à autre chose... J'étais heureux d'avoir eu cette pensée pour lui, non je ne devais rien regretter...

- Hé ! je te parle galopin !... Tu me parlais du Roi des rats !..

Ah j'avais voulu voir une Fée !... Eh bien je n'étais pas déçu : Mölinn était là, juste derrière moi, virevoltante et lumineuse... On aurait dit un papillon tant ses ailes étaient colorées, et la lumière l'entourant faisait un halo dans lequel j'étais moi-même enveloppé ! Elle était à peine plus petite que moi, mais ses traits n'étaient pas ceux d'une lutine : ses oreilles étaient toutes rondes, et son nez droit et pointu... Pour tout habit elle avait une courte robe de soie translucide, et son corps lui-même était diaphane...
Interdit, je restai bouche bée comme un poisson à l'étal...

- Tu as fait un bien beau et généreux vœu tout à l'heure... Tu n'as pas choisi de servir la jeune fille, mais plutôt ce garçon... et je vois que tu en es satisfait... Pourquoi ?..
- Dès que je l'ai vu, il m'a paru simple et juste. Puis il lui a donné tout ce qu'il pouvait sans rien espérer en retour, je me suis senti très proche de lui à ce moment là, j'ai vraiment pensé que si j'avais droit à deux vœux, l'autre serait pour lui !...
- Mais c'était pourtant ton premier vœu. Hi! Hi! Hi!

Oh comme ce rire m'agaçait ! Elle savait bien pourtant maintenant que j'étais en danger ?

- Allons Goulven ! Tu ne vas pas te mettre en colère ? Les lutins de ton espèce n'apprécient pas les farces ?

Elle me demanda cela sans cesser de me tourner autour, de sorte qu'il m'était impossible en croisant son regard de savoir si elle était sérieuse !... Je croyais savoir d'expérience qu'une fée n'accorde qu'un seul vœu !...

- J'ai pourtant un vœu très important à formuler, je suis venu sur le conseil de Lord Killarney, et tous les rats d'Irlande redeviendrons sages s'il venait à être exaucé !
- Ah ha ! Les rats d'Irlande ?... Ils sont bien turbulents en effet ! Ce n'est donc pas un vœu pour toi-même ?... Tu es très généreux... Expose-moi ton souhait... Attention, je n'ai pas dit que je l'exaucerai ! Hi! Hi! Hi! Mais si ton cœur est droit comme celui du petit pêcheur, peut-être trouverons-nous un arrangement ?...

Je lui exposai mon plan pour ramener le Roi des rats en Irlande tout en empêchant Mag de lui nuire...

- Ce serait un tour bien amusant ! Hi! Hi! Hi!
- Ce serait ?...
- Hélas je ne peux l'exaucer si facilement ! Ce que tu me demandes, c'est d'influer sur la vie de deux humains, tous deux doués de grands pouvoirs magiques, et même en associant mes pouvoirs à ceux du Roi des rats, il n'est pas sûr que nous puissions vaincre la résistance de Mag !..
- Tout espoir est perdu alors ?
J'étais dépité, je m'étais tellement persuadé d'avoir trouvé la seule solution...
- Peut-être pas... Mais... tu devras encore risquer d'être pris par Mag ! Et aussi me faire une promesse en cas de succès ! Hi! Hi! Hi!
- Je suis prêt à tout pour accomplir mon destin... J'ai déjà affronté les humains, pour me aller en Donegal, j'ai traversé la mer... j'ai...
- Je sais ton histoire petit lutin !..Et tu es très malin, je te croyais moi aussi parti vers Dublin, comme ne cessent de le répéter les alouettes, cependant bientôt elles vont nous avertir de la colère de Mag !... Alors il te faudra encore une bonne idée !..

Elle s'interrompit pour réfléchir...

- Il nous faudrait que Mag et le Roi des rats soient très proches...
- J'ai une idée !.. N'y a-t-il pas un coin de terre d'Irlande suffisamment proche des îles d'Aran pour que ta magie puisse agir ?...
demandai-je reprenant espoir. Et le Roi des rats pourrait venir sur la plus proche des îles ?
- Il faudrait que Mag aille sur les 'cliffs of Moher' ou sur la pointe des Espagnols...
- La pointe des Espagnols ?... Est-ce une plaisanterie ?... C'est précisément de là que je viens !..
m'écriai-je.
- Hi! Hi! Hi!.. Non!.. Notre 'spanish point' à nous!.. C'est tout près de Doolin dans le comté de Clare.. Mais prend bien garde que Mag ne te bloque sur les falaises de Moher car tu ne sais pas voler !! Hi! Hi! Hi!
- Arrête de rire s'il te plait, quelle promesse dois-je te faire ?..
dis-je avec sérieux.
- Nous verrons cela en temps utile, il me suffit de ta parole pour le moment...
- Je suis ton serviteur Mölinn.

Elle disparut comme un feu follet, faisant raisonner son rire enfantin dans la lande que la pénombre commençait à recouvrir...


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