The cliffs of Moher

Il me fallait trouver un moyen d'aller à Doolin avant que Mag ne me retrouve ! Hélas par la terre c'était insensé il ne fallait même pas y songer... Mölinn la fée m'avait promis son aide : elle inviterait le mystérieux Roi des rats à rapprocher de la côte, les sternes et les mouettes seraient nos messagers...

J'allais donc me tourner une fois encore vers la mer, je descendis jusqu'au port de Dingle, qui était niché dans une baie protégée par le cap... L'endroit ressemblait aux environs de la pointe du Raz, cela me rassurait un peu. Seulement trois véritables bateaux étaient à quai ce soir là, l'essentiel de la flottille de pêche devait être composé de ces fameux curraghs dont avait parlé le jeune marin : de frêles embarcations, faites de toile bitumée tendue sur une carcasse légère de frêne et de bouleau... Certaines étaient même en peau. Elles étaient posées à l'envers sur le quai, alignées soigneusement, leur armement de pêche rangé en dessous... L'inspection de tout ce matériel m'amena à la conviction qu'aucune de ces embarcations ne pouvait s'aventurer bien loin en mer, armées de quatre nageurs, même robustes, je n'imaginais pas qu'elles puissent traverser la Malbay jusqu'aux îles d'Aran...
Serait-ce donc du côté des ligneurs armés pour le bar que je pourrais avoir un espoir...

Je me rendis dans le seul endroit animé à cette heure : le pub donnant sur le quai, m'y introduire fut un jeu d'enfant, la salle en était emplie de fumée, dans un coin, trois musiciens accordaient les instruments, et échangeaient des phrases musicales, comme d'autres l'auraient fait de paroles!
Je ne vis pas mon novice, ni la jeune femme avec qui j'avais voyagé... Il fallait maintenant écouter les conversations attentivement...

- La course ? Sûr qu'on va la faire ! Et pour la gagner !
Des rires accueillirent cette bravade...
- Hé Seamus ! L'an dernier vous n'êtes même pas arrivé sur la ligne de départ à Doolin !
- Tais-toi Duncan, oiseau de malheur ! Tu sais bien que l'an dernier nous avions été pris par de mauvais courants aux pieds des cliffs of Moher !
- Tu t'étais fourvoyé ! Et cette fois, je ne t'attendrai pas Seamus ! répondit Duncan.

De nouveaux rires et défis continuaient de fuser au même rythme que se vidaient les pintes de stout...

Ainsi une course de curragh se préparait à Doolin, entre les gars de Dingle, Doolin et des îles d'Aran !
Mais pourrai-je me cacher dans une aussi petite embarcation ?

Malgré la conversation roulant sur les déboires de Seamus l'année passée, celui-ci m'inspirait plus confiance que Duncan . Il semblait posé, calme et sûr de lui, de plus il ne niait pas ses erreurs passées et en avait même tiré les enseignements. Duncan lui, avait du mal à cacher derrière une façade conquérante ses principaux défauts : ambition, mépris et morgue le gonflaient d'orgueil !... J'appris aussi que Seamus, avait déjà gagné la fameuse course, ce ne devait donc pas être un mauvais marin ! Et ses hommes qui l'accompagnaient ce soir là montraient une grande confiance en leur patron, alors que la même solidarité était absente du côté du clan de Duncan...

- Au fait Seamus ?... Ton nouveau nageur est arrivé cet après-midi, il n'a pas l'air bien gros ! Duncan faisait allusion à mon petit protégé !
- Rigole tant que tu veux Duncan, Davy est léger, mais fort comme un homme ! De plus il ne sera pas alourdi pas la bière comme tes gars !...

Seamus avait raison, il était aisé de comprendre que sur ces coques de toiles, le poids devait être essentiel ! Ainsi si je parvenais à me cacher sur le curragh de Seamus, je voyagerai avec Davy, le jeune garçon de Tipperary ! J'aime beaucoup ce genre de coïncidence : nous autres lutins croyons particulièrement aux signes du Destin ! La soirée au pub m'appris que le lendemain, les bateaux feraient une course de Dingle à Tralee faisant le tour de la presqu'île. Seuls les trois premiers iraient à Doolin défier les bateaux des îles... J'avais donc la chance de bien observer comment ils manœuvraient ces bateaux, et quelles seraient pour moi les possibilités de les accompagner...

La fée m'avait invité à la rejoindre sur un promontoire dominant l'anse de Dingle pour y suivre le départ de la course... Mais je ne l'y trouvais pas et fus surpris par Maureen ! C'était une frêle jeune fille, tout en elle était grâce et finesse, mais ses yeux pétillants, son nez pointu et son insupportable rire enfantin permettaient de deviner, pour un connaisseur, sa véritable nature de fée : Mölinn avait choisi de me faire découvrir sa forme humaine ! (J'en étais grandement flatté.)

Avec une vivacité et une agilité peu communes sur les vagues, les curraghs furent lancés de toute la force de leurs avirons curieusement allongés, au passage de la première marque...
Maureen me demanda si je comptais vraiment monter sur ces bateaux, qui lui paraissaient, sur l'océan, comme de minuscules insectes noirs agitant désespérément leurs pattes pour éviter la noyade...

- Regarde Maureen, comme ils manœuvrent avec force ! Comme ils domptent les éléments, comme ils profitent de chaque vague pour accroître leur vitesse !

J'étais fasciné par le spectacle, la facilité avec laquelle ils taillaient leur route semblait tenir du miracle certes, mais elle n'était due qu'aux qualités de leurs bateaux et au courage des hommes...
Quand ils disparurent de notre vue, Maureen me cacha dans son panier, et partit en carriole avec ses grands-parents voir l'arrivée à Tralee. C'est de là que les curraghs repartiraient pour Doolin.

Le curragh de Seamus et Davy n'eut aucune difficulté à s'imposer, ils contrôlèrent Duncan sans efforts alors que ce dernier invectivait bruyamment ses hommes...

Le grand départ vers Doolin était pour le lendemain... Depuis le début de l'après-midi les alouettes nous avaient prévenus que Mag la sorcière hurlait de fureur sur la lande, menaçant même les oiseaux de sa vengeance s'ils ne me découvraient pas !... Je priais Mölinn de leur demander d'attendre que je fus parti avant de souffler à la vilaine sorcière que j'avais embarqué à Dingle pour cingler vers Doolin... La fée y consentit, ainsi gagnerai-je au moins une journée sur Mag...
Sous la toile, à la proue du curragh de Seamus, j'avais remarqué une sorte de poche. Elle servait à y ranger des flotteurs supplémentaires, il me fut facile de m'y glisser. Mais le voyage fut un enfer, enfermé dans le noir, pouvant à peine respirer, craignant à chaque instant d'être découvert, ballotté, chahuté, j'arrivai complètement meurtri quand le curragh fut porté par les hommes sur la grève de Doolin au bout de douze heures de voyage...
Par chance je n'avais pas vomi, mais il me fallut encore attendre le soir pour quitter ma cachette...

Je regrettais de n'avoir pas le loisir de regarder la course le lendemain...
Maintenant sans doute Mag savait-elle que j'étais parti par mer à Doolin, il était important qu'elle m'y pourchasse... Mais n'éventerait-elle pas le piège ?..
A l'aube, c'était plus fort que moi, je voulus au moins voir le départ ! Il y aurait toujours une sterne pour me prévenir de l'arrivée de Mag ? Bien imprudent je me postai sur la falaise :

D'ici je domine la mer d'au moins cent-vingt mètres ! Au loin les silhouettes noires des trois îles d'Aran se détachent de l'océan et semblent flotter entre ciel et eaux ! Le Roi des rats s'est certainement transporté sur la première...
Que ne puis-je sentir sa présence comme savent le faire certains animaux tel ces chiens, se levant joyeux bien avant que leur maître ne franchisse le seuil ?.. Sous mes pieds, le spectacle vertigineux des lames atlantiques venant se briser sur la falaise, et le ballet incessant des oiseaux marins rejoignant leurs nids accrochés aux moindres décrochements de la paroi me donnent le tournis... Là-bas, je vois les hommes préparant leurs montures, le vent contraire m'interdit d'en entendre les appels, mais je ne manque rien des préparatifs...
Enfin tous sont à flot... Ils s'alignent... Puis un coup de feu leur donne l'ordre de s'élancer !
Les hommes s'arc-boutent, les avirons ploient sous l'effort, les curraghs s'ébrouent sous la poussée... Ils sont partis !
Devant un tel spectacle, je perds toute raison! Et me voilà, debout au bord de la falaise, faisant des bonds et de grands mouvements des bras !
Quand tout à coup une mouette fond sur moi, et d'un violent coup d'aile me projette au sol ! Je roule jusqu'a bord du gouffre, me retourne...

Mag est là devant moi, d'une taille humaine, au moins cinq fois plus grande que quand je l'avais vue dans la roulotte de Finbar ! Déjà elle rit de sa victoire !
Mains sur les hanches elle me montre son sourire hideux déformé par des années de méchanceté, plus rien chez elle n'est humain, tout son corps est torturé par le mal, son visage mangé par les rides, ses yeux injectés de sang, sa bouche pleine de chicots noirs, ses mains déformées par les mauvais sorts qu'elle jette à tout ce qui vit...

- Je te tiens enfin Roi des rats ! Cette fois la mer sera mon alliée, tu ne pourrais m'échapper qu'en lui donnant ta vie !...

Sa voix était une torture pour mes oreilles, jamais je n'en avais entendu de plus rauque, de plus éraillée et méchante ! L'on aurait dit qu'elle vomissait des crapauds en parlant !

Je me redressai... il n'y avait guère qu'un mètre entre mes talons et l'abîme... Elle était à deux mètres de moi, prête à bondir ! Mais, lucide et prudente, elle ne se jetterait sur moi que si j'arrivais à la rendre furieuse... C'était ma seule chance ! (Impossible de formuler mon vœu tant qu'elle serait maîtresse d'elle-même.)

- Tous m'avaient parlé de toi en bien... Aucun ne m'avait dit à quel point tu pouvais rester belle ! dis-je avec toute la méchanceté que je pouvais feindre !...

Je tâchai de masquer mes pensées, car si elle découvrait qui j'étais réellement, s'en était fini de moi !..

- Tu n'as pas changé Toujours aussi aimable "petit frère" !... Tu peux quitter ton déguisement de gnome, je t'ai démasqué !.. La sorcière gardait son calme... Elle ne m'avait donc pas deviné... ("petit frère"... qu'avait-elle voulu dire ?)
-Inutile : même un gnome tu ne saurais l'attraper ! Si tu approches je me jette dans la mer... Et les rats d'Irlande ne t'obéiront plus jamais car tu ne m'auras pas vaincu !

Cette fois j'avais frappé juste ! Elle entra dans une rage folle, se métamorphosant sous mes yeux en un énorme monstre, mi-femme mi-louve, et se rua sur moi en poussant un hurlement inhumain !
Je plongeai dans l'abyme, en agrippant une racine, priant toutes les fées d'Irlande de faire qu'elle me supporte !... J'eus à peine le temps de voir passer au-dessus de moi la forme noire de la sorcière ,qui hurlait de terreur, en voyant les eaux se rapprocher... Je n'avais pas voulu sa mort ! Je ne la voulais pas ! Alors je fis le vœu :

- Mölinn si tu m'entends, accomplit ce prodige : Qu'à l'instant ils échangent leur place !

Avais-je crié ? M'avait-on entendu ? Le cri de Mag fut englouti par une vague, mais elle se volatilisa avant de toucher l'eau ! Une main secourable me saisit par le col... Je me sentis hissé à hauteur d'homme... Je me débattis en vain. Battant l'air des pieds et des mains comme si j'espérais m'envoler, il faut dire que je voyais l'océan furieux battre la falaise cent-vingt mètres plus bas !

Puis il me posa sur le sol...

- Ah ah ah!.. C'est donc à toi que je dois mon retour ?...

La ressemblance était frappante !...
Bien qu'il ait été aussi beau qu'elle était laide, bien qu'il semblât aussi bon qu'elle parût méchante !..

- Serviteur, Roi des rats, me pardonnerez-vous d'avoir involontairement abusé de votre autorité ?... dis-je humblement.
- J'ai entendu parler de tes exploits, moi aussi un instant comme ma sœur j'ai cru que tu voulais la place ! Rassure-moi, tu ne veux pas me détrôner ?...
Puis n'attendant pas ma réponse, il ajouta ironique :
- Mölinn m'a fait prévenir, ainsi tu as eu droit à deux vœux ? Et tu les as usés pour d'autres à chaque fois ?... Quel drôle de petit bonhomme tu fais ! Tes semblables nous fuient tout le temps et toi tu ne cesses de te mêler des affaires des hommes ?!
- Je dois encore obéissance à Mölinn pour ce dernier vœu... Mais, dites-moi... la sorci... pardon votre sœur est-elle ?...
- Morte ? Que nenni ! Mais tend l'oreille, tu l'entendras peut-être hurler de rage, isolée là-bas sur un îlot au large d'Inishmore ! Et rassures-toi, elle ne saura en revenir avant longtemps, tu l'as vaincu presque tout seul !
- Ça ne s'est pas passé comme prévu... Je voulais voir la course ! Heureusement que cette mouette...

- Comment ?.. Tu ne l'as pas reconnue quand elle t'a sauvé la vie ?...
- La mouette ?... Oh ! Mölinn mille fois merci !.. Je dois donc t'obéir désormais ?..

A ces mots, comme je cherchais des yeux ma mouette dans le ciel, le Roi des rats disparut prestement... Mölinn vint se poser près de moi... Une mouette rose bonbon ! Puis elle reprit son apparence féerique.

- Tu es bien un lutin !.. Sont-ils tous comme toi en Bretagne, facétieux et inconstants ?... Vais-je pouvoir te faire confiance ?... dit-elle sur un ton de reproche.
- Serviteur ma bonne Fée... Pourquoi ne pas m'avoir dit qu'ils étaient frère et sœur ?
- Si tu l'avais su, tu n'aurais pas eu le courage de la défier : de la savoir fille de Lord Killarney t'aurait désarmé.

Je réfléchis un instant à ce qu'elle venait de me dire. Pauvre Lord Killarney ! avoir deux enfants si dissemblables...

- Mais saurais-tu me dire comment un tel prodige est possible : que le frère et la sœur se ressemblent à ce point tout en étant si différents ?!
- Toi seul les voit ainsi ! Parce que tes yeux décèlent les qualités et les défauts de l'âme sur les visages. Tu as ce don... Et la noirceur ou la blancheur de leurs pensées transfigure leurs traits à tes yeux !... Si tu n'avais pas eu ce talent, tu n'aurais vu en Mag que la jolie jeune fille qui s'apprêtait à te précipiter de la falaise !
- Mais tu savais que je la démasquerai alors ?...
- Je n'en étais pas sûre Hi! Hi! Hi!.. Je n'en étais pas sûre !


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