Le goéland...

ne desserrait pas son étreinte et je commençais à avoir mal...
Une peur panique me gagnait...
- Mölinn ! Au secours ! Pensais-je avec l'énergie du désespoir.

Soudainement l'oiseau virant sur l'aile plongea vers le faîte d'une grande cheminée, je n'osai pas me débattre, et il n'avait répondu à aucun de mes appels... Les goélands ne savent-ils pas lire dans mes pensées ?
Il se posa en douceur, et m'immobilisa brutalement sous une de ses lourdes pattes...
J'étais incapable du moindre mouvement... Il allait me dépecer ! Il prit le temps de pousser un puissant cri de contentement, et au même moment deux autres oiseaux vinrent lui contester sa proie !
J'étais l'objet de convoitise de trois terribles prédateurs, mais dans la lutte qui s'ensuivit j'eus le réflexe de me jeter du bord de la cheminée et tombai sur la toiture d'ardoise... Le goéland qui m'avait sauvé s'élança le premier à ma poursuite, mais après avoir roulé jusqu'à la gouttière, je plongeai dans l'interminable tuyau de descente...

J'arrivai sur le trottoir plus qu'à moitié assommé par la chute puis la glissade... Juste un dernier réflexe, que je dus encore à l'extraordinaire instinct de survie de la souris, me permit de me cacher sous une poubelle...

J'ignore combien de temps je restai prostré dans mon refuge, si la souris n'avait pris les commandes pendant ces terribles instants sans doute y serais-je resté ! Je ne savais plus si je devais remercier ou maudire Mölinn de m'avoir choisi ce corps... Avait-elle songé à tous les dangers que je devrai affronter ?
J'avais mal partout, mais c'est mon corps qui restait maître de mes sensations : la vie était là, et cela semblait suffisant, la souris souffrait silencieusement...
Avec une sorte de fatalisme incrédule, j'attendais simplement que les douleurs s'atténuent...

Ce furent les douze coups de midi, qui me sortirent de ma torpeur...
Où étais-je ?
Je recommençai à raisonner, mais en même temps que mon esprit reprenait l'ascendant sur mon corps meurtri, les douleurs m'apparurent insupportables... Comment arriver à retrouver le détachement, le pouvoir d'abstraction de l'animal face au mal ? Je tâchai de concentrer mes pensées sur ce qui venait de se passer, sur ma mission, et non les accidents dont j'avais été victime.
Je n'avais jamais vu âme si noire pensai-je aussitôt ! Et cet homme sait que Mölinn est venue voir Janet...
Le sorcier et son chat doivent peut-être me croire mort ? Voilà une bonne chose !
A moins qu'il n'ait pensé comme moi que Mölinn en personne soit venu m'arracher aux griffes de son chat ?
Dans ce cas tous deux doivent me chercher activement !
Non...
Il doit certainement vouloir en finir avec l'enfant... Il a dû y renvoyer le chat !
Je ne peux, je ne dois pas attendre Mölinn... ce soir peut-être sera-t-il trop tard pour sauver le bébé !

J'avais pris une résolution : retrouver Anna, essayer de communiquer avec elle !
Pointant le museau hors de ma cachette, je trouvai la voie libre de chats et de goélands... Je restai sur mes gardes, et ne voulais plus emprunter les corniches... (Comment faire ?... J'ignore même où je suis !)
Par les égouts ! En suivant les eaux j'arriverai obligatoirement au port !

Ce fût une sage précaution, et si quelques rats semblèrent avoir des velléités contre moi, quelques projections de pensées énergiques les déroutèrent à chaque fois... Mieux ! mon aura sembla bientôt me précéder et les rats m'évitaient ensuite systématiquement...
Je débouchai après une longue course souterraine au fond d'un bassin du port assez éloigné de la maison d'Anna et Janet, il me restait maintenant un long trajet périlleux à découvert, et je restai indécis quand un gros rat gris, sans doute très vieux, se posta derrière moi.

- Alors?... où veux-tu donc aller ? Pourquoi es-tu si pressé et pourquoi terrorises-tu mes frères ?
Je me retournai en un éclair !
- Rassure-toi, je viens t'aider ajouta-t-il, Je suis Crumble, le chef des rats de Cork.
- Je... je dois au plus vite rejoindre une maison... cette grande bâtisse là-bas... Tu vois ?... Un bébé humain est en grand danger...
- Suis-moi !

Sans demander plus d'explications, il s'élança dans les égouts en retournant sur nos pas, puis s'engouffrant dans des boyaux et des ramifications multiples, il m'emmena exactement sous l'entrepôt !..

Je n'eus même pas le temps de lui lancer un remerciement, car il disparut aussitôt, mais la jeune souris elle était là !.. Elle lécha spontanément un peu de sang qui s'était figé derrière mon oreille...

- Le chat est déjà là... Couina-t-elle timidement
- Est-il entré dans la cuisine ? demandai-je inquiet. (Et d'un seul coup je m'aperçus que je couinais aussi !)
- Pas encore ! mais sa sœur va bientôt monter coucher l'enfant...

Et elle partit ventre à terre !... Nous reprîmes notre périple comme la première fois, enchaînant l'ascension de cloisons et le franchissement de plafond en lattis pour enfin déboucher dans la cuisine de Molly.

- Bonne chance ! La petit souris s'éclipsa sur ces mots... Les plus doux que j'avais entendu depuis longtemps !

En tendant l'oreille, je devinai le chat feulant derrière la porte, depuis que j'avais cassé les tasses il devait ruminer sa disgrâce ! Puis des pas dans le couloir... La porte s'ouvrant... Flush se faufila...

-Comment est-elle ? demanda Molly d'une voix lasse.
- ça va maman, répondit Anna Va-t-en chat de malheur ! Elle siffla vers le chat qui fut contraint de ressortir, pour aussitôt miauler derrière la porte...
-Pourquoi le chasses-tu ?.. Il a l'air d'aimer beaucoup Janet ! protesta la mère.
-Je ne l'aime pas ! En plus il n'est même pas capable d'attraper une souris et Grand'mère m'a dit...
-Tais-toi ! Et n'appelle plus cette vielle folle grand'mère !

Molly un fois de plus s'empourprait à la pensée de la vielle femme...

-Bien maman. dit docilement (mais sans conviction) Anna.

Molly sortit de la pièce qui était embuée par les vapeurs d'une bouilloire exaspérante, sifflant joyeusement, alors que l'heure était si grave ! C'est alors que me vint une idée lumineuse !...
Comme Anna restait penchée sur sa sœur luttant désespérément contre l'emprise du sommeil, je bondis vers la fenêtre fermée couverte de buée, et de la pointe de mon museau traçait sur le carreau quelques mots :

PAS LE CHAT

Puis je me cachai derrière un couvercle de casserole et attendis...
Anna avait retiré la bouilloire du feu, elle aussi agacée par son cri, mais retourna cajoler Janet toujours prises de convulsions...
Mon message commençait à disparaître sous la vapeur ! Il fallait qu'elle le voit ! (Que faire ?)

Je poussai légèrement sur le couvercle, il tomba bruyamment dans l'évier, Anna se retourna vers moi poussant un cri, je bondis sur la fenêtre devant mon message, agitant ma queue comme un index...
Anna cette fois poussa un autre cri, si strident que sa mère entra en trombe et le chat à sa suite ! Mais sans se préoccuper de moi il prit sa place au chevet de Janet qui se tût instantanément !

-Que se passe-t-il ?
- Regarde ! Là sur la fenêtre !

Molly prit un torchon et s'apprêta à m'en assener un coup.

-Maudites souris !
- Arrête Maman ! Regarde le message ! Sur la vitre !
cria Anna.

Molly incrédule se pencha vers moi...
J'en profitai pour répéter mon message sur un autre carreau

PAS LE CHAT!

Les deux femmes n'en revenaient pas...

Mais le chat lui venait de comprendre ce qui se passait, il se mit en fureur, mais avant qu'il ne pût se jeter sur moi Molly le saisit par la peau du cou et l'envoya rouler jusqu'à l'escalier en criant sa fureur ...
Quand elle revint en refermant soigneusement la porte, Anna avait écrit d'un index tremblant sur le carreau :

QUI ES-TU ?

Elles me regardèrent anxieuses...
Devais-je leur dire la vérité ? Et quelle vérité ?
J'écrivis :

MESSAGER FEE
PARLEZ JE COMPRENDS

Molly demanda alors :

-Que devons nous faire ?

CHAT MEDIUM
TENIR ELOIGNE

répondis-je à grands traits sur la vitre embuée.

Anna à son tour m'interrogea :

-Est-ce un démon ? Devons-nous le tuer ?

NON
MAÎTRE SERA PUNI

Molly restant très lucide demanda :

-Devons-nous éloigner tous les animaux ?

OUI

Et je filai rapidement par le trou d'où j'étais sorti...
J'entendis Anna crier

-C'était toi ce matin ?...
- La souris qui a cassé trois tasses ?... Tu crois qu'elle a fait exprès ?
dit Molly en écho.

Puis elles entendirent Flush, imperturbable, qui ronronnait derrière la porte comme si jamais rien ne s'était passé.

- Il revient Maman, j'ai peur !
- Attend un peu il va comprendre !
répondit Molly en sortant.

Elle rouvrit brusquement la porte, tenant le chat par la peau du dos.

- Attention Anna ! Pas un mot de tout ça à quiconque !... Tu m'entends ? Surtout pas à ton père ou à "Grand'mère" !

La porte claqua de nouveau, Anna s'effondra sur une chaise, et regarda vers le trou où je m'étais blotti.

- Puisse ce gentil messager accomplir son destin... L'entendis-je soupirer...
- Ton vœu est accompli Hi Hi Hi !

Avais-je rêvé ou cette petite voix familière avait-elle vraiment résonné dans ma tête ?!
Mais Anna aussi avait entendu la petite voix ! car elle se leva d'un bond :

- Comment ?

Je ne pus résister au plaisir d'aller écrire MERCI sur la vitre...
Anna tendis la main pour me caresser, mais la souris ne l'entendit pas de cette oreille ! Et je retournai en un éclair dans mon refuge... quelle ne fût pas ma surprise en tombant là nez à nez avec une jolie petite souris rose comme un berlingot !

-Mölinn !.. je...
- Beau travail Goulven
me chuchota-t-elle, à moi de passer à l'action maintenant...

Elle... Elle parlait ! pourquoi ne m'avait-elle pas moi aussi doté de la parole pensai-je, j'étais furieux, Mölinn le senti bien, et ajouta :

- Je t'expliquerai bientôt, calme toi et mène-moi au sorcier !
- Suis-moi
fis-je à la manière des souris de Cork en filant à toute allure...

Ma mission s'achevait : je montrai à Mölinn l'étrange atelier du sorcier... Elle m'ordonna de rester à l'écart, et ne voulu pas me révéler à qui j'avais eu affaire !.. Cela me contrariait fort...

- Comprend que je n'ai pas le pouvoir de l'empêcher totalement de nuire, je ne peux que tout remettre en ordre, il risque de te rechercher !.. Tu mettrais en danger tous les lutins d'Irlande si il devinait que tu en es un !... Mieux vaut qu'il continue de penser que tu n'es qu'un souriceau besogneux qui a fini dans le ventre d'un goéland... conclu-t-elle sentencieusement.
- Tu sais pour le goéland ! J'étais indigné.
- Plus que le goéland, c'est la verrière poussiéreuse qui t'a sauvé !... Sans elle il aurait pu te volatiliser d'un clin d'œil !.. Tu as été très imprudent... As-tu vu les mouches ?.. C'est un sortilège, la poussière sur la vitre, la transformant en glace sans tin, t'en a protégé !..

Elle avait raison, je restai silencieux...

La nuit allait bientôt tomber.

- Retourne à notre rendez-vous sur le quai !
Je restai comme assommé...
- Mais...
- Vite !
- Mais Flush... le chat !... ne sait-il pas que je vis ?
- Tu as raison je vais m'en occuper aussi... Allez file !

Je ne sus donc pas comment Mölinn avait tout "remis en ordre", quand elle me rejoint au port, elle semblait vidée, et presque découragée, ses ailes étaient moins brillantes qu'à l'accoutumée, ternes...

- Tout va bien ? demandai-je anxieux.
-Oui, je suis brisée par l'horreur de ce.. de cette... chose !

Tout mon corps trahissait mon inquiétude par ses frémissements...

- Tu as vu son visage ? Tu as donc aussi vu son âme !? Pauvre petit souriceau ! C'est effrayant, me le pardonneras-tu un jour ? ajouta-t-elle.
- Sait-il que je vis ?... cette question lancinante me rongeait le sang...

Mölinn resta silencieuse, elle passait doucement sa baguette magique sur chacune de mes plaies ...

- Sait-il que je vis ?! criais-je, si tant est qu'il soit possible de crier en pensée !
- Je ne sais pas, je le crains...
- Partons ! dit-elle après quelques interminables minutes de silence...

Elle s'était de nouveau transformée en Maureen.

- Veux-tu entrer dans ce panier ? Veux-tu des graines pour le voyage ?...
- Je ne veux pas dormir ! pensai-je avec rancœur, Tu me dois des explications !
- D'accord, qu'est-ce qui te tracasse ?

Elle marchait tranquillement sur le quai, un panier au bras, avec un souriceau inquiet caché dedans...

- Je veux savoir pourquoi tu n'est pas venue toi-même puisque tu peux te transformer à ta guise en chat ou en souris ?
- Rose bonbon ?... est-ce bien sérieux Hi Hi Hi ! (Elle éludait ma question !)
- Et pourquoi ne m'as-tu pas doté de la parole ?..
- N'étais-tu pas sensé seulement espionner ?... Un souriceau bavard aurait vite été rejeté par ses congénères et ...
- Et ?...
(Que me cachait-elle donc ?)
- Et en fait c'était impossible... Tu es une vraie souris ! Ne t'en es-tu pas rendu compte ?...

Ça oui je m'en étais rendu compte !... Non seulement j'avais failli être l'ordinaire d'un chat, puis d'un goéland, mais en plus j'avais failli tomber amoureux d'une vraie souris !!! (Mölinn s'en doutait-elle ?)

- Hi Hi Hi !... C'est donc ça qui te chiffonne !...
- Ne peux-tu répondre sérieusement pour une fois ?... Pourquoi Janet a-t-elle été choisie par le sorcier ? demandai-je agacé.
- je ne peux te le révéler sans te dire son identité ! Mais sache que s'il avait réussi, non seulement Janet était perdu pour le monde des hommes, mais en plus, le pouvoir du sorcier aurait été décuplé grâce au sacrifice ! Toutes les communautés D'Irlande en aurait rapidement souffert, humains, lutins et même les animaux, les elfes et les fées...
- C'est pour cela que tous m'ont aidé ?... Sauf les goélands !
- Les goélands n'obéissent à aucune loi...
- Et les chats ?
- Flush était son serviteur, heureusement tous les chats ne sont pas maléfiques !

je restai silencieux, réfléchissant à ces paroles rassurantes...

- Puis-je te demander une dernière faveur ?
- Oui bien sûr !
- De quel pouvoir magique as-tu fais don à l'enfant en te penchant sur son berceau ?
- Magique ? Comme tu y vas ! Magique non !... simplement, elle jouera de la harpe comme seul O'Carolan, l'a fait depuis Brian Boru Hi Hi Hi !...
- C'est tout ?!
Je n'en croyais pas mes oreilles... Jouer de la harpe ?... Elle se moque encore de moi ! pensai-je assez fort pour qu'elle l'entende...

Mölinn et moi rentrâmes par la voie aérienne à Dingle. Je me résolus à manger les graines qui font dormir car j'avais le cœur retourné par les secousses imprimées au panier par l'oie qui me transportait.

A la maison m'attendaient plein de bonnes surprises : friandises, gâteaux, mais surtout la Fée avait fait pour moi à l'échelle de ma maison de poupée dans le grenier, une copie miniature de la bibliothèque de son grand-père !
C'était incroyable !..
Tous les livres étaient là, atlas, encyclopédies, dictionnaires et romans!

- C'est pour récompenser ta persévérance et ton courage Goulven !..
- C'est fou ! Ils sont à moi ? Vraiment ?

je courais en tous sens flairant chaque volume les caressant des moustaches...

- Hem... toussota Mölinn.
- Oui ?
- Ne penses-tu pas qu'il est temps de retrouver ton corps de lutin ?

Dans l'excitation de moment je n'avais même plus songé à la métamorphose !

-Cela sera-t-il aussi douloureux que la première fois ? demandai-je avec appréhension.
-Préfères-tu rester ainsi ? Penses-tu toujours à une certaine petite souris ?... demanda-t-elle avec malice.
- Non ! non bien sûr !
- Es-tu prêt ? ...Hop!
- Il ne s'est rien passé ! m'écriai-je avec terreur. Mais en même temps j'entendis ma voix.
- Crois-tu ? Hi Hi Hi !
- Mais je n'ai rien ressenti !
- C'est sans doute normal dans ce sens, Repose-toi... dit-elle avec douceur.

Puis après m'avoir jeté un regard étrange elle ajouta :

- Si tu te voyais ! Tu es couvert de bleus ! Et tout nu aussi Hi Hi Hi !...
- Tu as fait exprès j'en suis sûr ! Cesse de te moquer de moi, j'ai encore mal partout !
- Accepte encore mes excuses, mais tu es si drôle ! Je te laisse te reposer, classe tes livres comme bon te semble... Mais ne viens plus troubler la quiétude de la bibliothèque de grand-père... D'accord ?
- D'accord,
dis-je feignant d'être toujours de très mauvaise humeur...

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