La citadelle de pierres.

Je suis prêt.

C'est par ces mots que je prévins Maureen que je me sentais capable de me glisser dans le repaire de Mag.

- Très bien Goulven, mais je dois maintenant te donner des armes, Ketty Andrews et moi en avons convenu en secret : chacun de nous sera en mesure d'exaucer l'un de tes vœux, chacun dans un domaine qui nous est propre, je t'expliquerai lesquels ensuite. D'autre part, voici une baguette magique faite à ton intention, nous y avons chacun placé trois sortilèges, tu devras apprendre à les utiliser parfaitement, car plusieurs sont extrêmement dangereux !...

J'écoutai un peu angoissé... L'existence de cette baguette magique ne me surprenait pas, je le savais par mon rêve, par contre, je n'avais qu'un souvenir confus d'en avoir fait usage.
Mais qu'il puisse s'agir de sortilèges violents m'inquiétait grandement : Comme tous les petits peuples, hormis les Korrigans, ces lutins solitaires des landes bretonnes qui sont assez farouches par nature, les gnomes sont particulièrement pacifiques, et nous sommes aussi prompts à nous quereller qu'à nous réconcilier, sans jamais en venir aux mains !...

- Crois-tu que cela soit nécessaire ?.. Vraiment ?.. Mon manque de conviction disant cela montrait à Maureen que j'étais déjà convaincu, aussi ne prit-elle même pas le temps de me répondre.
- Nous croyons, grâce à tes descriptions de la citadelle, notamment la présence des corneilles, savoir d'où Mag prépare son retour. Mais nous ignorons encore si quelqu'un l'aide en Irlande... Son projet est proche d'aboutir. Ta mission est donc de la retarder en tuant la harpie...
- Mais !..
- Oui, je sais ce que tu penses, ce n'est qu'une pauvre humaine horriblement mutilée par la sorcière, mais crois-tu que si tu la sauvais, elle recouvrerait la raison ?.. Crois-tu même pouvoir l'arracher à sa prison de pierres et de fer au nez de Mag ?..
- Ne me donnerez-vous pas une chance d'essayer ?.. Ne lui donnerez-vous pas une chance de vivre ?!..

Je sentis Maureen indécise, et j'insistais, laissant éclater mon indignation :

- Me ferez-vous croire que vous êtes incapable de lui rendre son apparence humaine ?.. Que vous ne connaissez aucun sortilège d'amnésie, qui lui permettrait d'éviter de sombrer dans la folie ?... M'ordonnerez-vous aussi de tuer la créature prisonnière avec elle ! Sans chercher à savoir ?... A comprendre ?!..

J'avais les larmes aux yeux disant cela. Maureen bouleversée, ne savait quoi opposer à ma requête.

- Il me faut l'accord de Ketty et Andrews... Ecris à ton amie, prie-la de plaider pour toi, pour ma part, tu peux lui dire que je suis prête à te concéder une tentative...

J'usai dès lors de toute ma force de persuasion, de toutes les qualités qui font la fierté de notre peuple pour persuader ma lutine d'intercéder pour moi auprès de Ketty. L'état dans lequel je me trouvais, de pouvoir me métamorphoser à loisir, nous interdisait à jamais de nous revoir en rêve, et cela nous coûtait déjà tant, que, ajouté à la souffrance de me voir risquer de nouveau ma vie, j'eus besoin de trois lettres pour enfin avoir l'assentiment de ma lutine inquiète, puis de Ketty !..
Je ne m'inquiétais pas d'Andrews dont j'étais persuadé qu'il serait de mon avis, mon intuition canine me l'avait dit.

Tout était prêt : Mölinn, Ketty et Andrews devaient se retrouver en un lieu secret sur Inisheer, la plus continentale des îles d'Aran, trop loin pour que Mag puisse deviner leur présence, mais assez près de son repère sur Inishmaan pour pouvoir accomplir mes vœux ou me porter secours...
J'avais travaillé dur pour apprendre à me servir de la baguette magique : je croyais benoîtement qu'il suffisait de dire 'Et hop!' Pour avoir si souvent entendu Mölinn faire ainsi, et cela la fit beaucoup rire de me voir faire mes premiers essais. J'ignorais complètement qu'elle intériorisait une formule magique adaptée à chacun de ses desseins !

- Comment ?.. Vraiment ?.. Tu croyais que.. Et Hop ?! Hi hi hi!.. Voyons Goulven, c'est beaucoup plus compliqué la magie Hi hi hi !
- A propos de magie, comment Mag sent-elle la présence d'une fée alentour ?.. Pourquoi ne me décèlerait-elle pas ?...
- Parce que nous sommes des fées justement : notre aura est trop forte, même moi qui peut prendre forme humaine !..

Je n'étais guère convaincu !..

- Pourtant toi-même tu as été trompé par Andrews, jamais tu n'avais deviné qui il était !.. D'ailleurs lui, savait-il pour toi ?.. Pour moi ?...
- Hé hé petit lutin magique !... Tu as raison, j'ai manqué de perspicacité pour Andrews... Contrairement à toi !.. Et j'aurais dû m'en douter... D'ailleurs Andrews est persuadé que je l'avais mis à jour, alors que je ne faisais que m'amuser du tour que nous lui jouions !.. S'il savait hi hi hi !
- Peut-être étais-tu déjà tombée sous le charme ?... dis-je malicieusement.

Maureen rougit jusqu'aux oreilles mais ne dit rien.

- Dis-moi à propos, qu'elle est la vraie nature d'Andrews, est-il ce vieux piper itinérant ou ce beau jeune homme fringant ?..
- Là tu es trop curieux mon petit lutin !.. Mais peut-être le sauras-tu un jour ?.. Hi hi hi!
- Et pour en revenir à Dublin, Andrews savait bien qui tu étais n'est-ce pas ?... Je l'ai entendu t'appeler Maureen à l'assemblée des fées. Et il savait aussi pour moi ?..
- Oui Goulven, c'est un hasard s'il s'est trouvé dans le même train que nous, mais il allait là-bas pour les même raisons que nous !.. Par contre, il ignorait tout de Tante May et ne pensait pas que je te lancerai en ville le soir... Il t'a trouvé vraiment audacieux !
- Et toi vraiment jolie...

Il me fallut encore un temps d'adaptation, pour parfaitement intégrer la baguette dans mes transformations. Ce qui m'embêtait le plus étant de ne pouvoir m'en servir que sous la forme de lutin. Par contre je pourrai bénéficier de l'aide de mes amis, par l'entremise des vœux quelque soit mon apparence... 'Chacun Dans un domaine qui nous est propre' m'avait dit Mölinn : l'espace pour elle-même, le temps pour Andrews, la vie pour Ketty. Je lui avais demandé plus d'explications sans résultat. A toi de deviner ! J'étais bien avancé... Mais pourquoi les fées étaient-elles toujours aussi avares de leurs vœux et de leurs conseils ?...
Il en allait de même pour les sortilèges : ceux de Mölinn pourraient me permettre de jouer sur l'espace, ceux d'Andrews sur le temps, et ceux de Ketty sur le vivant. Ces derniers étaient les plus effrayants, deux d'entre eux étant même impossibles à essayer sans dommages !.. J'espérais du reste ne jamais avoir à les expérimenter...

Enfin tout fût prêt : Andrews nous rejoindrait, Maureen et moi, à Doolin, de là ils embarqueraient en Curragh comme un jeune couple désireux de visiter Inisheer. Ketty, incapable de changer d'apparence, ce qui me surprit grandement de la part d'une fée si puissante, les y retrouverait à la nuit, dans un chateau en ruine réputé hanté par les humains. Tous ne seraient plus qu'à quelques miles du repaire de Mag quand j'y arriverai par mes propres moyens... Je m'envolai donc au crépuscule d'une journée de sommeil, j'avais pris le parti de rester hibou depuis deux jours pour pouvoir rester parfaitement éveillé sans fatigue toute une nuit... Je n'avais aucune précautions à prendre, quoi de plus naturel et discret qu'un hibou la nuit ?... J'avais passé ces deux journées caché sur un minuscule îlot face à la grève de Doolin. Sur ce simple récif un ermite autrefois y avait édifié un petit abri tout en pierres amoncelées, à la manière dont sont construites les forteresses... L'endroit était sauvage et ignoré des hommes, par superstition ou crainte ? Mystère, en tous cas Mag ne viendrait pas m'y chercher.
Je survolai rapidement la pointe rocheuse, laissant derrière moi les noires falaises de Moher, repensant à ma dernière rencontre avec Mag... Ignorait-elle toujours à qui elle avait eu affaire ce jour là ?.. Risquait-elle de me reconnaître sous une de mes formes animales si nous-nous retrouvions face à face ?..
Quels étaient ses réels pouvoirs de divination ?.. Je volai maintenant au dessus des eaux noires, poissonneuses et glacées, que hantaient les fabuleux requins pèlerins que Seamus et Davy venaient traquer dans les parages... Davy... Shaun... Avais-je jamais eu de joie plus forte que lorsque le père et le fils se retrouvèrent à Dingle ?... Ces embrassades, ces larmes de bonheur... Et cette tape amicale du garçon sur ma croupe quand son père lui avait rappelé qu'il fallait rendre sa liberté à cet âne qui venait de l'amener jusque là....
Des nuages bas, lourds de menaces de grêle bouchaient l'horizon, les quelques faibles lumières du village que je venais de quitter me rassuraient sur la direction à suivre, ensuite, je devrais commencer à apercevoir les brisants aux pieds d'Inisheer... Et en effet je vis d'abord l'écume des vagues, avant de distinguer les côtes inhospitalières de l'île... Voilà la moitié du vol accompli, pensai-je, si je dois renoncer c'est maintenant ou jamais !...

Mais jamais je n'avais eu tant de détermination, et cette réflexion ne pouvait que la renforcer encore, bientôt je volerai au-dessus du passage agité par le flux de la marée entre Inisheer et Inishmaan...
Sur ma gauche, une giboulée de grêle fait bouillonner l'océan... Devant moi, enfin, la silhouette massive de Dún Fearbaighé domine les falaises et les eaux... Je savais par mon rêve qu'il était vain d'espérer pénétrer l'enceinte du fort de nuit, mais j'en ignorais la raison jusqu'à maintenant... Or, plus je m'approchai, plus j'étais mal à l'aise... Comme , lorsque étant un lutin ignorant, à l'approche du chêne de Marc un profond trouble m'avait gagné : Mag se protégeait des indiscrets, humains sans doute, mais aussi oiseaux !.. Voilà pourquoi les sternes de Mölinn n'avaient jamais percé son mystère, seule la présence des corneilles de jour avait trahi la sorcière...
Servaient-elles aussi à éloigner d'autres indésirables insensibles à son sortilège?... Les rats aux ordres de leur Roi ?... J'avisai un troupeau de mouton non loin de là, piquai sur lui, et me fondis dans le groupe d'une simple métamorphose... Je me mis à l'écoute de mes congénères, tout semblait calme... J'essayai d'anticiper sur l'avenir : une petite souris se faufilerait au petit matin entre les pierres... Tout allait bien... Je pus somnoler encore malgré une averse de grêle... Comme mes frères ovins sont chaleureux !..

L'aurore annonce l'arrivée d'un jour sans ciel, sur la mer les nuages toujours chargés de bourrasques de grêle, se pressent vers l'est en rangs serrés... La silhouette d'Inisheer comme l'ombre chinoise d'un vaisseau fantomatique flotte là-bas au levant... Mes amis sont prêts, leurs trois pouvoirs réunis leur permettent de me suivre, Nous serons toujours plongés dans ton esprit m'ont-ils promis... Pourrais-je les y voir ?.. Etes-vous là ?.. Quelques secondes suivirent mon appel angoissé, j'étais idiot d'attendre ainsi une réponse !... Pourtant la réponse vint : très faible et lointaine, mais toute proche à la fois, la petite voix de Mölinn raisonna dans mon crâne... Bonne chance Goulven !..

Je m'éloignai du troupeau, presque à regrets, à l'abri d'un muret, je me changeai en souris... Je longeai ensuite avec précaution les murets, me mettant à couvert à la moindre alerte, avec le jour les corneilles de Mag s'étaient élancées dans le ciel et cerclaient sous les nuages... Une nouvelle averse que j'avais pressentie me permit de franchir les premières murailles du fort... Je n'avais même pas à chercher mon chemin... Combien de fois n'avais-je pas rêvé de ces instants ?... Je n'avais pas peur, j'étais sûr d'arriver jusqu'au fort, mais je demeurai prudent... Avant de franchir le dernier obstacle, je pris quelques instant pour tenter grâce à la prescience du mouton de voir ce qui allait suivre... Le hibou s'élancerait bientôt dans le corridor noir... Pourrai-je toujours avoir le temps d'anticiper ainsi ?..

Cette fois m'y voilà : je me suis faufilé dans l'épaisse muraille, profitant de ma si petite taille, je m'avance dans le noir, me changer en hibou... Cette phase que j'ai eue tant de mal à maîtriser... me changer en hibou...Vite !
Impossible !.. Je commence à m'affoler, ce n'est plus comme dans mon rêve !.. Personne ne m'appelle !..
Me suis-je trompé ?.. Suis-je tombé dans un piège diabolique ?!..

Soudain, la voix, assourdie et implorante rebondit contre les murs comme un moineau aveugle et terrorisé se heurtant aux pierres... Suivre la voix... J'ouvre enfin les ailes!.. Après quelques hésitations je m'élance sous la voûte humide, tout est redevenu silencieux, seul le ruissellement des eaux, obstiné et obsédant m'accompagne... Voilà les cachots !.. De nouveau cette voix, elle me parle en pensée, je croyais l'entendre, mais elle me parle en pensée !.. A gauche... C'est incroyable... Tout est exactement comme dans mon cauchemar, mais cette fois c'est la réalité, ces fers, ces chaînes, cette cage où une enfant grelotte et pleure silencieusement... je me tourne vers le coin où je sais qu'elle m'attend... L'horreur du rêve est dépassé : Elle est là crucifiée, bâillonnée d'un horrible masque de cuir, entravée par ces lianes sans cesse en mouvement, pouvant à tout moment resserrer sur ses bras ou son cou leur étreinte.

- Sauve-là, sauve-là et je ne la servirai plus... Sa pensée se faisait pressante.

Je repris ma forme de lutin :

- Je viens vous sauver toutes deux... Où est-elle ?... Où est Mag ?

Je compris qu'elle essayait vainement de me répondre, je ne l'entendais plus Mölinn avait raison, seul l'oiseau pouvait entendre l'oiseau en elle... Comment la libérer ?... couper la plante à sa base ?.. Ne repousserait-elle pas aussitôt ?.. Je brandis ma baguette, visait la racine, d'où s'élançaient en sifflant les nouvelles frondes...

- Que le cours du temps s'inverse pour cette liane !

Un faisceau vert, fugitif comme un éclair traversa le cachot et éclata silencieusement en une gerbe d'escarbilles jaunes au pied de la plante... quelques secondes interminables... puis, je sentis quelque chose se passer, sentant ses tentacules régresser, elle serrait le cou de sa victime dans un dernier accès de fureur ! Suffocant la malheureuse m'implorait du regard, les yeux exorbités.

- Dessèche-toi à l'instant !

J'avais désigné la liane étranglant la harpie, l'effet de l'éclair violet fut immédiat et celle-ci tomba en poussière... Le reste de la plante continuant de régresser ne pouvait plus générer de nouvelles pousses et maintenir son emprise sur la pauvre créature qui tomba épuisée à mes pieds... Je venais d'utiliser l'un des sortilèges de Ketty, j'en tremblai encore, si j'avais dirigé cette baguette contre la créature comme me l'avait tout d'abord ordonné les fées, tout serait fini pour elle !..
Je la libérai de son masque, son visage, quoique marqué par les épreuves exprimait tant d'angoisse et d'inquiétude quasi maternelle que je fus rassuré sur sa nature, c'était bien une humaine métamorphosée de la plus cruelle des manières !

- Qui que tu sois, soit remercié !.. Veux-tu la libérer aussi, la sorcière va se réveiller, elle sera en colère, elle va la martyriser encore !...

Je fis alors le premier vœu auquel j'avais droit : incapable d'ouvrir la cage de fer où la fillette terrorisée restait muette de peur, je sollicitai ma bonne fée :

- Mölinn, ma douce maîtresse, fait qu'à l'instant ces chaînes rouillent et tombent en poussière!

Le lourd cadenas tomba au sol, suivi d'une fine coulée de poussière rouge. Ce qui advint alors me parût impossible,
Sitôt libérée l'enfant se précipita sur la bête en criant :

- Maman !

Sa mère !.. Voilà comment Mag la tenait...

- Quoique je fasse, ayez confiance, n'ayez pas peur, et surtout restez silencieuses.

Hélas ne sachant comment venir à bout des grilles de fer nous enfermant. Je reculai et me changeai en âne, d'une puissante ruade je vint facilement à bout de la vielle grille fermant le cachot... Malgré le coup de tonnerre sur lequel j'avais essayé de me synchroniser, le bruit en fut épouvantable, et raisonna longtemps dans le fort.
Reprenant ma forme d'oiseau, ce qui provoqua un cri d'épouvante de la petite fille, je demandai à sa mère de nous guider. Handicapée par ses serres d'aigle, et ses immenses ailes, elle se dirigea maladroitement vers la sortie...

- N'y a-t-il qu'une issue ?... Montre-moi, que je m'assure que la voie est libre ! J'étais persuadé que les cris et la chute de la grille de fer avaient alerté Mag, qu'elle devait nous attendre !...
- tourne une fois à droite, puis à gauche le deuxième couloir...

Quelle forme conviendrait le mieux pour la surprendre ?... Je n'avais guère le temps de réfléchir, mon rêve ne m'avait jamais porté aussi loin, et je n'avais plus le temps de lire l'avenir... Dehors la grêle redoublait de violence et les grondements du tonnerre roulaient dans les boyaux à notre rencontre... Peut-être n'a-t-elle rien entendu ?...

Quelques instant plus tard, tout était redevenu si calme... Trop calme, j'en eus le pressentiment ! Je revins à tire d'aile vers mes protégées... Tout est trop calme ! Méfiant, je me changeai encore en souris, et risquai un regard furtif dans le conduit où elles devaient être :
La harpie était à genoux, ses ailes encombrantes repliées sur son dos, elle regardait pétrifiée sa fillette prise dans les mailles d'une sorte de filet de fils argentés , je m'approchai prudemment, et compris que c'était une énorme toile d'araignée, tombée sur elle d'un trou noir de la voûte ?.. Aucune araignée ne chasse de la sorte !.. Je n'eus qu'une seconde d'incrédulité, car j'en devinai sa présence dans son antre, et vis ses pattes monstrueuses apparaître !..
Redevenant moi-même je lançai contre l'énorme insecte sorti de l'imagination effroyable de Mag un sortilège de Mölinn :

- Retrouve ta taille normale ! criai-je pointant mon arme.

L'éclair bleuté fut aveuglant ! L'araignée et sa toile monstrueuse avaient disparus, il me fallut quelques secondes pour la voir, ridiculement petite au bout de son fil... Je regardai la harpie, puis la fillette, malgré mon intervention elles restaient figées d'épouvante !

-Voilà enfin l'Heure de ma Revanche !..

Une voix d'outre-tombe se répercutant à l'infini sous les roches noires me glaça le sang ! Mag avait tendu ce piège pour me démasquer !.. Perdant mon sang froid, je me changeai de nouveau en souris après avoir crié FUYEZ ! à mes compagnes... Je disparus entre les pierres m'enfonçant dans l'épaisseur des murs, Mag éructait sa haine, j'entendis les autres fuir... J'avais en un éclair pressenti que Mag me poursuivrait aveuglée par la colère, négligeant les deux humaines dérisoires à ses yeux...

Maintenant je la sentais tout près, elle arrachait les pierres une à une à coup de baguette magique... Tout allait s'effondrer si elle n'arrêtait pas, je ne pouvais plus me transformer, enfermé dans un espace aussi étroit, j'allais être enseveli...
Retrouver mon calme.... Sonder l'avenir... Je fermai les yeux... Un hibou s'envolait sous la pluie, la harpie tournait au-dessus de la mer en l'appelant... Un vœu, je devais faire un vœu !..

- Andrews mon fidèle ami... En souvenir du chien de Dublin, fait que le temps soit ralenti dix fois pour Mag !

Instantanément le vacarme des coups de baguette magique projetant les roches dans les corridors obscurs cessa... Un nouveau coup retentit... Et un autre, mais entre chaque attaque, une éternité s'écoulait !.. A moi de sortir !.. Je revins sur mes pas, et ressortis de l'épaisse muraille à quelques mètres de Mag, elle tourna la tête vers moi brandissant sa baguette avec une incroyable lenteur, je courus me faufilant entre ses jambes vers la sortie. Je m'arrêtai de nouveau, elle avait à peine réalisé que j'avais changé de place !.. Il lui était impossible de suivre mes mouvements... Elle n'avait pas encore compris la nature du sortilège, mais j'ignorai pour combien de temps... Je repris ma forme d'oiseau, et fondis vers la sortie avec l'espoir d'y retrouver la harpie comme dans mon rêve !.. La pluie avait redoublé de violence, à l'intérieur Mag déchaînait sa colère, mais j'entendais bien qu'elle était toujours ralentie... C'était un jour plus triste que les autres, seule les giboulées de grêle interrompaient la pluie incessante, bas sur l'horizon les nuages empêchaient presque de distinguer les flots. Je vis la prisonnière ailes déployées planant au dessus du fort, la rejoignant en quelques coups d'aile, je ne rendis compte qu'elle ne portait pas sa fille !..

- Elle se meure... Sauve-là... Je te donnerai ma vie !

L'araignée avait mordu la fillette, elle était toujours en bas. Piquant vers l'entrée du fort, je la vis recroquevillée, se convulsant en poussant de faibles plaintes !.. Les pouvoirs de ma baguette ?... Aucun n'était assez puissant... Mon dernier vœu...

- Ketty, reine des fées d'Irlande, fait en sorte que cette fille des hommes vive, je t'en supplie !

Les pas lourds et lents de Mag résonnaient maintenant tout proches... Aucune réponse, aucun signe de Ketty... M'a-t-elle entendu ?.. Ce vœu dépasse-t-il ses pouvoirs ?.. La sorcière s'approche... En voyant tomber la pluie elle va comprendre la nature de son ensorcellement... J'étais de nouveau un petit lutin désemparé... Qu'au moins elle vive !..
Je repris mon essor pour exhorter la harpie :

- Viens chercher ta fille ! criai-je
- Je n'arrive plus à la porter, je suis trop faible !

Cette fois j'avais une solution : Je redescendis puis, pointant sans hésitation ma baguette sur la malheureuse souffrant toujours le martyre à mes côtés, j'en fis jaillir l'éclair bleuté d'un sortilège de Mölinn... Son corps se rétracta, et devint aussi petit que le mien ! Sa mère plongea puis la saisit avec douceur d'une seule de ses serres.

- Emporte-là, vite !..
Sur Inisheer...
Caisleán Uí Bhriain !..
Deux fées et un magicien puissant t'y attendent...

Je la vis s'envoler de toutes ses dernières forces...

- Je vais retarder la sorcière...
Comment t'appelles-tu ?!
criai-je soudain. Elle ne répondit pas.
- Bonne chance ! Entendis-je en écho à ma question.
- Reviens !... Goulven !... c'était la petite voix de Mölinn, terriblement angoissée qui vibrait dans ma tête.

Mais je venais d'avoir une idée ... Et il était trop tard ! Mag était devant moi, ses longs cheveux noirs plaqués par la pluie sur son horrible visage, étrange mélange d'une beauté infinie et d'une hideur sans nom, elle regardait les nuages défiler dans le ciel sans doute à grande vitesse à ses yeux, elle voyait la pluie marteler le sol plus vite que des traits d'arbalète, elle avait compris ma ruse !
Il lui fallut encore un temps très long pour conjurer ce sort, pointant lentement sa baguette vers le ciel, elle s'en attira la foudre, le bruit en fut assourdissant, au lieu d'être anéantie, la sorcière sembla absorber l'énergie de l'éclair, elle rayonnait en riant férocement !
Je dirigeai en même temps sur elle ma baguette, et d'un éclair bleuté qui paraissait dérisoire en regard de celui qu'elle venait de dompter, je parvint néanmoins à lui donner la taille d'un gros rat !

- Viens donc me chercher petite sœur !

La défiant de la voix je me transformai aussitôt en souris pour disparaître dans l'épaisseur du mur du fort.
Je savais qu'elle se lancerait à ma suite, étant devenue aussi petite et rapide que moi, elle n'hésiterait pas, aveuglée par la haine... Quand nous fûmes à plusieurs mètres sous l'amoncellement rocheux, trouvant assez d'espace pour reprendre mon apparence, je la laissai s'approcher...

Calmement, sans hésitation ni remord, mais sans haine j'annulai le sort la rapetissant... l'éclair bleuté zigzagua entre les pierres pour l'atteindre. Elle poussa un hurlement effroyable, écrasée par la roche... Je ne retournai pas en arrière pour savoir si elle pourrait survivre à l'écrasement, j'entendis ses os craquer, sa voix s'éteindre... L'ensemble du bâtiment bougea sensiblement sous mes pieds, des pierres se délogeaient, les passages sans cesse devant moi se refermaient... Bien que j'eus repris ma forme de souris, plusieurs dizaines de minutes me furent nécessaires pour trouver une issue...

Dehors, la citadelle était redevenue silencieuse, de nouveau le seul bruit était le ruissellement des eaux... Là-haut les corneilles tournaient toujours, sentinelles d'une forteresse maintenant redevenue muette... Hébété, hagard, je fus incapable de redevenir moi-même...

- Reviens !... Goulven !... de nouveau Mölinn m'appelait... Sa voix était toujours inquiète.

Je n'avais même plus la force d'essayer de lui répondre... Je fermai les yeux, caché sous une pierre je lus mon avenir... Un mouton rejoignait en tremblant son troupeau...

Je passais plusieurs heures avec mes frères les moutons, blotti au milieu de ce troupeau, rassuré, même si Mag avait pu se libérer, elle ne me devinerait jamais caché si près d'elle !.. Je retrouvai peu à peu mon calme, rassemblai mes pensées, écartai les plus noires, pour ne pas effrayer le troupeau... Enfin je pus retrouver suffisamment de contrôle pour rassurer mes amis sur Inisheer.

- Je vais revenir... La fillette est-elle sauvée?

Cette pensée m'obsédait...

- Est-elle sauvée?
- Ton vœu a été exaucé ! Hi hi hi !

Ah Mölinn !... Comme il était doux d'entendre ta voix, ton rire cristallin... Sans doute fallait-il que j'ai enfin entendu que mon dernier souhait avait été satisfait pour pouvoir reprendre mon vol ?.. Le Soleil achevait sa course, il allait en disparaissant, plonger pour la nuit de nombreux petits êtres dans l'angoisse, d'autres dormiraient paisiblement tandis qu'un hibou fatigué volerait sous une pluie fine vers ses amis...

Il faisait très noir quand j'arrivai au-dessus de ces ruines sinistres, ici les hommes venaient peu, et jamais la nuit, craignant des fantômes hypothétiques.

- Où sont -elles ?
- Elles sont sur l'île, marchent vers un village où elles seront recueillies... Elles ont tout oublié, depuis leur rencontre avec Mag, quand elles s'étaient aventurées en barque dans les parages de son îlot... répondit Andrews.
- Ne savez-vous qui elles sont ?!
- Toujours aussi curieux de tout petit lutin !... elle vit à la pointe ouest d'Inishmore, son mari s'occupe du phare. Mais en savoir plus ne servirait à rien.

Cette fois Mölinn avait raison, mais j'étais triste de ne pouvoir parler avec cette humaine de sa métamorphose. Et j'aurais tant voulu voir sa fille rire et jouer...

- C'est incroyable que tu ais pu vaincre Mag avec des sortilèges aussi rudimentaires ! dit Ketty en brisant ma rêverie.
- J'en suis le premier surpris Ketty, mais je n'aurais vraiment pas aimé utiliser ton dernier sortilège... L'idée m'en est venue quand elle essayait de se frayer un passage dans les murs, arrachant toutes ces pierres, que se passerait-il si, moi-même, à cet instant je me transformai dans un espace trop petit pour mon nouveau corps ?..
J'ai pensé à ma mésaventure de Dublin, certainement avais-je retrouvé mon corps de chien encore caché entre les fûts de bière, et ils m'avaient assommés... J'ai alors eu l'idée de l'y attirer... Mais Mag est-elle morte ?

- Il est trop tôt pour l'affirmer, elle était forte de l'énergie de l'orage, tu as vu les pierres bouger autour de toi... Peut-être est-elle vivante, mais prisonnière, emmurée pour toujours... répondit la fée du Donegal, mais une vibration dans ses couleurs rouge et or quand elle dit pour toujours, me fit comprendre qu'elle redoutait que la puissance maléfique de la sorcière ne soit capable de soulever la montagne de roches autour d'elle.

Un frisson me parcourut l'échine...,

Tous les trois me regardèrent avec le même étonnement.
Une métamorphose involontaire en écureuil venait de trahir ma peur rétrospective !..
Andrews et Ketty qui ne m'avaient jamais vu faire cela furent très impressionnés.

- Tu as vraiment besoin de repos mon petit lutin magique Hi hi hi !

Fin du deuxième volume


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