Le champignon magique.

Nous sommes restés quelques jours de plus à Dublin pour aider Tante May qui n'a pas compris pourquoi subitement tant d'enfants étaient venus frapper à sa porte, pourquoi les rues de Dublin avaient retrouvé le calme, pourquoi la Liffey ne charriait plus de cadavres d'animaux, les journaux des hommes éludèrent l'affaire en parlant d'épizootie...
Elle ne s'était évidemment pas rendu compte qu'une troupe de gnomes laborieux avaient investi ses caves, son grenier et son parc.

- tu devrais encourager tes pensionnaires à défricher le potager en prévision des beaux jours, lui avait conseillé Maureen.

Nous savions qu'ensuite, la présence des lutins suffirait à faire croître les récoltes.

Quand nous prîmes congé d'Andrews, il me tapota sur la tête, en disant :

- Alors le chien ?.. Tu retournes dans l'ouest ?... Pourtant le Donegal est au nord...

J'aurais aimé qu'il sache qui j'étais vraiment... J'aurais aimé que nous devenions amis, j'implorai Maureen du regard... Elle aussi me flatta le front et lui répondit :

- Goulven n'est pas un chien ordinaire, mais rares sont ceux qui s'en aperçoivent. Qui sait si un jour vous ne vous croiserez pas de nouveau ?...
- Qu'il vienne me voir à Buncrana, nous irons ensemble nous promener dans cette forêt qu'il aime tant... Le petit lutin du conte de fée se révèlera peut-être alors à moi ?!

Le brave toutou que j'étais ne pouvait faire moins que de lécher affectueusement la main du piper en remuant la queue...
Alors Andrews se pencha et murmura quelque chose à l'oreille de ma maîtresse... Elle rougit un peu et força son rire... Oh j'aurais pu tout entendre, mais ça n'aurait pas été bien élevé ! C'est seulement quand nous-nous séparâmes dans la rue que je demandai à Maureen ce qu'Andrews lui avait dit.

- Hi hi hi !.. Tu aimerais bien savoir ?.. Figures-toi qu'il m'a dit qu'il pensait que notre histoire, ton histoire, était peut-être la vérité... Tout simplement !

Une semaine de repos n'avait pas été de trop, même à coups de baguette magique il est difficile de faire disparaître certaines blessures, et Maureen qui avait été obligée de tuer le troll, y repensait souvent et en souffrait secrètement. Je reçus par l'intermédiaire de ma petite lutine, les félicitations de la fée Ketty, cela me surprit qu'elle n'en adressa pas directement à Mölinn. Ensuite, nous parlâmes longuement de mon expérience, c'était important pour ma maîtresse de garder un contrôle sur les éventuels pouvoirs que pouvaient me transmettre mes métamorphoses.
Elle fut surprise d'apprendre que désormais il m'était facile de prévoir le temps.

- Tiens ?.. Je croyais que tous les lutins savaient le faire !...
- Mais oui je savais déjà prévoir le temps, à condition d'observer le ciel, les oiseaux, les animaux et la nature environnante... Mais là c'est différent : Par exemple j'ai senti la neige venir alors que nous étions dans les égouts.

Elle hocha la tête et je poursuivit :

- Mais c'est surtout en intuition, et en instinct que j'ai beaucoup gagné!.. Le chien anticipe beaucoup plus les évènements que le chat, il est beaucoup plus attentif aux humains et les comprend mieux aussi...

Le mois de janvier coula paisible, ni la fée, ni moi ne fêtâmes particulièrement le nouvel an des humains, pour les lutins de Bretagne celui-ci se situant au solstice de printemps ; et les fées, elles, préférant un calendrier lunaire plutôt complexe...
D'autre part, Mölinn s'absentait souvent sans jamais vouloir me dire ce qu'elle mijotait, mais mon intuition me disait que j'étais au centre de ce petit manège.

Un soir, comme je lisais bien au chaud dans mon grenier, blottis contre le conduit de la cheminée, Maureen pointa sa mine particulièrement enjouée par la trappe.

- Goulven, ce n'est pas la saison mais... que dirais-tu d'aller aux champignons avec moi ?

Je regardai Maureen avec curiosité : elle semblait particulièrement joyeuse malgré l'approche de l'assemblée des fées, mais jamais auparavant elle ne m'avait proposé de promenade en forêt, et le mot 'champignon' raisonnait toujours pour moi d'une manière particulière : comment oublierai-je que je devais, aux dires de ma lutine elle-même, déposer à ses pieds le champignon magique ?..

- Euh... pourquoi pas, y a-t-il une chênaie par ici ?...
- Toujours aussi prompt mon petit lutin ?.. Une chênaie ?.. voudrais-tu déjà me quitter pour rejoindre le Donegal ?.. Hi hi hi !.. Non, mais il y a un joli petit bois entre Cork et Waterford que je veux te faire découvrir, nous irons demain matin, je viendrai te réveiller très tôt...
- Mais est-ce vraiment pour chercher des champignons ?..

Je mourais d'impatience d'en savoir plus.

- Ne t'impatientes pas... Tu m'as sauvé deux fois à Dublin, je ne t'en ai pas encore remercié alors... Je te promets une belle surprise...

Il n'en fallait pas plus pour me faire passer une nuit très agitée !
Au petit matin, je retrouvai ma Fée, derrière le potager, à ses côtés une belle oie grise attendait patiemment. Mölinn m'invita à grimper sur son dos. J'avais lu le livre racontant les aventures de Nils Holgersson, et je m'étais dit que ce serait merveilleux de voler ainsi !..

- Grimpe, grimpe vite, me dit Mölinn.

Je la regardai un peu étonné :

- Nous allons voler de jour ?..
- Oui, c'est ma première surprise !.. Tu pourras profiter du paysage...

Et le voyage fut fantastique en effet : je fus bien un peu chahuté à l'envol par les battements d'ailes vigoureux de l'oie qui dut s'adapter à son fardeau ; puis le vent et la brume caressant le visage me donnèrent une impression de vitesse incroyable !... Peu de temps après notre envol, nous vîmes un lever du jour magnifique, le soleil déchirant les nuages d'altitude au lointain devant nous. Nous étions tellement hauts que le sol sous nos pieds était encore dans l'obscurité, alors que nous étions inondés de lumière !..
L'oie n'avait pas pris le chemin le plus court, elle avait tout d'abord piqué au sud-ouest pour ensuite survoler la côte sud, je revis ainsi de très haut Cork, niché au fond de sa profonde baie, ses maisons colorées ressemblant à des confiseries en sucre !
Peu de temps après le survol de la côte, nous remontâmes dans les terres, et nous posâmes à l'orée d'une belle forêt de feuillus. J'étais aux anges, nullement refroidi par l'air glacé de l'altitude, ni par le beau manteau neigeux qui avait engourdi les silhouettes des arbres, je courus en tout sens comme un enfant redécouvrant les plaisirs de l'hiver...

Je ne m'aperçus même pas que Mölinn ne s'était pas posée près de nous, et je fus stupéfait de la voir peu après ressortir des bois entourée d'une myriade de petites fées toutes semblables à elle !...

A y regarder de plus près je vis qu'il y avait dans ce rassemblement extraordinaire, autant de garçons que de filles, ils étaient tous de couleur changeante, sans doute utilisaient-ils cette faculté pour exprimer leur humeur, comme Mölinn. Ils étaient hyalins, presque transparents comme leurs légères tuniques. Ils semblaient ignorer le froid. Leurs magnifiques ailes de libellule vibrant dans l'air en un doux bourdonnement, tous tournaient autour de moi en me regardant avec curiosité, et amusement... J'entendais des paroles et des petits rires, tout un babillage incompréhensible mais charmant...

- Mölinn, toutes ces fées !... Comment est-ce possible !...
- Hi hi hi ! Non Goulven, ce ne sont pas des fées, ce sont des sylphides !... Ils n'ont aucun pouvoir magique, ils vivent de l'air du temps... D'amour et d'eau fraîche comme aime dire les humains Hi hi hi!
- C'est merveilleux, mais je ne les comprends pas... Eux me comprennent-ils ?.. Comment dois-je les saluer ?
- Ils sont venus voir celui qui a trompé Mag, je leur ai demandé de t'offrir l'hospitalité quelques jours...
- Moi ?.. rester ici avec eux ?... mais.. Ils semblent indifférents au froid, et moi je sens déjà mes pieds se geler...
- Tu me déçois Goulven, mon petit lutin... Je t'ai connu moins frileux... Oh mais bien sûr !.. Veux-tu une fourrure ?!
- Tu te joues de moi !... Est-ce une métamorphose que tu me proposes ?...
- Hé hé petit malin, tu as enfin compris !...

Elle se tourna vers nos hôtes et leur dit quelques mots dans cette langue inconnue et mélodieuse qui provoquèrent leur hilarité et un feu d'artifice de couleurs chatoyantes !

- En quoi vais-je être transformé ?..
- Surprise !... Surprise Hi hi hi!.. Et hop!

Un grand Hoooo !... d'étonnement admiratif accompagna ma métamorphose...
Pour ma part, rien ne semblait avoir changé... C'était bien la première fois que je ne ressentais aucun douleur... Je les regardai tous incrédule, puis regardai mes mains... J'avais deux jolies petites pattes griffues, je ramenai ma queue autour de moi, un beau panache roux s'enroula sur mon ventre... J'étais un écureuil !..

- Voilà dit Mölinn, c'est mon deuxième cadeau ! Hi hi hi !.. Considères-toi en vacances, il n'y a ici aucun démon, aucun sorcier, sans doute un ou deux renards, mais on ne les a jamais vus grimper aux arbres... Ecoute tes nouveaux amis, apprend d'eux, je te promet que tu ne regretteras pas d'avoir fait leur connaissance... Sois ici dans cinq jours exactement... Au revoir mon petit écureuil malin !

Elle s'envola si vite que je ne pus rien répondre !.. Les sylphides me regardaient toujours, impatients de savoir ce que j'allai faire... Après quelques hésitations, je fis quelques bonds pour aller à couvert, puis choisis un grand hêtre au tronc gris et puissant pour m'exercer à l'art de l'escalade... L'écureuil ne se sert pas de sa queue uniquement pour être beau !... C'est un balancier efficace, pour sauter de branches en branches !... Quelle facilité, quelle légèreté !.. Rapidement je pris toute la mesure de mes nouvelles possibilités et m'amusai comme un fou !..
Les sylphides me suivaient, attentifs à mes progrès, applaudissant à mes cabrioles, et soudain je pris conscience que leur incessant et discret bavardage m'était devenu parfaitement intelligible !.. Les écureuils comprennent le langage des sylphides !.. Ah s'il était possible que je garde cette faculté !..
Mais comment pourrai-je me faire comprendre d'eux ?...
J'essayais par la pensée, comme sait le faire l'âne ou le chien, sans résultat... Je commençai à désespérer de trouver un moyen d'entrer vraiment en contact avec ces esprits des bois et des campagnes quand j'eus l'intuition que si l'écureuil pouvait les comprendre, l'écureuil pourrait leur parler !.. Comment n'y avais-je pas pensé plus tôt ?..

- Bonjour mes beaux amis... dis-je en quelques cris timides.

Des dizaines de bonjour me répondirent comme autant d'écho rebondissant sur les grands arbres !.. Ces sylphides étaient décidément trop simples et gentils, nous ne pouvions échanger plus de deux phrases sans qu'un fou rire communicatif ne saisisse la petite bande virevoltant entre les hautes branches de la hêtraie...
Ensuite je me mis en quête de nourriture, je savais d'expérience que les écureuils amassent des réserves en quantité bien supérieure à leurs propres besoins. De plus ils ne sont pas si étourdis qu'on le raconte, sinon ne mourraient-ils pas de faim durant l'hiver ?...
Certains indices me permirent de trouver une cachette de noisettes. A proximité je repérai aussi sur un châtaignier à l'écorce spiralée, un trou à la jointure d'une grosse branche arrachée par un orage, il m'offrirait un abri pour la prochaine nuit... Le reste de la journée se passa en jeux avec les sylphides qui n'ont semble-t-il d'autres soucis que de s'amuser...

Je passai une excellente nuit, le sommeil de l'écureuil en hiver est redoutable : J'eus l'impression de dormir trois jours !... Le lendemain je fus réveillé par mes nouveaux amis. Sortant la tête de mon trou, j'admirai l'ordonnancement et la sérénité de la forêt...
Il n'y a que les humains pour croire que c'est involontairement que les écureuils plantent partout noisetiers, noyers, frênes, hêtre chênes ou châtaigniers... Pourtant il suffit de regarder l'harmonie, la beauté d'une forêt pour comprendre que c'est l'intelligence et non le chaos qui règne ici !..

- Mais il n'y a pas que les écureuils, nous aussi plantons les arbres, et beaucoup d'autres, comme les gnomes... Et puis il faut aussi les protéger avant qu'ils soient assez forts !...

Je regardai attentivement la petite sylphide qui venait de me parler, elle se posa juste à mes côtés sur une branche, elle était si légère qu'elle ne s'enfonça même pas dans la neige !

- Oui ?... Vous me montrerez comment vous faites, qu'aimez-vous planter surtout ?...
-Chut...

Mon interlocutrice me montra de l'index un buisson qui bougeait quinze mètres plus bas...
Il en sortit trois gnomes, qui conversaient tranquillement. Ils passèrent leur chemin sans même lever le nez et disparurent plus loin... Cela me fit un drôle d'effet de voir mes semblables ainsi.

- Sont-ils nombreux ici ?.. les craignez-vous ?..
- Non mais nous vivons en haut, et eux en bas, voilà tout...

C'était tellement désarmant que je ne sus quoi dire de plus.

- Alors ?... plantez-vous aussi des chênes, comme les gnomes ?.. Pourquoi cette question, si précise, m'était-elle venue ?...
- Oui, mais pour que ce soit parfait, il faut choisir les glands avec le plus grand soin !...

La mignonne, sitôt ces mots sortis de sa bouche, s'envola rejoindre les autres en gloussant, et tous furent pris d'une gaieté frénétique... Je les regardai danser autour de moi, comme un arc-en-ciel vivant... Je commençai à comprendre quel était le vrai cadeau de Mölinn, et soudainement comme une volée de moineaux, ils s'envolèrent tous dans la même direction, je m'élançai à leur suite dans les frondaisons, passant d'arbre en arbre avec agilité, remarquant qu'ils prenaient soin de ne pas me distancer... Nous-nous arrêtâmes enfin aux abords d'une belle clairière, toute bordée de chênes. Je n'avais pas remarqué dans ma course que, nous enfonçant dans la forêt, les hêtres et les châtaigniers se faisaient plus rare au profit de chênes de plus en plus hauts. Au centre de la clairière était un chêne solitaire, plus vieux que tous les autres. Mon imagination me fit penser à une assemblée de vieux sorciers qui se seraient tous retrouvés, pour une raison inconnue, changés en arbres. Le vieux solitaire étant un patriarche qui se serait tassé avec les ans, mais que tous tout autour semblaient écouter avec respect...

Ma petite compagne vint se poser tout près de moi.

- On dirait qu'il leur parle...

L'étrangeté du lieu m'avait incité à chuchoter.

- Oui... Tu as raison...
Ecoute...

- Écouter ??? Mais ...
- Chut....

Donc je tendis l'oreille... Evidemment rien... insensiblement je laissai ma pensée s'égarer... Certaines paroles de Sam le chien me revinrent à l'esprit... N'avait-il pas dit que les arbres en Irlande savent lire les pensées ?.. Je regardai alors le vieux chêne d'un regard différent... Comme si je voulais sonder sa pensée...
Alors, comme un coup de tonnerre assourdissant, j'entendis soudain sa voix raisonner en moi !

- Mes frères, voici notre visiteur illustre...

Un souffle d'air imperceptible vint agiter les ramures en lisière de la clairière en en faisant tomber un peu de neige... Mais était-ce bien le vent ?...

- Voici celui que Mölinn nous envoie, pour que lui soit enseigné l'art de planter les arbres... Chers petits sylphides, vous prendrez bien soin de lui !

Un nouveau tremblement plus fort, plus perceptible encore agita l'assemblée des vieux chênes, et cette fois j'en étais sûr aucun zéphyr n'en était la cause !...
Les sylphides s'envolèrent aussitôt et s'égayèrent dans la forêt... Je restai là, seul à la lisière de la clairière, regardant le vieux chêne, paralysé...

- Approche, ne craint rien, viens sur moi...

Très craintif, je pris mille précautions avant de me lancer sur la neige à découvert. Et dès que je fus près de lui, je bondis pour grimper jusqu'à son faîte aussi vite que possible...

- Bien... Dis-moi, tu es un gnome ?... N'est-ce pas ?.. Mais quelle sorte de gnome qui ne sache planter les chênes selon la tradition ?.. Comment ?.. Un lutin de jardin ?.. Voilà qui est étrange... Mölinn me l'a bien dit, tu es différent... Tu deviendras magicien dit-elle... Quel magicien serais-tu si tu ignorais comment planter un chêne magique ?... Alors voilà… Ecoute attentivement, puis tu rejoindras tes amis de la forêt...
Pour planter un chêne, tu dois savoir trois choses, essentielles :
Il te faudra trois glands. Mais il ne suffit pas de ramasser des glands et les enterrer !.. Trois glands, tous de chênes différents, mais de même lignée... Vois leurs ramures, juge de leurs troncs, de leurs affinités... Les sylphides t'aideront... Ensuite, il te faudra choisir l'emplacement, ni trop solitaire, ni trop pentu, ni trop sec, ni trop froid... fies-toi à ton instinct d'écureuil... Imagine que c'est dans ce chêne que plus tard tes enfants vivront...
Enfin, il te faudra désigner le champignon magique.

Je restai songeur... Tant de questions se bousculaient dans ma petite tête que je ne savais quoi demander... Certaines de ses paroles me rappelaient celles du grand Marc, qui avait planté ainsi des chênes pour ses propres enfants. Mais Marc n'avait jamais parlé de champignon magique. Où est celui que je dois trouver pour le déposer aux pieds de ma lutine ?

- Ne pose aucune question... Je t'ai tout dit... à toi de découvrir les réponses... Bonne chance.

Il ne me restait donc plus qu'à faire ce qu'il venait de commander !.. Si Mölinn m'avait envoyé ici c'était pour ça !.. Choisir la lignée... Un arbre pour mes enfants... Je regardai la clairière alentour... Et pourquoi pas ce vénérable qui venait de me parler avec tant de douceur, et tant de promesse de bonheur ?... je sentis le vieil arbre s'ébrouer.. Sa réponse ?.... Un peu de neige glissa encore des grosses branches... Je remarquai alors au cœur de l'arbre, à l'endroit ou le fût puissant se divisait en quatre fortes branches, un profond creux emplis de neige où dormait un gros gland encore enchâssé dans sa cupule... Je le pris et repartis vers la forêt non sans avoir pris soins de remercier l'arbre.

Avant de disparaître, je me retournai une dernière fois pour bien m'imprégner de sa silhouette massive et sereine... Je devrai dès le lendemain rechercher d'autres chênes de même élégance... De la même lignée !
Le sommeil de l'écureuil est imprévisible : pas aussi désordonné que celui de la souris, pourtant aussi léger ! Comme la veille je fus réveillé par le bavardage et les rires des sylphides, ils jouaient à se poursuivre au-dessus des arbres, cela ne m'étonna pas, sachant maintenant qu'ils sont invisibles à la plupart des vivants, et particulièrement aux hommes !..
Ils avaient tous des noms bizarres, que j'aurais du mal à transcrire, commençant par twee ou pewee...
Tweelity, la petite sylphide qui m'avait servi de guide la veille, revint près de moi.

- Où veux-tu aller aujourd'hui ?
-Où veux-tu m'emmener ?
répondis-je malicieux.

Elle partit faire des spirales autour de la branche où j'étais assis à m'en donner le tournis !..

- Attend !.. C'était pour rire !.. Je veux voir des chênes... apprend-moi à les différentier !..

Elle revint se poser sur la neige, avec cette incroyable légèreté... Puis m'invitant à la suivre plongea vers les hautes futaies... Nous passâmes la journée à observer les arbres, les chênes bien sûr mais aussi les hêtres les ormes, les charmes... Tweelity, m'invitait à caresser les troncs, à compter les branches maîtresses, à observer le lichen et les mousses... Ce faisant elle-même récolta trois glands...

- Demain nous choisirons un bon endroit pour les planter d'accord ?... Et toi tu n'as pas encore ramassé de glands ?..
-Si... J'ai un gland... Du vieux chêne de la clairière...
dis-je penaud.
- Très bon choix, ne sois pas triste si tu n'as pas encore trouvé les deux autres !.. Ils sont très rares !.. Demain qui sait ?!

Je ne répondis pas, mais attendis impatiemment le lendemain matin.
Tweelity, me réveilla en entrant dans mon nid : elle voulait voir le gland que j'avais trouvé... Elle l'examina comme s'il s'était agi d'une pierre précieuse ou d'un œuf en or !.. Je l'observai avec curiosité non sans essayer de comprendre, mais seul l'émerveillement agitait la drôle de petite créature...

- Il faut absolument lui trouver des compagnons ! conclut-elle enfin en reposant le gland avec mille précautions.

Et une nouvelle journée passa, insouciante, et joyeuse, j'y fis même la rencontre de quelques écureuils semblables à moi. Ils venaient de dormir une semaine entière me dirent-ils. Ils jouèrent à cache-cache avec les sylphides. Ce soir ils comptaient retourner au lit pour quelques jours...
Tweelity me montra comment choisir un bel emplacement pour y planter ses trois glands...

- Leurs racines vont fusionner, le nouveau-né sera plus fort...
- Est-ce qu'il sera magique ?
- Oui : il protégera toujours les miens des mauvais sorts !.. Tu sais tous les arbres que nous plantons sont magiques, comme ceux que plantent les gnomes, mais la force de leur magie dépend surtout de celui qui les plante.

Le quatrième jour, je reconnus enfin un arbre de la lignée du vieux chêne !... J'avais donc deux glands... Tweelity m'applaudit des deux mains en riant, et tous les sylphides en furent avertis dans la minute qui suivit !.. J'ignore comment, mais il en revint de partout vers nous ! Je demandai à Tweelity pourquoi c'était si important pour eux que j'apprenne tout cela...

- Tu sais... Ce n'était pas drôle ici quand les rats de Mag avaient envahi la forêt... Nous sommes très heureux de t'enseigner ce qui est le plus important pour un gnome... Ce qui te tient tant à cœur !...
- Est-ce Mölinn qui vous l'a demandé ?... Me parleras-tu bientôt du champignon magique ?... Pour la première fois j'osai une question directe sur ce fameux champignon qu'il me restait à découvrir !...
- Tu es bien un lutin farceur !... Tweelity se prit à rire, et ses petits amis l'imitèrent comme si je venais simplement de plaisanter !..

En savais-je déjà assez sur le champignon magique ?.. Seul le vieux chêne m'en avait parlé.. Qu'avait-il dit déjà ?.. Trouver trois glands... trouver un emplacement... trouver le champignon magique... Cela n'avait pas de sens !.. Si jamais je trouvais mes trois glands, ce n'est pas ici, ni maintenant que je les planterai... Et c'est avec ma lutine que nous choisirions l'endroit... En Donegal ou en Bretagne ?... Je n'en savais encore rien !... Alors où rechercher ce champignon magique que je devrai déposer aux pieds de ma promise ?..
Je repris mes recherches, cessant pour un temps de me soucier du champignon, peut-être les sylphides ne faisaient que me taquiner et attendaient que j'ai mes trois glands pour m'y mener ?.. Le soir enfin je trouvai mon troisième gland, blottis au chaud sous un chêne presque aussi vieux que le premier. Comme les deux autres, chauffé par le soleil d'hiver, il avait fait fondre un peu la neige autour de lui et semblait dormir dans un petit berceau.

La nuit venue, je me roulai en boule dans mon nid, mon trésor à mes côtés... Réfléchissant toujours à l'énigme... Contrairement à mes espoirs, Tweelity ne m'en avait pas donné la clef une fois réunis les trois glands...
Toutes les paroles du vieux chêne me revinrent plus précises à l'endormissement.

Ne pose aucune question... C'est à toi de découvrir les réponses ... Planter les chênes selon la tradition ... trois glands, tous de chênes différents, mais de même lignée ... Ensuite, il te faudra choisir l'emplacement ... Enfin, il te faudra désigner le champignon magique ...

J'avais dormis plus longtemps que les autres nuits !.. Tweelity n'était pas venu me réveiller !.. Est-ce parce que Mölinn revient me chercher ?... Que va-t-elle penser si je n'ai pas trouvé le champignon magique ?...
Je pointai mon museau à l'extérieur, il faisait gris, il allait neiger. Je vis au-dessus de ma tête tous les sylphides rassemblés, joyeux... Plus haut encore l'oie de Mölinn cerclait sous les nuages, s'apprêtant à se poser...
Je trottai jusqu'à l'orée du bois, Mölinn était déjà là, parlant avec Tweelity.

- Ah voilà notre écureuil !... Mais n'as-tu pas oublié quelque chose ?...

Les glands !.. J'avais oublié mes glands ! Je fis volte-face et eus la surprise de voir trois de mes petits amis rapportant mon précieux butin...

- Hi hi hi ! Mölinn était radieuse... Tâche de te concentrer un peu sur ton apparence normale, si tu ne veux pas te retrouver tout nu dans la neige hi hi hi !... Tu es prêt ?... Et hop!

C'était donc si simple de ne pas me retrouver tout nu, les vêtements épars ?... Et moi qui croyais que c'était une farce de Mölinn... Cela ne dépendait que de moi de réapparaître correctement vêtu !

- Bravo Goulven, c'est beaucoup mieux ainsi non ?.. Tu as simplement oublié que tu es arrivé ici avec un manteau, remets-le vite !

En effet je vis à mes pieds mon beau manteau vert à parements jaunes... Mais au moins cette fois j'étais habillé des pieds à la tête...
Nous prîmes congés des sylphides qui n'avaient pas manqué d'applaudir à ma nouvelle transformation. Les trois glands précieusement rangés dans un petit sac, je montai sur le dos de l'oie, qui s'envola sans plus attendre...
Tweelity vint voler tout près de moi et me cria :

- Alors ?.. Lequel as-tu désigné ?!

Tellement surpris de la comprendre toujours, je ne saisis pas le sens de sa question, et me contentai de répondre dans leur langue que cinq jours auparavant je ne comprenais même pas :

- C'est toi ma préférée !.. Je reviendrai un jour te voir mon amie !

Nous étions sans doute arrivés à la limite admissible pour Tweelity, car elle rebroussa chemin en riant.

- Que t'a-t-elle dit ? demanda Mölinn.
- Je n'ai pas compris... Sans doute voulait-elle savoir qui parmi eux j'aimais le plus ?...
- En es-tu sûr ?... Réfléchis bien à ses paroles... Mölinn avait un air malicieux disant cela...

Lequel as-tu désigné ?... Désigné... Il te faudra désigner le champignon magique ... Mais oui c'est la solution !... C'est ça ! Le champignon magique est l'un de mes trois glands !.. Il me faut désigner le gland que j'offrirai à ma lutine !.. Quoi de plus ressemblant à un jeune cèpe qu'un gland coiffé de sa cupule ?!...
J'étais si heureux de ma trouvaille, si sûr d'avoir deviné la vérité que je me mis à rire aux éclats fou de bonheur...


sylphide des chênes d'après Cicely Mary Barker.
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