Me voici enfin sur la terre d'Irlande !
Depuis la prophétie du vieux Marc, deux années se sont
écoulées !.. Cela est peu dans une vie de lutin, mais il me
tardait de voler vers ma mie ! Maître Loïc, le charpentier de marine
de Roscanvel m'a accompagné de ses bons vœux pendant toute la
traversée, et bien que nous ayons failli faire naufrage, j'ai
réussi cette fois à ne pas me montrer aux humains...
Sauront-ils jamais à qui ils doivent la vie ? Seul le mousse pourra
conter cette histoire … Aux enfants de ses enfants qui
l'écouteront religieusement à l'occasion d'une veillée
!
J'attendis sagement malgré mon impatience que l'équipage ait
débarqué tous les porcelets, puis qu'ils soient tous partis au
pub... L'orage né de la faute des deux buveurs parviendrait
peut-être à s'apaiser autour d'une table et de pintes de
bière?.. Cela ne me regardait plus, et je choisis de continuer comme
prévu mon périple par la terre plutôt que de remonter
jusqu'à Galway avec pareil équipage comme le projet semblait s'en
dessiner !
Je ne comprenais plus grand-chose aux humains : qui buvaient parce qu'ils
avaient peur, se disputaient quand ils avaient bu et finalement buvaient pour
se réconcilier !
Dès que le mousse, consigné à bord pour ne pas
participer aux beuveries, fût endormi dans sa cambuse, je filai, non sans
avoir eu la tentation de lui faire le coup du poivre ! Mais ce n'était
pas sérieux ! J'avais même pris le parti d'éviter autant
que possible de me mêler désormais des affaires de ces êtres
imprévisibles...
Je me demandai tout de même une fois sur le quai, en regardant
l'imposante silhouette du lougre, qui à vide semblait posé sur le
sol, si je retournerai un jour en Bretagne avec ma lutine rousse aux yeux verts
grâce à ce bateau...
Et précisément à ce moment, je sentis derrière
moi une respiration haletante !... Me retournant d'un bond je me retrouvai nez
à truffe avec un énorme mais débonnaire chien de berger...
Ses grands yeux humides et doux m'invitaient à grimper sur son dos... ce
que je fis sans réfléchir ! Agrippé au long poil de son
garrot, serrant les pieds sur ses flancs, je me laissai porter vers
l'inconnu...
Après être passé devant le pub dont les échos d'une
musique joyeuse résonnèrent longtemps, Nous quittâmes le
port de Bantry vers le nord, sur la route de Glengariff . J'avais
étudié et appris par cœur une carte d'Irlande, j'avais cent
fois imaginé cette route, et évidemment elle ne ressemblait
à aucune de celles qui avaient traversé mon imaginaire... Ce
chemin caillouteux, sinuant le long de la baie à flanc de colline, ne
pouvait sans doute être emprunté que par des attelages
légers, Glengariff devait être une toute petite bourgade...
Après une heure de course, mon compagnon ne montrait aucun signe de
lassitude cependant il décida de s'arrêter...
- Bonjour, je suis Sam, le chien de Finbar le tinker... J'étais près du pub quand ton bateau est arrivé. Figure-toi que le plus robuste de ces marins a parlé de la présence d'un lutin à son bord en riant ! Ici, tes semblables préfèrent vivre loin des humains, alors j'étais curieux de voir s'il existait vraiment un lutin capable de s'aventurer sur les mers. Quel genre de lutin es-tu, de quoi serais-tu encore capable ?...
-Je suis Goulven, un lutin de jardin du pays Landévénec, en Petite Bretagne... Par quel prodige puis-je comprendre ce que tu dis ?..
J'étais en effet tranquillement assis sur un gros galet, faisant la conversation à un chien assis à côté de moi, tout deux nous regardions posément la mer. Moi qui avais espéré trouver un lutin irlandais pour me guider !
- Un lutin irlandais pour te guider ?... demanda-t-il en écho à ma réflexion.
- Tu lis aussi dans mes pensées ?
- Bien d'autres prodiges sont possibles en terre d'Irlande pour nous depuis que le chien Cûchulainn à fait la bonne fortune de son maître !
- Mais sais-tu déjà où je vais ?
- non, je ne lis que les pensées que tu ne souhaites pas garder secrètes, retiens bien cette leçon : Ceux qui peuvent lire dans tes pensées sont légions ici : arbres, chiens, ânes, chevaux, souris, rats et fées... Tous pourront lire les pensées que tu voudras leur livrer... Même ces fourbes de chats ! Méfies toi des chats ! dit-il soudain énervé...
Je me pris à rire :
- Par Dieu ! Des chats ?... Hé!.. Les chats ont toujours été de mes amis... de même que les chiens !... Mais n'as-tu pas aussi parlé de fées ?
- Oui... mais attention ! Seuls les cœurs purs peuvent rencontrer une fée ! Et il te faudrait avoir une vraie question à lui poser ! Mais laisse moi finir ce que je disais...
- A propos des chats ?..
- Mais non!.. Cesse de m'embrouiller, je ne suis plus tout jeune... C'est à propos de tes pensées : les autres ne pourront lire celles que tu auras enfouies au plus profond de toi !
- Mais pourquoi devrais-je craindre que l'on devine mes pensées ?... Reparle-moi des fées, en connais-tu vraiment ?..
- Tu es un petit curieux toi, pourtant tu ne poses pas les bonnes questions!.. Que t'importent les fées ?... Est-ce pour en chercher une que tu es venu de si loin ?.. As-tu toi aussi besoin de secours ?.. Il ne termina pas sa phrase, plongeant soudain dans une abyme de mélancolie...
- Pardonne-moi chien, pardonne-moi... J'aurais dû m'inquiéter de toi : Espères-tu que je puisse t'être d'un quelconque secours ?...
Le brave Sam se redressa alors, rassuré de ne s'être pas trompé sur mon compte :
- Il ne s'agit pas de moi Goulven mais de mon maître Finbar... Je sais ce que tu penses, tu t'es juré de ne plus avoir de commerce avec les humains... Mais dis-toi que c'est pour moi que tu vas le faire, ensuite je serais ton obligé, tu pourras me demander ce que tu veux... Réfléchis...
Je me levai, fis quelques pas, noyant mon regard dans les profondeurs de la
baie, scintillant de mille éclats de lune, comme un saphir d'un bleu
insondable serti dans un écrin de verdure l'enserrant presque
entièrement...
Ce n'était pas encore la pleine lune, mais, comme nous avons lutins, la
même facilité que les chats à y voir clair la nuit, sous
cette lune gibbeuse, se cachant parfois derrière un voile de cirrus, je
pus dévisager à loisir mon nouvel ami : lui aussi était
tourné vers la mer, il semblait apaisé, confiant en ma
décision, déjà soulagé...
- As-tu déjà lu la réponse dans ma pensée ?...
- Oui... merci Goulven... ne t'inquiète pas, je ne t'exposerai pas aux hommes!..
Finbar était un de ces ramblers, vagabonds itinérants,
héritier des victimes que la grande famine, décimant l'Irlande,
avait jeté sur les routes : il n'avait plus de terre, et faisait
paître son petit troupeau le long des chemins, comme c'était
devenu l'usage depuis cette terrible catastrophe pour les plus pauvres des
Irlandais. Il voyageait le long des routes au gré de l'appétit de
ses huit brebis, réparant de vielles casseroles, d'où son surnom
et l'enseigne The Jolly Tinker qui ornait fièrement sa roulotte...
Je remontai sur le dos de Sam, et nous filâmes vers Glengariff... La
petite bourgade, nichée tout au fond de la baie de Bantry, se composait
de quelques maisons blotties autour du magasin, qui faisait office tout
à la fois de relais de poste, épicerie, pub et négoce de
pommes de terre...
Sam m'avait expliqué qu'un différend avait opposé son
maître et le tenancier de cette curieuse officine qui entendait refuser
aux vagabonds le droit de venir faire manger leurs bêtes en
lisière de ses propres champs, au mépris des usages et coutumes
du pays ! Les autres habitants de Glengariff, n'osaient rien dire, craignant de
ne plus se voir offrir un bon prix pour leurs pommes de terre...
Finalement, devant l'obstination du vieux Finbar, John T..., l'irascible
négociant, avait empoisonné les faussés ! Et le malheureux
cheval de Finbar était à l'agonie. Me voyant débarquer,
Sam avait eu l'intuition que je saurais le sauver...
- Mais je ne suis pas vétérinaire !
- Certes mais tu es un lutin plein de ressources ? Sans cheval, nous ne pourrons plus suivre les routes, les brebis mourront de faim, mon maître n'aura plus de travail, et moi je mourrai de chagrin si mon meilleur ami succombe !
La roulotte de Finbar, minuscule aux regards des hommes, me parût immense ! Peinte en vert et rouge, elle était coquette, et l'on sentait que l'homme qu'elle hébergeait était un brave homme... Silver, le cheval devait sans doute son nom à sa magnifique crinière grise ! S'il tenait encore debout, ce n'était qu'au prix d'une opiniâtre volonté de vivre ! A notre approche, il poussa un faible hennissement. C'était très émouvant de voir les retrouvailles des deux vieux amis, le chien et le cheval, unis autour d'un homme qui devait être extraordinaire de bonté avec eux malgré ses faibles ressources...
- Demande à ton ami ce qu'il ressent en ce moment, de quoi il souffre s'il te plaît.
Le chien s'exécuta.
- Il dit qu'il ne peut plus manger car sa bouche saigne et le moindre brin d'herbe lui brûle les lèvres...
- Et il a fort mal au ventre depuis cinq jours ! ajouta-t-il...
- Y a-t-il un potier par ici ? Je voudrais de l'argile pour lui panser les plaies...
- Oui je vais t'y mener.
- Je veux aussi visiter la maison du gredin qui a fait ça.
- C'est un homme très dangereux pour toi. Je ne peux t'obliger à risquer d'être capturé!
Je rassurai le brave Sam, et nous nous mîmes en route, après
avoir trouvé de l'argile, j'en fis une solution, et demandai à
Silver d'en boire un peu à intervalle régulier... J'ignorai si
cela serait bénéfique, au moins cela calmerait peut-être le
beau cheval...
Puis le chien me mena jusqu'à l'entrepôt du marchand... Je m'y
glissai sans difficulté par une trappe, et me retrouvai dans une sorte
de caverne au trésor ! Visiblement le méchant homme non content
d'affamer les pauvres ramblers, escroquait aussi ses concitoyens. Il avait
amassé ici plus de richesses qu'un écureuil de noisettes pendant
toute une vie !
Comme je continuai mes recherches, espérant confusément trouver
le poison, et peut-être son remède, j'entendis des bruissements
furtifs...
Convaincu que je n'étais pas seul, je feignis l'indifférence, et
surpris facilement trois gros rats noirs qui m'observaient depuis mon
arrivée !...
Me souvenant des paroles de Sam, je leur ouvris mon cœur et mes pensées... Cela devait marcher... Il fallait que ça marche... Sinon, nul ne pourrait me sauver !... Heureusement je n'avais pas vraiment peur... D'interminables minutes s'écoulèrent dans ce face-à-face... Ni eux ni moi ne bougions. Quand enfin le plus gros des trois s'exprima :
- Ainsi tu es Goulven ?... Sais-tu que nous avons déjà entendu parlé de toi ?.. Il n'est pas fréquent qu'un lutin sorte d'un bateau ! J'ai cru un instant que tu venais nous faire un mauvais sort... Vois comme le maître de ces lieux a le sens de l'hospitalité ! Vois-tu ces innocents grains de blé ?... Sache qu'il les empoisonne pour nous ! Je crois que c'est ça que tu es venu chercher... Du poison?
- Oui Seigneur rat, un poison, celui dont il s'est servi pour gâter les bords des chemins... Un cheval va mourir si je ne trouve un moyen de le sauver...
- Tu es venu sauver Silver ? Mais seul l'homme sait quel est le remède : je l'ai entendu s'en vanter un soir ! "Je sauverais ton canasson si tu disparais à jamais Finbar !" Voilà ce qu'il disait !
- Alors je dois le faire parler !
Il me fallait trouver un moyen... très vite !
- J'ai une idée... voulez-vous m'y aider ?...
- Serviteurs Goulven, parle!
Je leur exposai mon plan, puis nous nous mîmes à l'ouvrage... Avec leur aide discrète, je parvins à ligoter le vilain sur son lit, saucissonné d'innombrables tours de cordes... Je n'avais pas été sur un bateau sans y apprendre à faire des nœuds ! Il ronflait toujours, satisfait et suffisant, il transpirait non de chaud, mais du gras qu'il avait amassé dans sa boulimie de richesses et de toutes les vilenies dont il s'était rendu coupable !.. Je montai sur son lit, puis me mis debout sur sa poitrine... Du haut de mes vingt centimètres je ne devais certes pas être bien effrayant... mais....
- Allez gredin réveilles-toi !.. Criai-je en tapant du pied sur ses côtes.
- Hein ? Que se passe-t-il ?... Mais je suis ligoté ! Libère-moi avorton ! Ou tu le regretteras !
Ses mouvements violents pour me désarçonner et se
libérer accentuaient sa fureur...
- Je suis le Roi des rats faquin ! Dis-je subitement inspiré. Tu as empoisonné nombre de mes sujets, aussi ai-je décidé de te punir !
et faisant un geste théâtral, j'invitai les rats à me rejoindre...
A la vue des dizaines de rats menaçants, le bonhomme perdit de sa hargne...
- Par pitié, je ferai ce que tu commanderas... Mais qu'ils ne me fassent pas de mal !
-Qu'as-tu donc à m'offrir en échange de mon indulgence ?...
J'avais du mal à garder mon sérieux et l'air
sévère qui sied à un Roi...
- Je... je ne mettrai plus de blé empoisonné !... Répondit-il d'un souffle.
- C'est bien peu en regard de toutes tes vilaines actions... Est-ce là tout ce que tu as à te reprocher ? Tes frères les hommes n'ont-ils pas non plus à se plaindre de toi ? N'as-tu jamais empoisonné d'autres bêtes innocentes ?
Il resta silencieux, près de déposer les armes... A ma merci.
- Je vais ordonner à mes rats de te dévorer le foie, puis il leur sera facile de saccager tes greniers...
J'avais du mal à ne pas pouffer de rire disant cela, jamais je
n'avais fait un si bon tour à un humain !
- Pitié Seigneur, Pitié mon bon Roi ! Je peux rendre aux hommes ce que je leur ai volé... Je peux guérir les bêtes empoisonnées !
- Voilà qui est plus intéressant... Mais dis moi ? Comment feras-tu ?
- Ce flacon, là... Quelques gouttes dans de l'eau suffisent à guérir... Je ne voulais pas tuer les bêtes... je...
- Suffit ! Tu vas rester là, méditer sur ta félonie... Je vais réunir mon conseil des rats... Tu sauras au matin si tu as sauvé ta vie!
Je laissai le bonhomme affligé, pleurant sur ce revers de fortune.
Puis recommandai aux rats de ronger ses liens à l'aube, s'ils le
jugeaient suffisamment punis. Je partis avec la fiole rejoindre le chien de
Bantry Bay qui était fou de joie, et me lécha amicalement mais
vigoureusement le visage...
Soigner le doux Silver fut un jeu d'enfant, heureusement il pouvait boire,
l'argile avait atténué sa peine, et le remède fit
rapidement son effet : dès le midi Finbar repris sa route non sans
être passé dire une fois encore sa façon de penser à
l'épicier... Celui-ci lui remit quelques sacs de pommes de terre en plus
de ses humbles excuses, cela devant plusieurs habitants présents dans
son échoppe, à la plus grande stupéfaction de tous !
Je m'étais trouvé une place confortable sur la boite à essieu de sa roulotte, car il remontait au nord vers Killarney... Après tout n'avais-je pas déjà payé mon transport ?
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