La Magicienne de l'escalier "C".


Elle avait ce pouvoir de s'émerveiller de tout !..
Si, d'un souffle, ses lèvres venaient de libérer les dizaines de graines légères d'un pissenlit vaporeux
Un rire et des cris de joie accompagnaient l'envol des fragiles corolles...
Elle les suivait en bondissant comme s'il s'était agi de bulles de savon multicolores.
Si, égarant sa pensée au milieu des brins d'herbes, elle y trouvait un petit insecte,
Elle pouvait rester des heures à explorer une jungle d'un mètre carré !
Si, nous passions à côté d'un tremble frémissant au moindre souffle,
Elle voulait toujours s'allonger dessous pour en écouter le bruissement silencieux.

Mais elle avait bien d'autres pouvoirs,
Cette petite fille aux cheveux noirs comme le jais
Aux yeux bleus comme l'azur, à la frimousse ignorant les larmes...

Je peux vous le dire maintenant, moi qui en fus amoureux secrètement
A un âge où l'amour n'a pas encore de grand "A" ni de grandes douleurs
Je peux vous le conter, puisque la belle s'est envolée
Cela se passait un été , par une nuit d'orage de vent et de frayeurs
Nous étions toute la bande, du troisième escalier
Notre immeuble en comptait des dizaines mais le nôtre était différent :
C'était celui des mystères, Des sortilèges et des enchantements.

Cette nuit là, donc, nos parents disparus Dieu sait où,
Nous jouions comme souvent dans cet escalier fabuleux :
L'on pouvait s'y interpeller de la cave au cinquième !
Il s'y formait un écho qui montait puis retombait comme une cascade!
Si l'on sautait sur la première marche, la vibration se propageait
Jusque tout en haut à la manière dont s'écroulent des dominos !
Cette fois, c'était les grondements du tonnerre qui dévalaient l'escalier
En roulant furieusement sur les marches pour finalement éclater avec fracas
Tout en bas dans la cave où nous nous étions par jeu réfugiés.

Manon, tout à coup eut un émerveillement, comme seule
Elle pouvait en avoir, nous le savions à ses yeux, qui devenaient étranges
Pas effrayants, mais différents des nôtres, comme si au travers de nous
Elle voyait autre chose, comme si elle voyait "au-delà" des choses !
J'attrape le prochain ! Annonça-t-elle brusquement !
T'es folle ! nous étions-nous exclamés tous en chœur
Mais soudainement tout devint silencieux, même le vent cessa de respirer !

Cela dura d'interminables minutes
Manon s'était postée en bas de l'escalier, à l'entrée de la cave
Nous blottis tout au fond ne voyions que sa silhouette frêle et noire,
Comme dans un théâtre d'ombres, se découpant dans l'embrasure de la porte.
Elle se tenait bizarrement droite et raide, bras en croix jambes écartées
Sûrement qu'elle pourrait l'attraper s'il descendait encore !

Puis insensiblement, le grondement pris corps, s'enfla, résonnant
Dans le haut de l'escalier comme s'il hésitait à descendre
L'on aurait dit un gros chat, faisant le dos rond, crachant sa haine
Mais ne bougeant pas, tous ses muscles tendus, attendant l'instant !
Il allait bondir d'un instant à l'autre du haut de l'escalier !

Une lumière aveuglante projeta l'ombre fantomatique de nôtre copine
Elle ressembla un court instant à un énorme flambeau, aux phares d'une voiture
Et elle riait !.. Elle riait !.. elle apprivoisait la lumière bleue des éclairs
L'enfermant dans ses mains en attendant l'arrivée du tonnerre.

Le chat tapis tout là-haut s'élança enfin bruyamment dans l'escalier
Nous pouvions l'imaginer s'approchant d'étage en étage
Il devait être noir, furibond, hérissé de la tête à la queue !
Et elle riait l'attendant bras tendus !
Les plus petits avaient fermé les yeux au passage de l'éclair
Et n'osaient plus les rouvrir en entendant le roulement s'amplifier
Moi je regardais incrédule : comment se saisirait-elle d'un son ?!
Mais ne venait-elle pas d'attraper la lumière ?

Le vacarme changea quand il atteint le rez-de-chaussée :
D'un sourd grondement, il se mua en un feulement assourdissant !
Ce n'était plus un chat, mais un lion qui rugit ! ...

Et soudainement le silence !
Le tonnerre n'avait pas franchi le seuil de la cave !
Elle l'avait attrapé avant l'explosion
C'était impossible, je le savais c'était impossible !
Pourtant elle le tenait là enfermé dans ses mains
Comme l'on tient un papillon fragile :
En arrondissant bien les doigts pour ne pas l'écraser
Elle se retourna, vint sous l'ampoule unique qui essayait opiniâtre et têtue d'éclairer tous les recoins de la cave.

Nous nous approchâmes tous autour d'elle, curieux comme des chatons
Elle nous regarda toujours illuminée, la lumière qu'elle avait dans ses poches aussi tentait de s'échapper
Mais ce fut surtout le murmure ... là au creux de ses petites mains
Un murmure inaudible ou presque, une petite plainte,
Á la fois toute proche et extrêmement lointaine
Semblant contenir tous les sons de la terre rassemblés en un seul
Les ruisseaux au printemps, le froissement des feuilles mortes sous les pas
La pluie d'orages sur les vitres, les échos d'une cour de récréation à l'autre bout de la terre !

Manon gardait toujours les mains fermées
Montrant l'invisible à chacun tour à tour... bouchez-vous les oreilles...
Chuchota-t-elle
Bouchez-vous les oreilles !
A ces mots nous reculâmes, formant spontanément un cercle dans la cave
Autour de la fillette seule sous la lumière...
Comme j'étais encore plus amoureux! Comme elle était courageuse et jolie !
Elle souriait doucement, l'air un peu triste de devoir libérer le tonnerre

Vas-y! j'avais parlé sans réfléchir
Ce coup de tonnerre fut le dernier de l'orage,
Comme dans un feu d'artifice ce fut le plus violent !
La malheureuse ampoule n'y résista pas,
Et malgré nos précautions nos oreilles non plus !


Aucun des enfants présents
ne retrouva l'ouie avant trois jours

Nos parents inquiets accusèrent les plus grands
d'avoir joué avec des pétards

Personne ne vendit la mèche,
et souvent nous nous retrouvions à la cave

Pour jouer avec la lumière des éclairs
que Manon avait apprivoisée et gardait dans une petite boite.


M.J. oct.2001

Ce texte fait partie d'un recueil De textes inspirés par le souvenir de mon enfance dans le Midi.

Un éditeur envisage de publier ce recueil :
Si vous êtes intéressé(e), envoyez-moi vos coordonnées postales.
En temps utile une présentation du livre vous sera adressée avant publication.
Marcel Jolly