La Dame Blanche


Quel idiot !.. Comment avais-je pu me tromper de route ?!
Vingt fois déjà j'étais allé au Fest-Noz à Briec,
Vingt fois j'étais passé à ce carrefour sans que l'idée de tourner ne m'effleure.
J'essayai de me convaincre que c'était cette fichue pluie
Les essuie-glaces de ma vielle '4L'...
La nuit noire !
Mais rien n'y faisait,
Je pressentais qu'il n'y avait pas d'erreur,
Que ce soir-là c'est sur cette route que je devais me trouver.

Au comble de l'exaspération, mais me refusant à faire demi-tour
Je maugréai, parlant tout seul, invectivant les éléments déchaînés !
Au détour d'un long virage, le faible pinceau de mes phares
Balayant le bas côté, la fit apparaître.
Sortant d'un bois impénétrable, (du néant pensai-je à l'instant)
Pitoyable et trempée, sa longue robe blanche pour seul vêtement
Collant à son corps que je devinais nu
Immobile et transie au bord de la route, elle me fit un signe

Interdit, incrédule et indécis, je m'arrêtai quelques mètres plus loin.
Sans un mot elle me rejoint, sans un mot elle s'assit,
N'osant la regarder, je repris ma route,
Puis lui lançai quelques regards furtifs
Son visage était calme, indifférent,
Ses longs cheveux dégoulinants de pluie
Se plaquaient sur ses joues creuses
Le nez fin et droit,
Les yeux légèrement plissés comme par la myopie
Chacun de ses traits était emprunt d'harmonie et de douceur
La même rondeur au front qu'au menton
Blanches et fines, ses mains reposaient sur ses cuisses
La robe mouillé lui faisait une seconde peau
Elle n'avait pas (ou plus, pensai-je) de chaussures,
Ses pieds et ses jambes nus étaient souillés
Boue et herbes folles
Ne semblant souffrir ni du froid, ni de l'humidité
Elle regardait la route comme s'il s'était agi du vide.
Me laissant l'observer.

Je remarquai sa gorge se soulevant
En une respiration lente et posée, sa poitrine
Sous la fine étoffe blanche paraissait dénudée
Sentait-elle mon trouble ?
Pourquoi ne faisait-elle rien pour cacher sa quasi nudité ?
Ne pouvant m'en empêcher, je portai mon regard sur son ventre
Son pubis et ses cuisses...
Je ne savais plus où j'étais, je ne savais plus où j'allais
La voiture suivait docilement les courbes de la route
Comme hypnotisée.
Hypnotisé moi-même je ne pouvais plus me détacher d'elle

Plus je la regardais, moins elle était pudique
Pourtant ne faisait rien que rester assise là
J'allais ouvrir la bouche
J'allais poser la main
J'allais proposer mon aide
Mon soutien
J'allais lui parler
Entendre sa voix ?
J'allais ...
Elle posa la main mouillée sur mon bras
Je tressaillis, arrêtai la voiture
J'ignore par quel chemin,
Nous étions revenu à ce carrefour
Où je m'étais fourvoyé
Arrivée elle descendit,
Machinalement je repartis
Dans mon rétro elle avait déjà disparu.
Le siège à mes côtés n'était même pas humide...

Plus tard je racontais mon histoire à des potes dans un bar

Tu as rencontré la Dame blanche !
Pas de mystère à ça, elle a été renversée...
Oui ! Il y a dix ans à ce carrefour par une 4L, le type l'a abandonnée
elle s'est traînée sur le bas-côté...
...Jambes brisées et y est morte !
T'est pas le premier mon gars !.. On dit qu'elle attend son bourreau...
Alors ?.. 'Parait qu'elle est vraiment belle ?

M.J. oct.2001