Matthias, l'âne philosophe.


Il est ordinaire de considérer les ânes comme des bêtes bornées, entêtées et stupides. Mais c'est à tort que l'on méprise ces animaux, et que l'on coiffe d'un "bonnet d'âne" les cancres de nos écoles !..

Mathieu et moi sommes des hommes simples, de ceux-là justement qui plus souvent qu'à leur tour avaient, dans leur jeunesse, dû porter la coiffure infamante pour retourner de l'école à la maison sous les quolibets de nos camarades...
Notre maître d'école poussait même parfois la méchanceté jusqu'à nous accrocher notre cahier autour du cou, et, comme des porteurs d'enseigne, nous faisions de conserve les cinq kilomètres séparant l'école du domicile...

De cette communion d'infortune est née une profonde amitié, et un intérêt marqué pour ce débonnaire compagnon que pouvait être l'âne.
Car jamais nous n'aurions manqué cette occasion pour faire le détour et aller saluer le vieux Clovis, l'âne de la ferme Martin, lui témoignant le même respect que celui exigé chaque matin par Matthias Laborie notre maître d'école!..
Nous tournions ainsi à notre avantage une punition en l'opportunité d'aller voir notre ami (puni pour puni !..).
Et Clovis semblait apprécier particulièrement nos visites, car il les accueillait de vifs braiments ressemblant à des rires et de mimiques familières...

De mon côté, entraîné par les pérégrinations administratives de mon père, je n'avais jamais pu me fixer. Mathieu lui, beaucoup plus chanceux, était resté proche du village et avait pu acquérir une bête dont personne ne voulait tant son caractère la disposait peu au travail !
Le jeune animal, peut-être d'avoir vu ses parents maltraités et battus, mal logés et mal nourris, avait décidé de refuser tout bât ou harnais de trait, et feignait la plus grande fureur chaque fois que ses maîtres l'approchaient avec l'intention de le soumettre...
Par contre, il restait d'une grande douceur chaque fois que des enfants venaient le voir, et avait une grande complicité avec les chats qu'il protégeait volontiers des cabots de ses maîtres qu'il haïssait !

Mathieu n'eut aucun mal à se faire de l'âne un ami, il m'écrivait souvent comment, comme par enchantement son compagnon avait changé de caractère et d'humeur !.. Bien sur Mathieu n'essayait pas de faire travailler son âne, mais il semblait persuadé que celui-ci le moment venu ne lui refuserait rien.
Malicieusement, il l'avait baptisé du nom de notre instituteur : Matthias ! Et affirmait que cela lui allait très bien étant donné la sagesse et l'intelligence de l'animal.

Voilà des années que je n'étais retourné dans les Cévennes. Je savais que la vie de Mathieu était dure et austère : Il s'était installé dans une magnanerie abandonnée sur une crête, sans électricité, sans route, avec quelques chèvres, des chats, des poules et son âne bien sûr...
Il vivait là sans autres ressources que la vente de ses fromages, l'élevage de quelques magnans dont il vendait les cocons et de la récolte de châtaignes. Il devait venir lui-même à la poste chercher son courrier, et si le percepteur ne repartait jamais de chez lui les mains vides, il ne payait sans doute pas d'impôt !..
Pour ses concitoyens c'était "l'original", quand ils ne montraient pas de mépris, sinon c'était plutôt "le fada", ou "le Jacques" ! (l'idiot)
Mais, comme il me l'écrivait lui-même, il restait dans ces sobriquets toujours un peu d'affection.

Je crois que les villageois n'oubliaient jamais combien il était serviable, tous les départs de feu qu'il avait étouffés, comme il savait prévoir le mauvais temps et protégeait ainsi les moissons dans les trois vallées que son mas dominait.
Ils se rappelaient aussi comment il avait si bien ramené à la raison cet âne que des meuniers brutaux promettaient déjà à l'abattoir !..
Or ici dans les Cévennes, l'âne est resté pendant des siècles le principal vecteur économique, et s'il n'en reste guère, les derniers attirent toujours sympathie à leur propriétaire ...

J'arrivais en gare de Nîmes, pris la correspondance pour Alès, puis le car qui s'enfonce dans la montagne en remontant la vallée du gardon d'Anduze jusqu'à Lestréchure. De là il me faudrait encore quelques heures d'ascension pour arriver fourbu chez Mathieu.

Bien que je connaisse le chemin, je m'étais attardé au café en descendant du car pour entendre parler de mon ami.

-Ah vous connaissez Mathieu et Matthias ?

Je fut surpris d'entendre le vieillard mettre sur un pied d'égalité l'homme et l'âne !
-Pour sûr voilà des originaux ! ...Mais n'es-tu pas le petit Marcel ?..
J'acquiesçais silencieusement.
-Tu n'as pas beaucoup plus de cheveux qu'avant ! Reprit-il en riant... C'est comme ça que je t'ai reconnu !..

Je profitais de sa plongée dans ses souvenirs :
-Qu'est devenu Maître Laborie ?..

-Il y a longtemps qu'il est parti, directeur à La Grand-Combe ! ...Et nous n'avons plus d'école ici... Ni de bonnet d'âne ! Répondit-il avec un clin d'œil complice.

-Monsieur Martin !.. Clovis !..

-Hé oui, mais Clovis est mort depuis bien longtemps ! ... Il ne reste plus que Matthias dans le coin...

Il replongeait dans son passé, à la recherche de son âne facétieux...

-Oui plus que Matthias... Reprit-il songeur.

Je n'étais pas encore arrivé que déjà j'enviais mon ami : Quelle pureté de l'air, quel calme, quelle vue !.. Du mont Lozère au nord jusqu'au mont Aigoual au sud tout le massif cévenole s'embrassait d'un regard !..
Mais ce n'était bien là qu'une abstraction toute citadine, gommant les difficultés de cette vie fruste et misérable : les rigueurs de l'hiver, la promiscuité des bêtes dont on partage la chaleur, l'isolement...

Je modérais mon jugement enthousiaste, à l'approche de la magnanerie, grande bâtisse haute de deux étages garnis de petites fenêtres telles des meurtrières.
Dépourvue de véritables planchers, l'intérieur en est rempli d'immenses échafaudages, garnis de claies, sur lesquelles on étale les rameaux de mûrier pour élever les vers à soie. Aux quatre coins, des cheminées brûlent sans cesse des bogues de châtaignes et des branchages pour entretenir chaleur et moiteur dans l'édifice.
Une cave servait à la fois de bûcher, d'étable et de réserve, elle restait ouverte sur le dessus pour permettre à la chaleur animal de contribuer au confort de la seule pièce tenant lieu tout à la fois de cuisine et de chambre où vivait mon ami.

Il n'était pas là, seules ses chèvres paissaient paisibles dans la prairie limitée par la forêt de yeuses toute proche. J'entendis braire derrière un vieux mur de pierre sèches... Je m'approchais ... Ils étaient là tous les deux, conversant prés d'une source captée en un petit bassin de granit animé de têtards.
Sans doute trouvez-vous curieux que je dise qu'ils conversaient ?.. Plus curieux encore serez-vous si je vous apprends que cela ne me troubla nullement d'entendre mon ami parler, attendre une réponse, puis reprendre la conversation, s'emportant parfois comme mécontent de la répartie de son interlocuteur !..
Mais le mystère était là, entier :
Alors que Mathieu parlait à Matthias, son âne, et que celui-ci l'écoutait attentif, hé bien me croirez-vous ?.. J'entendais les réponses de la brave bête !...
Il lui était impossible d'articuler des sons bien évidemment, mais ses pensées, empreintes de douceur et de force me parvenaient aussi distinctement que si elles avaient été dites par un homme !..

-Et moi j'affirme que le monde s'arrête aux crêtes que l'on voit là bas !.. Et tu ne pourras m'en montrer l'au-delà. Disait l'âne…
-Tu n'es bien qu'un entêté pour refuser d'apprendre de moi l'immensité de l'univers ! Rétorqua l'homme en s'emportant.
-Que l'univers soit immense certes, infini même je veux bien te le concéder, mais où que tu sois tu n'en vois qu'une infime partie : celle qui est bornée par l'horizon, or que je fixe l'azur ou le sol, l'horizon lui est immuable pour moi, donc pourquoi ne limiterai-je pas 'mon' monde à ce qui m'est accessible ? .. Exactement comme le font tes astronomes !.. en regard de l'infini, nous ne voyons guère plus loin eux et moi !..
Mathieu restait silencieux...
-Si mon horizon est spacial, le leur est temporel, mais rapporté à l'infini celà fait-il différence ? ...Et la limite de mon ignorance est très proche de celle de leur connaissance ! Conclut triomphalement l'âne raisonneur.

Les deux compère sentant ma présence se tournèrent vers moi :

-Ah voilà mon ami Marcel !.. dont je t'ai si souvent parlé Matthias... Vient-il de 'l'au-delà' ?
-Soit le bienvenu petit Marcel. Dit l'âne à mon intention avec une hochement de tête m'invitant à le caresser... -Alors toi aussi tu as coiffé le bonnet d'âne ? ... Mais tu n'en as pas ressenti la honte que l'on voulait t'enseigner n'est-ce pas ? ... Quelle honte y aurait-il à être un âne ?.. Poursuivit-il pour éluder la question de Mathieu.
-Bonjour Matthias, merci de ta confiance ...Bonjour Mathieu, merci de m'avoir permis de partager un tel prodige !.. Répondis-je ému...
-Tu n'en as pas été effrayé, j'en étais sûr !.. Mathieu était visiblement heureux de pouvoir partager son secret...

Peut-être au fond de lui-même avait-il pensé être devenu fada de voir son âne lui parler, et mieux, soutenir ses propres idées sur la vie ?..

-Je n'ai jamais douté de ton aventure, nous avons toujours été comme des jumeaux, si différents pourtant !

-C'est votre maître d'école qu'il vous faudrait remercier!.. Interrompit doucement Matthias.
C'est lui qui a fait de vous deux être si intimement liés, vous communiquiez en pensée sans même vous en rendre compte, ce que le vieux Clovis avait aussi compris. ...
Je ne l'ai jamais connu, mais mon père, le vieil âne blanc du meunier, qui tant a souffert qu'il en est mort, me l'avait affirmé, certains enfants des hommes, comme d'autres créatures des bois, peuvent apprendre des ânes le langage de la pensée, et les paroles de sagesse...

Nous rîmes tous les deux comme les garnements que nous étions à l'école, quand, même après une heure, enfermés dans le placard de la classe, nous ressortions 'plus frais que des gardons' au grand dam de Maître Laborie !

-Remercier l'instituteur ?.. Voilà bien une idée d'âne!..
Nous avions parlé d'une seule voix ... Comme autrefois !

Matthias savait que nous le taquinions :

-Ma vie va être plus difficile tant que vous serez ensemble !..

...Mais c'est une telle joie de vous voir réunis...


M.J. mars 2002